Adolescence programmée

Punchline des ados chez le psy

L’adolescence est un territoire inconnu que pourtant tout le monde a traversé. Les ados, coincés entre enfance et âge adulte, sont souvent victime de clichés et d’incompréhension : des gamines et des gamins  ne s’intéressant à rien, à part leur écran, tellement éloignés de l’image d’une jeunesse idéale, celle d’avant, celle de leurs parents, qui était forcément mieux.

Samuel Dock est psychologue clinicien et, pour les recevoir régulièrement en consultation, connait bien ces étranges individus. Punchlines des ados chez le psy est un recueil de leurs paroles, une sélection d’échanges entre le praticien et ses patients, et c’est une formidable surprise. Nicolas, Tarek, Nadia, Mélanie et leurs compagnons témoignent, avec vitalité, impertinence et spontanéité, de toute la richesse de cette période délicate de la vie. Malgré les situations souvent douloureuses, parfois dramatiques qui les ont amenés chez le psy, ils étonnent par leur esprit, leur acuité et leur humour. Impitoyables, ils savent aussi mettre le doigt sur les failles et les contradictions des adultes, les chatouiller là où ça dérange, même lorsqu’il s’agit de leur thérapeute. Les multiples échanges entre le psy et les jeunes sont de vrais moments de bonheur, une centaine de vignettes éclatantes de vie, comme autant de tranches d’un délicieux gâteau. Et les commentaires de Samuel Dock, loin du langage ésotérique utilisé par certains professionnels, éclairent avec intelligence, tendresse et une autodérision salutaire les mots de ces ados tellement attachants.

Punchlines des ados chez le psy

Samuel Dock

First Editions

208 p -15,95 €

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Des chiffres et des êtres

Leger vertige

Sven Ortoli le rappelle « Autrefois, un cadre moyen écrivait une dizaine de lettres par jour, aujourd’hui il envoie cinquante e-mails dans le même intervalle de temps« . C’est un symbole de notre époque, à la recherche frénétique du toujours plus grand, toujours plus fort, toujours plus loin. Mais cette quête du plus raconte en creux les pertes, les abandons et les échecs de notre civilisation : plus de réseaux sociaux mais plus de solitude, plus de technologie et moins de liberté…

Dans Léger vertige, Sven Ortoli, créateur de Science & Vie junior, compile les statistiques pour mieux raconter notre monde, celui d’hier, d’aujourd’hui et celui de demain. Les sujets les plus divers sont passés à la moulinette des statistiques : le véganisme, les robots, les poubelles, les animaux de compagnie… Une compilation de chiffres qui racontent, bien plus clairement que de longs discours, ce que nous sommes vraiment, et une chasse intelligente aux idées reçues.

Léger vertige

Sven Ortoli

Philosophie magazine Editeur

132 p – 9,90 €

Changez, lisez

Paris-des-amateurs-de-litterature

Paris a inspiré de nombreux écrivains, Zola, Hemingway ou Queneau, pour ne citer qu’eux. Sujet romanesque, la Ville Lumière est aussi un lieu de création littéraire et d’échanges, un paradis pour tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la vie des livres. Sophie Herber a écrit Paris des amateurs de littérature pour ces amoureux de l’écriture. Qu’ils soient parisiens ou touristes, l’auteure les invite à une délicieuse promenade dans cent lieux emblématiques de la capitale. Visiter la charmante maison de Balzac, boire un café au Procope, participer à un atelier d’écriture, fouiller dans les étagères de la librairie Shakespeare and Company… il faut se laisser porter par ce joli guide, devenir « Le piéton de Paris » et croiser, on ne sait jamais, le fantôme de Léon-Paul Fargue.

Paris des amateurs de littérature

Sophie Herber

Parigramme

128 p – 9,90 €

Le principe d’indétermination

Clonck (2)

Imaginez un lieu précis appelé Clonck, mais indéterminé, à la fois plus au nord , plus à l’ouest, plus à l’est et bien plus au sud de quelque part, un endroit à la réalité incertaine. Suivez Aughrim et Podostrog, envoyés là bas et plongés dans un environnement changeant, banal autant qu’extraordinaire. Découvrez les étranges animaux qui peuplent cette contrée : contre-kiwis, anti-paons, patorins hurleurs, condylures mouchetés…  Partez à la rencontre des habitants de Clonck aux noms bizarres, et aux activités qui ne le sont pas moins : Perstorp, Cloty, Arcivau et autres clonckois. Si vous avez déjà vécu tout cela, c’est que êtes tombé dans le monde aléatoire inventé par Pierre Barrault pour son dernier roman Clonck et ses dysfonctionnements publié aux éditions louise bottu (sans majuscules).

Illustré par Claire Morel, le récit raconte l’odyssée bancale des deux héros – héros ? – au coeur de Clonck « ville à géométrie variable » où tout fonctionne un peu de travers. Leur mission ? Ils n’en ont  pas vraiment idée et nous non plus, mais c’est sans importance. Les courts chapitres, comme autant de petits tableaux, nous trimbalent d’un personnage à l’autre, d’un lieu à l’autre, au gré de la fantaisie de l’écrivain. Dans ces aventures approximatives, pleines d’humour et de poésie, l’absurde côtoie la normalité la plus plate avec un naturel réjouissant.

Pierre Barrault est l’auteur d’un premier roman au ton singulier, Tardigrade, édité en 2016 par l’Arbre vengeur. Dans Clonck et ses dysfonctionnement, il continue, avec une imagination infatigable, sa joyeuse exploration des dimensions  parallèles.

Clonck et ses dysfonctionnements

Pierre Barrault

louise bottu

176 p – 14 €

La mort était au fond du puits

Petite souriante

Une ferme perdue au milieu de nulle part, dans un  paysage sans fin, désertique. Josep Pla, dit Pep, et Dora son épouse, y élèvent des autruches. C’est un couple aigri et mal assorti qui partage sa vie avec Beli, bientôt 18 ans, la fille de Dora. Pep et Beli sont amant et ont  élaboré un plan pour assassiner Dora. Pep se charge d’éliminer  sa femme et jette son corps au fond d’un puits. Mais tout le monde ne se laisse pas massacrer aussi facilement et les morts réservent parfois de glaçantes surprises.

L’album La petite souriante est une bande dessinée macabre et fantastique, un thriller bizarre à l’humour sarcastique et sanguinolent. Les auteurs, Zidrou au scénario et Benoît Springer au dessin, ont construit un monde fermé, malgré son immensité apparente, dans lequel flotte un parfum sombre et surnaturel, quelque part  entre les histoires extraordinaires d’Edgar Poe et les films de zombie de Georges A Romero. Le dessin et les couleurs contribuent à cette ambiance lugubre. Les cases sont souvent monochromes,  comme les images noir et blanc d’un vieux film d’épouvante. La couleur est utilisée avec sobriété : deux teintes pas plus. Elle imprègne le récit d’une impression de chaleur étouffante, d’un sentiment de fatalité engluant les protagonistes dans un quasi huis-clos délétère. Le trait de Benoît Springer est cruellement expressionniste, sans pitié pour les médiocres héros de cette triste aventure.

L’album tire son nom d’une chanson « Elle était souriante » joyeuse contine des années 1900 narrant les horribles mésaventures d’une châtelaine à l’optimisme inébranlable. Chez Zidrou et Springer le sourire se teinte de cruauté sadique, mais ce court album sera un plaisir pour les amateurs d’humour noir et d’effrois.

 

La petite souriante

Zidrou et Benoît Springer

Dupuis

72 p – 14,50 €

Voyage au cœur d’un chantier

Journal d'un artisan

L’artisanat comme une aventure humaine, la transformation d’un grenier en loft comme une odyssée, c’est ce que raconte Journal d’un artisan d’Ole Thorstensen. C’est l’histoire d’un chantier, dans une maison norvégienne, pour faire de combles non aménagées des pièces à vivre. Le sujet peut paraître austère pour qui ne s’intéresse pas à la construction. Pourtant la magie du récit opère. L’auteur a été charpentier pendant une trentaine d’année, essentiellement à son compte, et il connait parfaitement tous les rouages du métier. Mais il est aussi un bel observateur de l’âme humaine, une sorte de philosophe souriant aux mains calleuses et en bleu de travail. Son chantier devient une expérience universelle qui parle des joies de la belle ouvrage, de passion, de rapports humains pas toujours simples et des difficultés que peut connaitre tout chef d’entreprise.

D’une certaine façon, le travail artisanal d’Ole Thorstensen n’est pas très éloigné de celui d’un chirurgien-dentiste. Les rapports avec le patient / client y sont souvent complexes.  Le bonheur que procure une intervention délicate menée à bien est le même., Les professionnels se retrouvent souvent seuls face aux problèmes soulevés par la mission qui leur est confiée. La paperasserie est tout aussi envahissante, « un trou noir qui dévore le temps et l’énergie avec une force qui semble s’accroître à mesure qu’on le nourrit« . La complexité du travail réalisé n’est pas toujours reconnue à sa juste valeur. Et les sujets d’inquiétude sont souvent des compagnons indésirables et trop présents. Journal d’un artisan est un livre de partage, celui du plaisir du travail bien fait, de l’amour d’un métier, et un hommage mérité à la profession d’artisan.

Journal d’un artisan

Ole Thorstensen

Gaïa

240 p – 21 €

Printemps rebelle

Des nouvelles de Mai 68

Il y a cinquante ans, les événements de Mai 68 réveillaient brutalement la France du Général de Gaulle. Pendant quelques semaines l’histoire a bifurqué vers des chemins de traverse chaotiques, dans un pays assoupi dans le ronron des Trente Glorieuses. La peur du désordre des uns, les rêves de révolution des autres, ou tout simplement la découverte de la liberté, tous ces sentiments contradictoires ont contribué à faire de cette étrange parenthèse un des mythes de la société française moderne.

Au delà des commémorations en tout genre qui accompagnent ce cinquantenaire, les éditions du Caïman ont eu la bonne idée de donner carte blanche à vingt-trois écrivains en publiant Des nouvelles de Mai 68. Entre souvenirs plus ou moins romancés et fiction pur et simple, Didier Daeninckx, Tito Topin et leurs camarades nous embarquent, le temps d’une nouvelle, dans leurs machines à remonter le temps. Des pavés volent au Quartier Latin, des Katangais envahissent la Sorbonne, Villa Léone, le Préfontaine et la Valstar coulent à flot. A Lons-le-Saunier, des lycéens s’échappent de la grisaille et en Alsace une gamine croise le chemin d’un étudiant en dentaire. Humour, nostalgie, émotion ou constat lucide, chaque auteur apporte son univers et son style. En contrepoint de ces récits, vingt-huit dessinateurs de presse illustrent à leur façon cette période quelque peu troublée.

Des nouvelles de Mai 68 est une façon agréable de fêter l’anniversaire de la révolte printanière.  En prime, vous découvrirez les premiers pas en politique d’un parlementaire célèbre, devenu aujourd’hui un des principaux opposants de l’actuel gouvernement.

Des nouvelles de mai 68

Ouvrage collectif

Editions du Caïman

350 p – 15 €

Encombrants

Blondin

Dimanche, en remontant la rue du Faubourg-Saint-Jacques, j’ai croisé une table branlante qui avait beaucoup trop vécu. Résignée, elle attendait les encombrants avec quelques camarades d’infortune, dont deux caisses de livres. Au dessus de l’une d’elles,  essayant péniblement de se faire remarquer, Monsieur Jadis ou l’école du soir, d’Antoine Blondin. J’ai cru entendre un appel discret, une supplique du genre « Monsieur, emmenez-moi s’il vous plait » et je me suis arrêté. Je ne suis pas quelqu’un qui ramasse dans la rue le premier bouquin venu, j’ai ma fierté. Mais là, je ne sais pas pourquoi, j’ai hésité, tourné autour du pot (enfin, autour de la caisse, si vous préférez) et finalement j’ai mis discrètement Blondin dans ma poche. S’il vous plait, n’en parlez pas à ma mère, je ne sais pas ce qu’elle en penserait.

Terre natale

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En 1981 eut lieu au Canada la guerre du saumon, conflit violent entre les indiens Mi’gmaq et le gouvernement provincial du Québec. La révolte autochtone, cristallisée autour les affrontements de Restigouche, était motivée par les restrictions qu’imposaient les autorités Québécoise sur la pêche au saumon, pratique ancestrale et principal moyen de subsistance de ces tribus. Taqawan, d’Eric Plamondon, raconte les parcours de Leclerc, le garde-pêche en rupture de ban, de William, l’indien solitaire et de Caroline, l’institutrice française, qui se retrouvent réunis malgré eux, dans cette lutte pour la survie d’un peuple, autour d’Océane, adolescente rebelle de la réserve de Restigouche.

Construit en courts chapitres, récits qui se chevauchent, alternant passé et présent, sautant d’un personnage à l’autre, entre onirisme et réalité brutale, le livre de Plamondon étonne et captive. C’est un mélange paradoxal de contemplation et de violence, un conte intimiste et élégiaque, hanté par les légendes indiennes, qui pourtant plonge dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine. C’est aussi une réflexion sur la conquête de l’Amérique par les européens, ce lent génocide où « les réserves ont remplacé les guerres« . L’auteur y souligne les ambiguïtés des relations entre amérindiens et blancs, qui partagent la même terre natale mais pas les même rêves.

Eric Plamondon est un écrivain québécois qui vit en France depuis une vingtaine d’années. Il a publié la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S. Son dernier ouvrage, Taqawan, paru en 2017 au Québec, se lit d’un trait et vous emporte comme les courants du fleuve Saint-Laurent.

Taqawan

Eric Plamondon

Quidam éditeur

208 pages – 20 €

Open espèce

Syndrome de la chouquette

L’enfer, c’est les autres, parait-il. Surtout quand il s’agit des collègues, des chefs (les fameux N+1, N+2..) et de tous ceux qui participent à cet étrange écosystème qu’est le monde merveilleux et libérateur du bureau. Peut-on communiquer sans PowerPoint ? L’iPhone est-il la plus noble conquête de l’homme ? Bien à vous ou cordialement ? Nicolas Santolaria a observé avec acuité et ironie la vie en open space pour le journal le Monde. Tel le Commandant Cousteau filmant Jojo le mérou, il met en scène le pauvre employé lambda dans sa bataille pour surnager dans l’univers aseptisé et délétère du secteur tertiaire.

La machine à café, le stagiaire, le free-lance, le récit des vacances, la dépression du lundi, les réseaux sociaux, la langage managérial… Tous les travers et les contradictions de l’entreprise moderne sont décortiqués avec humour, en une cinquantaine de chroniques acérées. Le syndrome de la chouquette, version productiviste du syndrome de Stockholm, décrypte malicieusement notre propension à pactiser avec notre meilleur ennemi, le travail. Tous ceux qui se sont frottés même brièvement à la vie de bureau s’y reconnaîtront forcément d’une manière ou d’une autre. Illustrés par les dessins de Matthieu Chiara, ces récits de la vie en mode AZERTY sont à la fois un constat lucide, une démystification salutaire de l’entreprise et un indispensable guide de survie en milieu hostile. L’ouvrage de Nicolas Santolaria, plus complet que le code du travail, plus indispensable qu’une convention collective, devrait être offert à tous les salariés.

Le syndrome de la chouquette ou la tyrannie sucrée de la vie de bureau

Nicolas Santolaria

Anamosa

240 p – 14,90 €