Les voyages inaudibles

De l'art d'ennuyer

Vous adorez parcourir le monde et recherchez la solitude ? Pas de problème, ce livre est fait pour vous. Il vous aidera à coup sûr à faire fuir même les plus fidèles de vos amis.

Les voyages, de nos jours, sont devenus des aventures d’une extraordinaire banalité. Et leurs narrations, par des Henry de Monfreid aux petits pieds, souvent des supplices d’une grande sophistication : « rien n’est prévu pour immuniser contre les récits de voyages ».

Cela est d’autant plus vrai à notre époque, celle du tout connecté et des réseaux sociaux omniprésents, Instagram, Twitter ou autres Facebook. Jadis, une simple angine diplomatique suffisait pour échapper à la soirée diapo annuelle de l’oncle Paul sur son dernier voyage. Aujourd’hui, à moins de vivre au fond d’une grotte creusée dans la falaise d’une île déserte, il devient quasi impossible d’échapper aux pérégrinations des uns et des autres à travers le globe : « le blog, c’est la soirée diapo qui dure six mois ».

Matthias Debureaux est journaliste (Citizen K), parolier et écrivain. De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages est la réédition d’un ouvrage publié il y a 10 ans et remis au goût du jour. Cet essai, plein d’humour, au style vif et cinglant, est une plaisante mise à nu de nos travers de promeneurs connectés, de Tartarins des périples lointains. En moins d’une centaine de pages, les conseils avisés de Matthias Debureaux réveilleront le Narcisse qui sommeille en nous. Ils nous transformeront de simples touristes en émules de Lawrence d’Arabie ou de Karen Blixen, sans même avoir besoin de quitter le bar de notre club vacances. Grâce à lui, nos séjours plan-plan deviendront des odyssées fabuleuses. Un guide indispensable à tout ceux qui sont à la recherche d’ailleurs exotiques.

Matthias Debureaux

De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages

Allary Editions

93 p 10 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1691-1692 du 14-21 janvier 2016

 

 

Publicités

L’enfance aux aguets

Amygdales

Il voit tout, entend tout, le jeune héros du roman de Gérard Lefort : ses parents si peu aimants, les proches, les étrangers. Il les épie avec une cruelle acuité, traquant les lâchetés, le ridicule ou la cruauté. Prisonnier d’un univers qu’il déteste et où il se sent étranger, il s’évade dès qu’il le peut. « Fabuliste infatigable », il s’invente des aventures romanesques : il voyage sur le Titanic, lutte pour empêcher la rupture d’un barrage ou se fait ôter un éclat d’obus pendant un conflit armé. Affamé de liberté, il fuit dès qu’il le peut la vaste maison familiale, pour s’enivrer du monde qui l’entoure : « C’est merveilleux d’observer, je sens mon coeur s’épanouir ».

Les amygdales est le premier roman de Gérard Lefort, ancien journaliste et pilier des pages culturelles du journal Libération, et c’est une très bonne surprise. L’enfance qu’il raconte, coincée au milieu des années 60, n’a rien d’un paradis perdu. C’est au contraire un monde plein de chaos et de violence, mais aussi de beautés fulgurantes et d’émotions troublantes. La famille y est non pas un cocon protecteur mais une prison dont le narrateur cherche à échapper quand il ne l’affronte pas. La nature est féerique et redoutable. Gérard Lefort réussit pleinement à nous faire partager, avec ce gamin ingrat et attachant, les terreurs enfantines comme les moments de joie, de magie. L’écriture nous emporte allègrement vers les chemins de la peur, du rire ou de l’imaginaire : « à trois, on rêve beaucoup mieux ».

Rien d’autobiographique dans cette œuvre, selon l’auteur, mais beaucoup de réminiscences de l’enfance, la sienne peut-être, mais aussi celle de chacun d’entre nous, que Gérard Lefort fait avec talent remonter à la surface.

Les Amygdales

Gérard Lefort

Editions de l’Oliver

285 p 18,50 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1691-1692 du 14-21 janvier 2016 p 37

 

Un sauvage dans la ville

Cannibale

Dans Cannibale, Gocéné, un jeune kanak de 18 ans, est arraché à sa terre de Nouvelle-Calédonie pour être déporté à Paris. Il y est exhibé dans une cage avec les siens, lors de la grande exposition coloniale de 1931. Il s’en évadera pour essayer de retrouver, dans le Paris des années 30, celle qu’il aime, Minoé. Enlevée en même temps que lui, elle doit être envoyée dans un cirque en Allemagne avec une partie de ses compatriotes.

Le Retour d’Ataï raconte le dernier voyage de Gocéné, vieillard, dans la Capitale du début du XXIe siècle. Pour honorer une promesse faite des années auparavant, il part à la recherche des restes d’un ancien grand chef kanak, Ataï, exécuté lors de la colonisation de l’île par la France.

Deux récits inspirés par des faits réels, deux époques mais un même voyageur dans les mêmes lieux, Paris et la Nouvelle-Calédonie. Au-delà des déambulations de Gocéné, c’est en creux les drames vécus par le peuple kanak que nous conte l’auteur. On devine la violence de la colonisation à la fin du XIXe siècle ou celle, plus récente, des révoltes kanaks des années 80. C’est aussi un cruel aperçu du regard que porte l’homme civilisé sur les « sauvages » des colonies : celui des Français de l’entre-deux-guerres ou celui de nos contemporains, qui n’est, malgré les apparences, pas toujours si éloigné…

Didier Daeninckx est un écrivain prolifique et engagé, plusieurs fois récompensé (grand prix de la littérature policière, prix Goncourt de la nouvelle…). Il offre ici une promenade au travers de Paris, ville d’ombres et de lumières, et une plongée au coeur des massifs néo-calédoniens. À travers ces voyages dans le temps et dans l’espace s’opère aussi une belle réflexion sur la tolérance. Pourtant, nul didactisme ni discours moralisateur dans ces deux courts romans. Le ton y est souvent léger, non dénué d’humour comme lorsque Gocéné découvre le métro, et l’écriture vive et coulante malgré la cruauté sous-jacente des propos : « Tu vois, on fait des progrès : pour lui nous ne sommes pas des cannibales mais seulement des chimpanzés, des mangeurs de cacahuètes ». Une agréable mais nécessaire piqûre de rappel.

Didier Daeninckx

Cannibale, suivi de Le Retour d’Ataï

Verdier/poche

192 p, 6,50 €

Le Chirurgien-Dentiste de France no 1687-1688 du 10-17 décembre 2015

 

 

Histoire d’un rêveur obstiné

Gilliamesque

Sacré Graal, Brazil, The Fisher King… À travers les films qu’il a réalisés, Terry Gilliam, ancien membre des Monty Python, a créé un monde imaginaire singulier, immédiatement reconnaissable.

Bien que loin de la retraite, le cinéaste a pris le temps de rédiger ses « Mémoires pré-posthumes » comme l’indique le soustitre du livre. Terry Gilliam est un rêveur réaliste, un utopiste pragmatique. Il n’a cessé de se battre contre les normes, les modes et les institutions : « quand le courant va dans un sens, j’ai toujours eu tendance instinctivement à aller dans l’autre ». Sa carrière cinématographique est une suite de succès inespérés, comme Brazil, et d’échecs lamentables, telle sa tentative de réaliser L’Homme qui tua Don Quichotte, avec Jean Rochefort, arrêté au bout de 15 jours de tournage. Mais, quelles que soient les difficultés rencontrées, il a toujours essayé de préserver sa liberté artistique, refusant de céder aux injonctions des décideurs du monde du cinéma.

Le résultat de cette introspection est un pur plaisir à lire et à regarder. Le livre est à l’image de son auteur, plein de créativité, d’humour, d’insolite et de gravité : « Ce que je fais s’appuie uniquement sur le chaos, l’étrangeté, l’inattendu ». Les illustrations abondent, donnant à l’ouvrage un aspect coloré et aéré. Beaucoup sont de la main de l’auteur, comme pour nous rappeler qu’il a commencé dessinateur. Des foules de célébrités (Woody Allen, Robert De Niro, Georges Harrison…) et d’anonymes, tout aussi importants pour l’auteur, traversent le récit. Les anecdotes passionnantes foisonnent. Les fêtes de fin d’année arrivant, voici une idée de cadeau toute trouvée. Mais vous avez aussi le droit d’être égoïste et de garder ce bel objet pour votre seul agrément. Vous êtes déjà pardonné !

Gilliamesque

Terry Gilliam

Sonatine Editions

352 p 25 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1687-1688 du 10-17 décembre 2015, p 54

 

 

Made in France

superdupont-tome-1-renaissance

Les États-Unis ont Superman, nous, nous avons Superdupont, premier et seul superhéros 100 % français, dont les super pouvoirs n’ont rien à envier à son collègue made in USA. Sa mission : protéger notre beau pays contre tous les complots ourdis par les forces du mal. C’est le défenseur des valeurs de la France éternelle, celle du camembert normand, de la baguette et du drapeau tricolore !

Dans le dernier opus de ses aventures, notre héros national connaît les joies de la paternité. Inutile de préciser que le rejeton a hérité des dons de son père et qu’il montre, à peine né, des capacités hors normes. Comme dans toute histoire de superhéros qui se respecte, des ultra méchants, ici représentés par le Pape des Ténèbres, vont essayer de contrecarrer les projets de Superdupont : ils décident de kidnapper son fils, mauvaise idée qu’il vont bien sûr payer cher.

Superdupont est un personnage de bande dessinée créé par Marcel Gotlib et Jacques Lob en 1972 dans la revue Pilote, à la fois parodie des superhéros américains et caricature du Français moyen. Dans cette nouvelle aventure, dessinée par François Boucq et scénarisée par Boucq, Gotlib et Karim Belkrouf, il perd un peu son côté franchouillard, limite xénophobe, pour atteindre une dimension plus universelle. Mais les ingrédients qui ont fait le bonheur des amateurs de la série sont toujours présents. Les situations loufoques abondent (un avion de ligne traverse une formation de pommes de terre volantes), la parodie est omniprésente (l’accident aérien y est traité comme le naufrage du Titanic) et le non-sens règne en maître : « Mesdames et messieurs, notre avion va certainement se crasher, mais ne vous inquiétez pas, le commandant a l’affaire bien en main ». De quoi vous arracher des moments de franche rigolade.

Surtout, Boucq, au crayon, réussit à imposer sa touche personnelle sans se laisser vampiriser par les dessinateurs précédents, dont Gotlib luimême, Alexis ou Solé. Son Superdupont y gagne en élégance et en vivacité. Ce n’est pas là la moindre réussite de cet album. Un autre épisode est prévu pour l’année prochaine et c’est tant mieux : on a retrouvé notre superhéros préféré et on espère ne plus le lâcher !

Superdupont – Tome I : Renaissance

F Boucq, M Gotlib, K Belkrouf

Dargaud

68 p, 14 €

 

 

Un trône sinon rien

Règne histérique

Être roi d’Irlande, telle est l’improbable ambition de Mick Siffoney, modeste ouvrier londonien. L’aspirant au trône, pitoyable et grotesque héros de cette réjouissante épopée, décide, avec femme, enfant et animaux, de partir à la conquête de la République irlandaise qui n’en demandait pas tant. Or cette mission s’avère hors de portée des faibles moyens, tant intellectuels que financiers, de l’apprenti souverain. Alors il multiplie les aventures dérisoires et les rencontres improbables, courant d’échecs en impasses, le front bas mais la volonté inflexible.

Loin des images de cartes postales de la verte Erin et de son folklore, ici, le ciel est bas et gris, la pluie suinte, la boue colle aux chaussures. Les gens boivent, s’insultent ou se culbutent. On déterre des cadavres mais on enterre les croque-morts vivants. On croise un ancien officier de l’armée austro-hongroise exhibitionniste, des Hindous errants, un Lord naturiste et une foule de personnages improbables et truculents. La société humaine s’expose dans toute sa bêtise, les humbles n’étant pas mieux lotis que les puissants dans ce registre. La nature elle-même est à l’unisson de ce monde foutraque : les fourmis sortent en soirées tandis qu’un étourneau détourne les troupeaux de moutons en imitant le sifflet du berger…

Spike Milligan est un des plus grands auteurs comiques britanniques du XXe siècle, à l’instar d’un Pierre Desproges chez nous. C’est aussi une des idoles des Monty Python. Artiste prolifique, il est l’auteur de nombreuses émissions de radio et de télévision, de pièces de théâtre et de romans. À travers cette saga loufoque, sortie en 1987 et rééditée aujourd’hui, il nous emmène au pays de l’absurde et de la noirceur. Dans un style intensément riche et inventif, il se livre à un jeu de massacre jubilatoire où tout le monde passe à la moulinette : clergé, police, administration, classes laborieuses ou dominantes… Un chef-d’œuvre de l’humour anglais. 

Spike Milligan

Le règne hystérique de Siffoney 1er, roi d’Irlande.

Nouvelles éditions Wombat

313 pages 20 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1678 du 8 octobre 2015

 

 

Le tonton flingueur

Personne ne court...

Tiré de sa retraite par les parents du défunt, le détective privé Victor Boudreaux est chargé d’enquêter sur la mort de Flaco Moreno, célèbre rocker à prétentions altermondialistes.

Dans ce polar bourré de vitamines, les balles sifflent, les baffes fusent, les liasses de billets valsent d’une main à l’autre. Des rubis disparaissent, des malfaisants aussi. Dans la moiteur du bayou de Louisiane, dans les parfums des rizières du Vietnam et jusqu’aux embruns des côtes françaises, le privé nous entraîne dans une réjouissante cavalcade à travers les continents, une course à l’échalote qu’on aimerait sans fin. On y rencontre des généraux corrompus (« Chez les militaires, les étoiles désignent un général ou une bouteille de cognac »), des politiciens avides ou des entrepreneurs véreux. Bref, un monde de crapules, margoulins et autres créatures, dont l’argent est l’unique dieu et où le blanchiment n’a rien à voir avec une technique dentaire. Une jungle où la sulfateuse tient lieu de code de procédure pénale. Et quand Boudreaux, héros à la moralité élastique et aux méthodes iconoclastes, débarque, ça fait mal et il aime ça : « Il se délectait du chaos, du chamboule-tout »

Michel Embareck est ancien journaliste rock (le magazine Best à sa grande époque), ancien chroniqueur judiciaire dans la presse locale, et écrivain aux multiples talents. Dans son dernier roman, il nous offre une nouvelle aventure de son détective favori, personnage coloré et explosif toujours prêt à ouvrir la boîte à gifles ! Le verbe y est joyeux, vif et foisonnant et l’humour omniprésent. C’est comme si Chester Himes avait croisé Michel Audiard. En ces temps de rentrée parfois moroses, la lecture sans modération de Michel Embareck est plus que largement conseillée. Elle risque de vous coller un sourire salutaire.

Personne ne cours plus vite qu’une balle

Michel Embareck

L’Archipel

284 pages – 18,95 €

Le Chirurgien Dentiste de France, n° 1678 du 8 octobre 2015

 

 

Le poids d’un père

Un bon fils

Peut-on bâtir une vie contre ses parents ? Le père de Pascal Bruckner était un personnage brutal et médiocre. Antisémite et sympathisant nazi, il martyrisait son épouse, éternelle victime consentante, et son fils unique. Le foyer familial cachait un enfer domestique d’où l’auteur a vite cherché à s’échapper.

Le récit autobiographique mais sans complaisance de Bruckner nous plonge dans le trouble des relations entre un père détestable et son fils rebelle. Pourtant, comme souvent, la haine n’est jamais loin de la dépendance : « il m’a fallu atteindre l’âge de 63 ans pour sortir de l’état de minorité ». Les deux hommes vont passer leur existence à se fuir, s’invectiver et se rechercher, dans un ballet ambigu où aucun des deux ne peut se passer de l’autre. Parfois, derrière la violence, on trouve des moments de grâce et de tendresse, quand les deux duellistes posent leurs armes. Mais, très vite, l’affrontement reprend : « Tu peux bien me détester, ma vengeance, c’est que tu me ressembles ».

Malgré les torts accumulés, jamais l’auteur ne condamnera son géniteur qui a, sans le vouloir, poussé son fils à avancer là où lui-même fuyait, à découvrir ce qu’il négligeait et à aimer ce qu’il détestait. Grâce à ce père peu enviable, Pascal Bruckner est allé chercher dehors ce qu’il ne trouvait pas chez lui, des amitiés profondes (Alain Finkielkraut) ou des maîtres admirés (Barthes, Sartre…), qui l’ont construit et tiré vers le haut.

S’il est devenu un auteur de romans et d’essais reconnu, il le doit en grande partie à cet encombrant héritage. C’est toute la beauté de ce livre de nous faire ressentir la complexité de l’âme humaine à travers cette relation paradoxale. Ce qui aurait pu n’être que délétère a poussé l’écrivain à s’inventer son propre destin. En apprivoisant sa colère, Pascal Bruckner rend un bouleversant hommage à un salaud ordinaire.

Pascal Bruckner

Un bon fils

Le livre de Poche

204 pages – 6,60 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1678 du 8 octobre 2015

 

 

Union sacrée

Frangines

Au centre de ce roman, l’histoire de deux sœurs, deux frangines que tout oppose mais liées de manière inconditionnelle. Pascale, l’aînée, solaire, et Françoise, la cadette, plus sombre, traversent l’enfance et l’adolescence main dans la main, partageant joies et tristesses, comme si rien ne pouvait les désunir.

Pourtant, le lendemain de ses 18 ans, Françoise, la narratrice, s’en va sans explications. Elle se jette dans une longue course, une fuite face à la peur, l’amour et l’attachement, face à elle-même, peut-être. La nuit devient son royaume et le jeu son moteur, sa raison de vivre ou de ne pas sombrer. Les hommes passent, les lieux défilent, mais rien ne l’apaise. On croise un magicien, un rocker anglais (David Bowie ?) et bien d’autres créatures nocturnes. Malgré tout, dans son errance, Françoise garde au fond d’elle la tendresse qu’elle porte à sa sœur, sentiment qui la réchauffe et lui tient lieu de boussole.

Un jour, Pascale appelle à l’aide : elle est seule et attend un deuxième bébé. Françoise plaque tout pour la retrouver et s’installe avec elle. Ensemble, autours des enfants, elles se créent un nouveau cocon, une famille bancale, pleine de chaleur, d’affection et de non-dits. Même si les démons de Françoise ne l’ont pas quittée, elle trouve, grâce à Pascale, une force qui la calme, la fait tenir et avancer : « Là où je nie, je transige, je triche, elle attaque bille en tête et, passé le moment du K-O, elle se relève et continue son chemin ». Alors la vie continue, avec ses moments de doute et ses bonheurs.

Mais la crise économique et la maladie vont venir ébranler cet équilibre délicat, bâti à quatre mains, petit à petit. Pourtant, jamais ces violences n’altéreront le lien indestructible tissé par les deux sœurs, ni les séparations, ni les heures sombres ni le temps qui file entre les doigts.

Ce court roman de Denis Soula (le 3e), plein d’émotions, est une ode à la vie. Dans un style dépouillé  et léger, l’auteur s’attache à ses deux héroïnes et nous fait partager leurs hauts et leurs bas. Grâce à lui, Françoise et Pascale deviennent un peu, le temps d’une lecture, nos propres frangines.

Denis Soula

Les Frangines

Éditions Joëlle Losfeld

112 pages, 14,50 euros

Le Chirurgien Dentiste de France, n° 1675 du 17 septembre 2015, p 55

 

Baudelaire ou le paradoxe

baudelaire

Si Charles Baudelaire est l’un des plus grands poètes français, il n’est peut-être pas celui dont la vie est la mieux connue. Un été avec Baudelaire vient pallier cette insuffisance. Ce recueil de 33 courtes chroniques diffusées sur France Inter au cours de l’été 2014 nous offre un portrait vivant et désacralisé de l’artiste, loin du cliché du chantre du spleen et de la mélancolie auquel il est souvent réduit.

Baudelaire était un homme de paradoxes : écrivain moderne autant que classique, être agaçant et touchant, plein de certitudes proclamées et de doutes cachés. Certes, il a flirté avec le socialisme, est monté sur les barricades en 1848. Mais il vomissait le progrès, qu’il assimilait au « sommeil radoteur de la décrépitude », et détestait la démocratie.

Avec ses contemporains, il entretenait des rapports contrastés et souvent passionnés. Ainsi, il encensait Victor Hugo tout en le critiquant vertement : « V. Hugo continue à m’envoyer des lettres stupides ». Avec ses proches, les relations n’étaient pas des plus simples non plus. Il a ainsi passé sa vie à poursuivre sa mère de son ressentiment. Pourtant, il n’a eu de cesse de projeter de la rejoindre pour vivre avec elle à Honfleur, sorte de havre rêvé… Ce qu’il n’a jamais réalisé. C’est d’ailleurs une des caractéristiques de l’homme : sa velléité.

Ces chroniques, à la fois légères et captivantes, qui s’appuient sur la vie de l’artiste et sur ses écrits, sont chacune axées sur un thème (Spleen, Paris, Delacroix…). Antoine Compagnon, leur auteur, spécialiste de Baudelaire, entraîne le lecteur à la poursuite d’un artiste insaisissable et aux multiples visages. Un être profondément humain de par ses imperfections et ses contradictions.

Par-delà l’intérêt biographique, Un été avec Baudelaire est aussi une puissante invitation à lire ou relire le poète maudit, et à goûter encore à la beauté inaltérée de ses textes. S.G.

 Un été avec Baudelaire

Antoine Compagnon

Edition des Equateurs

174 pages, 13 €

Le Chirurgien Dentiste de France, n° 1668 du 25 juin 2015, p 40