Solitaires

 

Un commissariat perdu au cœur d’un Paris nocturne. Des rues grises et humides. Un port, une gare, des bateaux et des trains qui partent vers des ailleurs inaccessibles. Une vieille voiture américaine. Des flics bas du plafond, d’improbables prisonniers, des fantômes du passé, des matous philosophes : d’étranges créatures se croisent  dans ces lieux incertains. La nuit est leur royaume et la solitude leur pain quotidien. Ainsi vont les héros de Mauvaises nouvelles du front, un recueil de onze nouvelles d’Hugues Pagan.

L’auteur est comme les chats, il a eu plusieurs vies : enseignant, policier, écrivain, scénariste… Les histoires qu’il nous conte, écrites entre 1982 et aujourd’hui, sont des éclats de ces existences multiples. Un peu de métaphysique, un zeste de fantastique, quelques gouttes de trivialité ; ajoutez une bonne dose de poésie, d’humour et de mélancolie, le tout assaisonné d’une juste révolte, et vous aurez les parfaits ingrédients de cette « toute petite comédie humaine » concoctée à force de matins blêmes. Des sortes de romans noirs impressionnistes, aux intrigues minimales, où l’âme des personnages importe plus que l’intrigue, où l’atmosphère pèse plus que l’action. Ces onze nouvelles sont aussi l’occasion de retrouver ou de découvrir, pour ceux qui ne le connaissent pas, les mots superbes d’Hugues Pagan, une langue riche, inventive, joyeuse et subversive. A lire de préférence en sirotant un bon verre de cognac avec, en fond sonore, un disque de Billie Holiday ou de Lionel Hampton. Et si, en plus, vous avez un félin qui ronronne à proximité, le plaisir n’en sera que plus grand.

Dernières nouvelles du front

Hugues Pagan

Rivages Noir

240 p – 15,90 €

Publicités

Place des ternes

Où vont les invisibles, les ternes, les sans relief ? Ces femmes et ces hommes que l’on croise mais que l’on ne regarde pas. Voués pour toujours à l’ombre, à l’oubli, voire au mépris, les voilà condamnés à traverser nos vies comme des ectoplasmes : « cette présomption d’insignifiance ne se renverse pas. C’est définitif ». Mais méfiez-vous, nous susurre  Isabelle Zribi, quand ces pâles figures se rebellent cela peut faire mal. Et même très mal parfois.

La revanche des personnes secondaires, son dernier livre, est une suite d’histoires de révoltes. Un garçon mal dans sa peau se transforme en diva underground et trash, une jeune fille fait payer très chèrement aux hommes leurs harcèlements, un grand-père délaissé se fait passer pour l’homme le plus vieux du monde… Les héros de ces fables amorales et grinçantes sont d’abord les victimes de leur apparence. Mais ce sont aussi les éléments perturbateurs qui viennent brouiller l’ordre établi. Ils semblaient médiocres, si peu visibles, ils deviennent soudain étranges et envahissants. Des rôles s’inversent, des masques tombent, des humiliés relèvent la tête. Et leurs représailles inattendues, joyeusement méchantes, sont à la hauteur des humiliations subies.

Isabelle Zribi est avocate et romancière. La revanche des personnes secondaires est son quatrième ouvrage. Ces treize courts récits, au style vif et tranchant, distillent une atmosphère inquiétante et drôle. Un recueil de nouvelles, comme autant d’actes de renaissance, à l’humour cruel et incisif.

La revanche des personnes secondaires

Isabelle Zribi

Éditions de l’Attente

134 p – 15 €

La jeune fille grise

Ingrid est serveuse la nuit dans un sex-club de Berlin. Depuis qu’elle s’est enfuie à 18 ans du domicile familial, sa vie n’est plus qu’une litanie d’errances, d’alcools et de nuits blanches. Une existence blafarde, anesthésiée, avec Gordan, son frère dealer, comme seul soutient. Bien sûr, elle aimerait avoir sa part d’amour, même un tout petit bout, mais le cœur n’y est pas. Le passé, l’enfance, elle essaye de ne pas y penser. Jusqu’au jour où elle retourne avec son frère dans la maison de sa jeunesse. Les souvenirs péniblement enfouis lui explosent alors à la gueule et font resurgir les fantômes qu’elle aurait tant voulu oublier : une mère égoïste, immature et alcoolique, un père déserteur et indifférent, un grand vide affectif pour tout cocon.

Tout est maintenant est le premier roman de Julia Wolf. C’est l’histoire du combat d’une princesse déchue qui cherche à retrouver sa dignité, pour ne plus se perdre, pour ne plus être une balle sans but. Un récit déchirant, cruel et violent, fait de flash-back incessants. Une écriture virtuose, chirurgicale, où les mots sont des scalpels qui dépiautent et mettent à nu l’âme de l’héroïne, pour mieux contempler ses gouffres et ses douleurs.

Julia Wolf, encore inconnue en France, a déjà publié deux ouvrages en Allemagne. Ses livres y ont fait une sortie très remarquée et ont reçu plusieurs récompenses littéraires importantes. La parution de Tout est maintenant au Castor Astral, traduit en français par Sarah Raquillet, permet de mettre en lumière une artiste au verbe fort et singulier. Nul doute que l’on devrait encore en entendre parler.

Tout est maintenant

Julia Wolf

Le Castor Astral

160 p – 17 €

Mélois dans l’œil

Clémentine Mélois est une sale gosse qui ne respecte personne. Dans Cent titres elle bouscule quelques-uns des plus fameux joyaux de littérature mondiale. Classiques, prix Nobel, ouvrages réputés… Rien ne lui échappe. A grand coups de pastiches, de jeux de mots, de détournements de textes et d’images, elle revisite avec impertinence les couvertures d’œuvres célèbres. Ses sources d’inspiration : la littérature, bien sûr, mais aussi le cinéma, la publicité, le web et, de manière générale, la culture populaire. Les visuels s’inspirent de ceux des grandes maisons d’édition, comme Folio, Livre de Poche, la Pléiade.

Cent ans de solitude devient ainsi Cent ans de bolossitude. Crime et châtiment se transforme en Crème et chat qui ment. On y apprend que c’est Jeanne Mas a écrit Le rouge et le noir et que le vrai auteur de Vol de nuit s’appelle en fait Saint-Exaspéré.

Clémentine Mélois est membre de l’Oulipo, ce qui est un gage de sérieux. Avec elle, on peut donc rire de tout sans crainte de s’égarer. Son livre est un réjouissant catalogue iconoclaste, indispensable aux vrais amoureux des livres. Il faudrait l’inscrire au programme de chaque établissement d’enseignement de France et de Navarre , de la maternelle à l’université. Nul ne devrait être censé ignorer Mélois.

Cent titres

Clémentine Mélois

Grasset

222 p – 10 €

Les histoires d’A

Chaque chanson raconte plusieurs histoires. Les titres de Dominique A, Dominique Ané à l’Etat-civil, peut-être plus que d’autres. Il y a bien sûr l’histoire que l’auteur a voulu raconter, par le texte et par la mélodie. Celle que le public a entendu, qui n’est pas toujours la même. Celle qui a entouré sa création, constituée souvent de rencontres, de voyages, de découvertes. Et celle plus mystérieuse, tapie au fond du cœur, faite de non-dits, de souvenirs enfouis ou de prémonitions : « L’écriture nous devance, elle en sait souvent plus que nous« .

Des morceaux, Dominique A en a écrit et composé beaucoup depuis ses premiers pas, au début des années 1990. Pour lui, notamment pour les besoins de ses onze albums, dont Vers les lueurs, Victoire de la musique 2013, et parfois pour d’autres chanteurs (Etienne Daho, Alain Bashung…). Il est aujourd’hui devenu une figure discrète mais incontournable du paysage musical français.

Ma vie en Morceaux est l’occasion pour l’auteur-compositeur, l’année de ses cinquante ans, de se pencher sur quelques unes des créations qui ont jalonnées sa carrière. Vingt-six chansons marquantes. Vingt-six instants piochés dans l’existence de l’artiste, qui racontent l’homme, ses doutes, ses espoirs, ses désirs. Vingt-six histoires comme autant de petits romans, comme autant d’aventures. A la fois récit intime, pudique et attachant, et réflexion sur l’écriture, la musique et la création artistique, Ma vie en morceaux, bien au delà d’un ouvrage destiné aux fans de Dominique A, est avant tout un vrai plaisir de lecture.

Ma vie en morceaux

Dominique Ané

Flammarion

218 p – 18 €

Le goût perdu de la cardamome

Feurat Alani est un journaliste français né de parents irakiens. Il a découvert le pays familial pour la première fois en 1989, à l’âge de 9 ans. Depuis, il y est revenu à de nombreuses reprises, d’abord comme simple visiteur, puis comme reporter. En 2016, il a décidé de raconter en 1000 tweets son Irak, qu’il a appris à aimer et qu’il a vu lentement s’enfoncer dans le chaos. Le territoire dont il nous parle est d’abord celui de l’enfance et de ses parfums, le goût de l’abricot,de la datte ou de la cardamome. Une région accueillante, vivante et colorée. Mais un jour l’armée irakienne a envahi le Koweït, les friandises ont disparu et le cauchemar a commencé. La dictature, les guerres, l’embargo, la chute de Saddam Hussein, les conflits religieux… Des monstres ont engendré d’autres monstres encore plus barbares. L’ancienne Mésopotamie n’est plus aujourd’hui qu’un vaste terrain de guerre, un champ de ruines et de regrets.

Le résultat de cette odyssée tweetesque, Le Parfum d’Irak, illustré par l’artiste français Léonard Cohen, est une superbe et paradoxale réussite littéraire. L’auteur porte sur la terre de ses ancêtres un regard tendre mais lucide. Il raconte le quotidien des habitants de Bagdad ou de Falloujah, fait de débrouille, de violence, de partages et de menus plaisirs. L’ouvrage se lit comme un passionnant roman graphique, mélange d’ombre et de lumière, d’âpreté et de poésie : « Raconter la mort quand c’est nécessaire, oui. Mais il faut raconter la vie, avant tout ». Les superbes illustrations, au style simple et tranché et aux couleurs vives, accompagnent parfaitement le récit. Le parfum d’Irak est un bel et émouvant hommage rendu à un pays qui agonise et à ses habitants.

Le parfum d’Irak

Feurat Alani

Illustrations de Léonard Cohen

Arte Éditions & Éditions nova

178 p – 19 €

Une histoire de pulsations

Une nuit, le compagnon de Hyam Zaytoun ne répond plus. Respiration stoppée, cœur à l’arrêt, Antoine vient d’être victime d’un infarctus. Tout s’enchaîne soudain violemment. Composer le 18, massage cardiaque, peur, cœur qui repart, respiration qui reprend, secours qui n’arrivent pas, bruit des bottes, voix, pompiers dans l’escalier, ambulance, hôpital. Ensuite il faut rassurer les enfants, prévenir la famille et les amis, s’organiser, guetter les nouvelles avec toujours la terreur qui tord les tripes. Les minutes, les heures, s’affolent et s’accélèrent, puis reprennent un cours presque normal : « le temps s’est arrêté, pour mieux t’accompagner ». Vient le moment de l’attente forcément trop longue, terrible, douloureuse. Pourtant, il faut tenir coûte que coûte, pour lui, pour Victor et Margot, pour elle-même. Et faire face, vouloir y croire, espérer et attendre encore…

Vigile est le bouleversant témoignage de ce drame intime qui s’est déroulé il y a cinq ans. Quelques jours dans la vie d’une femme, l’histoire d’une confrontation brutale et inattendue avec la mort qui rôde non loin, l’homme aimé qui s’enfonce dans la nuit, l’avenir qui se brouille. Le récit, en équilibre entre urgence et temps suspendu, émeut et captive. L’écriture,toute en sobriété délicate, touche juste.

Hyam Zaytoun est aussi comédienne et scénariste. Elle a crée un feuilleton radio diffusé sur France Culture en 2017 « J’apprends l’arabe ». Vigile est son premier livre. Un texte fort, pudique et poignant, qui emporte irrésistiblement.

Vigile

Hyam Zaytoun

Le Tripode

128 p – 13 €

Oublier Disney

Pourla plupart d’entre nous, Mary Poppins a le visage pimpant et souriant de Julie Andrews dans le film des studios Disney, une féerie pleine de joie et de fantaisie. Pourtant ce personnage a existé bien avant que le cinéma ne s’y intéresse, sous la plume de Pamela Travers, et il est bien moins lisse, beaucoup plus complexe et intéressant que sa version hollywoodienne.

Le Castor Astral vient de publier les deux dernières histoires de l’auteure, traduites pour la première fois en français. Le livre est composé en quatre parties, dont une préface de son traducteur, Thierry Beauchamp, qui permet de comprendre l’importance de l’œuvre de Pamela Travers, et un long article confession de l’auteure. Au cœur de l’ouvrage, deux contes, La Maison d’à coté et Dans l’allée des cerisiers, probablement ses récits les plus personnels. L’ensemble est joliment illustré par Clara Lauga. On retrouve bien sûr dans ce livre l’imagination foisonnante du film, mais ici la magie se teinte de mystère et de mélancolie. La nounou de roman est bien plus étrange et sombre que sur grand écran. Comme l’Alice de Lewis Carroll, Mary Poppins n’est pas un personnage destiné aux enfants, sa créatrice l’a toujours revendiqué. C’est une déesse venue du fonds des âges « sortie du même puits sans fond que la poésie, les mythes et les légendes« . Telle une divinité païenne bienfaisante autant qu’inquiétante, elle va et vient à sa guise, agit quand elle l’estime nécessaire, sans jamais rien expliquer. Mary Poppins, La maison d’à coté est l’occasion de découvrir ou redécouvrir cette déroutante et merveilleuse gouvernante, que l’on ai 7 ou 77 ans.

Mary Poppins, La maison d’à coté

Pamela Travers

Le Castor Astral

200 p – 24 €

Le petit Vialatte illustré

L’œuvre d’Alexandre Vialatte devrait être reconnue d’utilité publique, ses livres remboursés par la sécurité sociale et par l’Académie Française. Auteur de romans aussi indispensables que Battling le ténébreux ou Les Fruits du Congo, il a aussi traduit et fait connaitre Kafka en France. Mais se sont surtout ses chroniques, publiées notamment par le quotidien de Clermont-Ferrand La Montagne, qui lui ont valu une certaine notoriété.

Vialatte est un enchanteur, un artiste du dérisoire et du futile à qui il confère grandeur et beauté. C’est un observateur lucide et sans illusion de l’être humain. A ses yeux, le papillon et l’escargot sont aussi importants que le notaire ou le sous-préfet. Il nous parle de la jeunesse qui s’enfuit, de la vanité des hommes, de la magie d’une nuit d’été, de Jane Russell, de la cuisson du homard et de tant d’autres choses toutes aussi fondamentales. Chacune de ses chronique est un instant de bonheur, à l’ironie délicate, teintée de nostalgie. L’écriture est élégante et fluide, chaque mot, chaque phrase se déguste avec gourmandise, comme un mets précieux et rare.

Alain Allemand a eu la très bonne idée de sélectionner certains des textes issus de ces chroniques et de les illustrer avec talent. Le recueil s’appelle Promenons nous dans Vialatte, il est publié chez Julliard. Il nous rappelle combien l’écrivain est nécessaire,combien son humanité fait du bien, combien son humour soulage. Il faut foncer chez son libraire pour ne pas laisser passer une telle occasion.

Alexandre Vialatte

Promenons-nous dans Vialatte

Textes sélectionnés et illustrés par Alain Allemand

Julliard

272p – 19 €