Auguste mais clown

L’empereur romain Claude n’est pas celui qui a le plus marqué l’histoire. Il ne dispose pas de la stature majestueuse d’un Jules César, il n’a pas l’aura monstrueuse d’un Néron ou d’un Caligula. C’est un personnage bancal dans tous les sens du terme. Inapte physiquement, pas spécialement courageux, un héros mal vu, mal apprécié, aux contours incertains.

Vénus s’en va, dernier roman de Damien Aubel, s’attache à réinventer avec brio cette terne figure. Plus qu’une biographie, l’auteur nous propose un voyage onirique à la  recherche d’un autre Claude, empereur sublime et ridicule. Auguste certes, mais plus proche du clown que des empereurs du même nom, Il a entrevu l’absolu féminin, incarné par la déesse Vénus, et n’a de cesse que le retrouver. Presque étranger à son empire et aux complots qui l’entourent, il poursuit, éperdu, cette inaccessible chimère, des marbres des palais impériaux aux bas-fonds les plus glauques. Un récit baroque, bouillonnant, à l’écriture intense et chatoyante.

Vénus s’en va

Damien Aubel

Inculte

230 p – 17,90 €

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Impossible oubli

Oyana est une Française d’origine basque qui vit depuis plus 20 ans à Montréal avec Xavier. Elle est traductrice, il est médecin, c’est un couple heureux, sans histoire apparente. Le 3 mai 2018 l’ETA annonce sa dissolution. Cet événement, qui met fin à cinquante années d’attentats et de répression, est une bombe à retardement qui lui explose soudain au visage. Toute une vie construite sur les mensonges et l’amnésie volontaire s’effondre en quelques instants : « La violence du passé a été chassée par une autre violence, celle lisse et insidieuse d’un présent sans histoire ». Elle décide alors d’affronter seule les monstres de l’oubli .

Oyana, d’Éric Plamondon raconte la bataille d’une femme contre le poids d’un  passé dont elle n’arrive pas à s’extraire. Une lutte vitale pour échapper à la chape de plomb de ce conflit au cours duquel la haine s’est si longtemps opposée à la haine, la terreur à la terreur. Un récit à plusieurs niveaux, où s’entrecroisent vie intime, histoire de l’Espagne et celle de peuple basque. Un roman passionnant, émouvant, à l’écriture sobre et juste.

Oyana

Éric Plamondon

Quidam éditeur

152 p – 16 €

Revue et approuvée

  • Dis Tonton, c’est bien Nantes ?
  • Pas mal, c’est une belle ville et il y a plein de choses à voir.
  • Y’a quoi à Nantes ?
  • Il y a le château d’Anne de Bretagne, le Curé Nantais et Clémentine Mélois. Et puis il y a aussi Bouclard, une revue semestrielle qui vient de sortir.
  • Bouclard, drôle de nom pour une revue. Ça veut dire quoi Bouclard ?
  • En argot forain, un bouclard, ça désignait une librairie.
  • Alors Bouclard, ça parle de librairies ?
  • Non, Bouclard parle de littérature au sens large. Dans le premier numéro, on visite par exemple un Institut Métapsychique International plein de livres étranges sur les fantômes, la télépathie et autres phénomènes paranormaux. Il y a aussi un article sur Arthur Cravan, boxeur et poète (entre autres), fantasque et merveilleux.
  • Boxeur et poète ? Pourquoi pas marin et écrivain, pendant que tu y es ?
  • Pourquoi pas. En parlant de Clémentine Mélois, elle aussi a écrit dans Bouclard, à propos de l’Oulipo.
  • L’Oulipo, c’est quoi ?
  • L’Oulipo est un genre de gang littéraire joyeusement masochiste, dont l’occupation principale consiste à s’inventer des contraintes, afin de se compliquer encore plus la vie et l’écriture.
  • Ils sont pas bien ces gens !
  • Faut croire que si. Et en plus ils aiment ça… Sinon, tu as aussi dans ce numéro plein d’autres textes passionnants. Tout ça pour te dire que Bouclard, c’est une revue classieuse, élégante, curieuse et éclectique. Elle est vendue dans les meilleures libraires de la galaxie au prix incalculable de 10 €. Tu peux aussi la commander sur le site de Bouclard Éditions : www.bouclard-editions.fr. Maintenant, si tu préfères continuer à lire la Semaine de Suzette, c’est toi qui vois…

Bouclard

Revue semestrielle publié par Bouclard Éditions 

10 € le numéro

De quoi fouetter un chat

Si la miche vous aguiche, la maie vous émeut et le seigle vous rend cinglé. Si vous trouvez les chats chafouins, les félins félons et les Maine Coons cons. Bref, si vous préférez les mies nettes aux minous, Du pain et des Chats d’Alexandre Géraudie est le livre qu’il vous faut. Grâce à lui vous ne vous sentirez plus seul au milieu des lol cats et des vidéos de chats mignons. Vous prendrez votre pied en vous vautrant dans le pétrin, en étant mené à la baguette et roulé dans la farine. Vous assumerez enfin au grand jour le bâtard qui sommeillait en vous.

Fruit d’un croisement hasardeux entre le CCC (comité contre les chats) et la CNBF (Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française), Du pain et des Chats est l’opuscule indispensable, la bible succincte de ceux qui aiment le pain mais pas les chats. Un test comparatif presque rigoureux, illustré en 40 tableaux approximatifs, à l’humour absurde, loufoque et totalement partial. Garanti 0 % gluten  mais 100 % mauvaise foi.

Du pain et des Chats

Alexandre Géraudie

Editions Flblb

5 € – 40 p

Méfiez-vous des villes moyennes

Pourquoi rêver de Syracuse, l’île de Pâques ou Kairouan, quand Cholet, Maubeuge ou Vesoul nous tendent les bras ? A quoi bon les jardins de Babylone quand Cergy nous offre ses 8 km² d’espaces verts ? Aveuglés par le clinquant, hypnotisés par l’exotique, nous fonçons tous sur l’autoroute des évidences, au point d’en oublier les petites départementales, les nationales du fin fond de Province et toutes ces villes moyennes, dans tous les sens du terme, sans attrait apparent.

Heureusement il y a Vincent Noyoux, nouveau héraut des sous-préfectures somnolentes, des anciens fleurons de l’industrie et autres cités négligées de France. Prenant Guides Bleus, Michelin et consorts à contre-pied, il s’est aventuré sur des chemins moins balisés et est parti à la découverte de douze localités à priori fort peu remarquables.

Le compte-rendu de ses tribulations, Tour de France des villes incomprises, est un délicieux voyage dans ces endroits où le temps s’est un peu arrêté. Le nez au vent, au hasard des rues, au plaisir des rencontres, l’auteur se promène le sourire aux lèvres, guidé par la curiosité. Chasseur de détails, il traque l’anodin étonnant, la beauté ignorée, la grandeur minuscule. Pour mieux comprendre ces lieux il cherche ceux qui les racontent, les embellissent : un amoureux des tracteurs de Vierzon, un basketteur américain égaré au milieu du bocage choletais, un papetier commando de Draguignan… Il y a du Henri Calet dans ces déambulations empreintes de poésie, d’humour et de délicatesse. Un nouveau Guide du Traînard indispensable qui invite à prendre son temps, l’œil aux aguets, prêt à se laisser surprendre.

Vincent Noyoux

Tour de France des villes incomprises

Pocket

255 p –  6,40 €

Vigie incertaine

C’est un dimanche ordinaire, un jour de repos, un jour d’absence, un jour d’attente. Et Lui qui n’en finit plus de ne pas revenir. Alors elle guette, vigie incertaine, son hypothétique arrivée. Les dimanches se répètent. Le chien vieillit, le poison meurt, la poussière tombe. Le temps s’attarde, s’étire et se dilate.

Laisse Tomber la poussière, est un court et émouvant texte d’Olivia Del Proposto, qui parle du manque et de l’espoir. Une  mélodie troublante, douce et mélancolique. Un tout petit ouvrage mais, ne vous y trompez pas, un grand bonheur de lecture.

Vous pouvez commander son récit aux Editions du Petit Rameur http://www.petitrameur.com/editions.html

Sinon, la Dame a un blog qui mérite une visite : https://mademoiselledeblog.wordpress.com/

Laisse tomber la poussière

Olivia Del Proposto

Les Editions du Petit Rameur

28 pages – 5 €

Solitaires

 Un commissariat perdu au cœur d’un Paris nocturne. Des rues grises et humides. Un port, une gare, des bateaux et des trains qui partent vers des ailleurs inaccessibles. Une vieille voiture américaine. Des flics bas du plafond, d’improbables prisonniers, des fantômes du passé, des matous philosophes : d’étranges créatures se croisent  dans ces lieux incertains. La nuit est leur royaume et la solitude leur pain quotidien. Ainsi vont les héros de Mauvaises nouvelles du front, un recueil de onze nouvelles d’Hugues Pagan.

L’auteur est comme les chats, il a eu plusieurs vies : enseignant, policier, écrivain, scénariste… Les histoires qu’il nous conte, écrites entre 1982 et aujourd’hui, sont des éclats de ces existences multiples. Un peu de métaphysique, un zeste de fantastique, quelques gouttes de trivialité ; ajoutez une bonne dose de poésie, d’humour et de mélancolie, le tout assaisonné d’une juste révolte, et vous aurez les parfaits ingrédients de cette « toute petite comédie humaine » concoctée à force de matins blêmes. Des sortes de romans noirs impressionnistes, aux intrigues minimales, où l’âme des personnages importe plus que l’intrigue, où l’atmosphère pèse plus que l’action. Ces onze nouvelles sont aussi l’occasion de retrouver ou de découvrir, pour ceux qui ne le connaissent pas, les mots superbes d’Hugues Pagan, une langue riche, inventive, joyeuse et subversive. A lire de préférence en sirotant un bon verre de cognac avec, en fond sonore, un disque de Billie Holiday ou de Lionel Hampton. Et si, en plus, vous avez un félin qui ronronne à proximité, le plaisir n’en sera que plus grand.

Dernières nouvelles du front

Hugues Pagan

Rivages Noir

240 p – 15,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1833-1834 du 21-28 février 2019

Place des ternes

Où vont les invisibles, les ternes, les sans relief ? Ces femmes et ces hommes que l’on croise mais que l’on ne regarde pas. Voués pour toujours à l’ombre, à l’oubli, voire au mépris, les voilà condamnés à traverser nos vies comme des ectoplasmes : « cette présomption d’insignifiance ne se renverse pas. C’est définitif ». Mais méfiez-vous, nous susurre  Isabelle Zribi, quand ces pâles figures se rebellent cela peut faire mal. Et même très mal parfois.

La revanche des personnes secondaires, son dernier livre, est une suite d’histoires de révoltes. Un garçon mal dans sa peau se transforme en diva underground et trash, une jeune fille fait payer très chèrement aux hommes leurs harcèlements, un grand-père délaissé se fait passer pour l’homme le plus vieux du monde… Les héros de ces fables amorales et grinçantes sont d’abord les victimes de leur apparence. Mais ce sont aussi les éléments perturbateurs qui viennent brouiller l’ordre établi. Ils semblaient médiocres, si peu visibles, ils deviennent soudain étranges et envahissants. Des rôles s’inversent, des masques tombent, des humiliés relèvent la tête. Et leurs représailles inattendues, joyeusement méchantes, sont à la hauteur des humiliations subies.

Isabelle Zribi est avocate et romancière. La revanche des personnes secondaires est son quatrième ouvrage. Ces treize courts récits, au style vif et tranchant, distillent une atmosphère inquiétante et drôle. Un recueil de nouvelles, comme autant d’actes de renaissance, à l’humour cruel et incisif.

La revanche des personnes secondaires

Isabelle Zribi

Éditions de l’Attente

134 p – 15 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1833-1834 du 21-28 février 2019

La jeune fille grise

Ingrid est serveuse la nuit dans un sex-club de Berlin. Depuis qu’elle s’est enfuie à 18 ans du domicile familial, sa vie n’est plus qu’une litanie d’errances, d’alcools et de nuits blanches. Une existence blafarde, anesthésiée, avec Gordan, son frère dealer, comme seul soutient. Bien sûr, elle aimerait avoir sa part d’amour, même un tout petit bout, mais le cœur n’y est pas. Le passé, l’enfance, elle essaye de ne pas y penser. Jusqu’au jour où elle retourne avec son frère dans la maison de sa jeunesse. Les souvenirs péniblement enfouis lui explosent alors à la gueule et font resurgir les fantômes qu’elle aurait tant voulu oublier : une mère égoïste, immature et alcoolique, un père déserteur et indifférent, un grand vide affectif pour tout cocon.

Tout est maintenant est le premier roman de Julia Wolf. C’est l’histoire du combat d’une princesse déchue qui cherche à retrouver sa dignité, pour ne plus se perdre, pour ne plus être une balle sans but. Un récit déchirant, cruel et violent, fait de flash-back incessants. Une écriture virtuose, chirurgicale, où les mots sont des scalpels qui dépiautent et mettent à nu l’âme de l’héroïne, pour mieux contempler ses gouffres et ses douleurs.

Julia Wolf, encore inconnue en France, a déjà publié deux ouvrages en Allemagne. Ses livres y ont fait une sortie très remarquée et ont reçu plusieurs récompenses littéraires importantes. La parution de Tout est maintenant au Castor Astral, traduit en français par Sarah Raquillet, permet de mettre en lumière une artiste au verbe fort et singulier. Nul doute que l’on devrait encore en entendre parler.

Tout est maintenant

Julia Wolf

Le Castor Astral

160 p – 17 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1833-1834 du 21-28 février 2019