HOMMAGE A UN SOURIRE PERDU

Fragments d'un amour supreme

Six mois d’un amour passionnel, et la mort au bout du chemin, c’est le cœur du récit autobiographique de Jean-François Jacq. Sa rencontre avec Daniel a bouleversé sa vie, la mort de celui-ci l’a laissé anéanti. Pour survivre à ce cataclysme, Jean-François revient sur ces trop courts moments de partages et dessine le délicat portrait de celui qu’il a aimé.

Fragments d’un Amour Suprême est la chronique intense d’une relation fusionnelle entre deux êtres aux nombreuses cicatrices. C’est une histoire d’ombre et de soleil, où la douleur et le bonheur s’entremêlent. Il y a bien sûr la maladie, triste compagne de voyage, et la brutalité du monde hospitalier qui va de pair. Il y a aussi la famille délétère, haineuse, qui détruit le fragile Daniel bien plus efficacement qu’une tumeur « Mise à mort  en bonne et due forme, qui plus est préméditée de longue date. » Heureusement, ces sombres épisodes n’effacent pas les instants  de calme, de grâce, la complicité et l’amour, tout ce qui rend si précieux ces jours enfuis « nous ne faisons plus qu’un durant cette déflagration de tendresse. »

Comme les chats, Jean-François Jacq a eu plusieurs vies. Après une jeunesse douloureuse, au cours de laquelle il a souvent côtoyé des précipices, il s’est lancé dans le théâtre et l’écriture. Ses livres alternent récits intimes et biographies rocks. Son dernier ouvrage prolonge sa veine la plus personnelle. C’est une œuvre intense, à l’écriture vibrante, un hommage émouvant à un homme si peu côtoyé mais si profondément aimé, composé pour que vive à jamais le sourire de Daniel.

Laurent Gourlay

Fragment d’un amour suprême

De Jean-François Jacq

Editions Unicité

146 p – 15 €

Le Chirurgien-dentiste de France n° 1712 du 16 juin 2016

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Le jeune femme et le Président

 

 

Marguerite n'aime pas ses fesses

Marguerite n’a pas de vie, ou si peu. Elle s’est depuis longtemps laissée convaincre de son insignifiance. Elle a construit un quotidien à la hauteur de ses moyens, terne, sans aspérités ni fulgurances.  Un mec qui vit à ses crochets, une mère infantile, un boulot sans passion dans l’édition, elle ne pense pas mériter mieux « S’effacer. Ne pas se faire remarquer. Comment a-t-elle glissé vers l’inexistence ? » Sa rencontre avec un ancien Président de la République, vieillard au bord de la sénescence, errant entre flamboyance et décrépitude, va petit à petit la réveiller. Les dernières flammes du vieux lion vont redonner à Marguerite les couleurs qu’elle avait perdues, la chaleur et la jouissance qu’elle avait oubliées.

Marguerite n’aime pas ses fesses est le quatrième ouvrage d’Erwan Larther.  C’est une plongée réjouissante et moqueuse dans les hautes sphères de la politique. Un monde où l’on croise d’anciens hommes d’Etat, de mystérieux assassins , un policier solitaire, une organisation secrète et quelques fantômes. Les affaires compromettantes sont enterrées  profondément au fond du jardin et les cadavres remplissent les placards du grenier. Les apparences et les mensonges règnent sur ce royaume quelque-peux pourri. L’argent et le pouvoir sont les étalons de la vertu. Le sexe a remplacé l’amour. A l’opposé de cet univers délétère, Marguerite est la lumière et la beauté que l’on suit avec délice dans son essor et à laquelle on s’attache.

Le livre d’Erwan Larther est un récit au style vif et allègre. Un polar sexy et un peu foutraque, où on s’amuse à deviner ici ou là des traces de telle ou telle personnalité de la Vème République. On y passe d’une scène à l’autre, comme dans un fondu enchainé de cinéma, dans un mouvement entraînant, une farandole qu’on ne voudrait pas quitter.

Laurent Gourlay

Margueritte n’aime pas ses fesses

De Erwan Larher

Quidam

255 p-20 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1707-1708 du 12-19 mai 2016

ELOGE DU QUOTIDIEN

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C’était le temps des marchands de couleurs, des bougnats et des dactylos. Les anciens francs laissaient la place aux francs lourds et les troisièmes classes disparaissaient des trains. Les premiers collants débarquaient dans les magasins, l’électroménager pointait son nez dans les foyers. On était au coeur des Trente Glorieuses, la Seconde Guerre mondiale semblait un mauvais rêve.

Vacances Surprises, recueil de chroniques parues entre 1957 et 1961 dans Le Figaro, fait ressurgir ce temps révolu. Marc Bernard, son auteur, a obtenu le Prix Interallié en 1934 et le Prix Goncourt en 1942, sans que ces distinctions lui apportent le succès escompté. Il est l’auteur de près d’une trentaine d’ouvrages (romans, recueils de nouvelles, pièces de théâtre…). Il meurt en 1984.

Marc Bernard est un observateur attendri de l’humanité, celle des classes laborieuses, des petites gens. C’est le veilleur délicat et nonchalant d’un monde appelé à disparaître : « On regrette le temps perdu. Aussi étais-je tous yeux ; il m’en était poussé de partout.» Chaque chronique est une petite peinture du quotidien, faite de touches légères et joyeuses : les vacances (souvent), les habitants de son immeuble, les soldes… Else, son épouse adorée, y fait de fréquentes apparitions. Parfois, l’humour se teinte de gravité, quand l’auteur découvre les bidonvilles au cours d’une visite à Nanterre, ou lorsqu’il évoque sa vie pendant la guerre avec Else, réfugiée juive autrichienne ayant fui les persécutions nazies, avec qui il se mariera en 1940. Mais même dans ces moments plus sombres, le rire, comme antidote à la mélancolie, n’est jamais loin. Il faut lire Marc Bernard, un écrivain subtil, à la fois profond et aérien, car il le mérite. Les lectrices et les lecteurs aussi.

Laurent Gourlay

Vacances surprises

De Marc Bernard

Finitude

154 p, 15,50 €

Le Chirurgien-Dentiste de France no 1706 du 28 avril 2016

 

COREE IMAGINAIRE

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Ne croyez ni les géographes, ni les mappemondes, on vous ment, la Corée du sud est bien une île ! C’est en tout cas l’impression ressentie par Benjamin Pelletier qui a vécu un an à Séoul, séjour dont il fait le récit dans Toujours Plus à l’Est. Parti travailler comme professeur de français dans un pays dont il ignore tout, y compris la langue, il raconte sa confrontation avec une société dont il a du mal à comprendre et à intégrer les règles.

Pourtant, cette opacité ressentie, plutôt que de le rebuter, le pousse à découvrir ce pays mystérieux et de ses habitants, et à s’inventer sa propre Corée. Les sens aux aguets, promeneur solitaire, il fait de ses déambulations au pays du matin calme une odyssée exotique et souriante. Il va à la rencontre des gens et des lieux pour les découvrir et s’en imprégner. Paradoxalement, cette ouverture vers un autre monde se transforme en un voyage intérieur. hors du temps et de l’espace, un retour vers l’enfance, ses parfums, ses sensations. Le pays qui l’accueille devient ainsi un cocon protecteur propice à la contemplation et au rêve « je n’habite pas en Corée de Sud mais dans un lieu à part, dans un écart précieux entre le monde extérieur et moi-même ».

Benjamin Pelletier est un spécialiste des questions interculturelles, auteurs notamment de deux romans. Cette chronique d’un exil, portée par une écriture poétique et imagée, est un agréable vagabondage entre rêve et réalité, méditation et rire, tradition et modernité, au grès des pérégrinations de l’auteur. C’est une expérience sensuelle, pleine de goûts, de couleurs et d’odeurs, un voyage impressionniste dans un monde étrange et attirant.

Benjamin Pelletier

Toujours Plus à l’Est

Editions Philippe Picquier

166 p – 17 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1715-1716 du 7-14 juillet 2016.

EFFROYABLE HERITAGE

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Est-on responsable des crimes de ses parents ? C’est la question qui est au cœur de Enfants de Nazis de Tania Crasnianski. Cette interrogation est particulièrement cruciale quand les parents en question sont Heinrich Himmler, Hermann Göring, Rudolf Hess, Hans Franck, Martin Bormann, Rudolf Höss, Albert Speer et Josef Mengele. Tous ont activement participé à la machine de mort nazie, à un niveau plus ou moins important, par conviction, intérêt ou conformisme. Leurs enfants ont dû grandir et vivre avec cet effroyable héritage. Tania Crasnianski s’est intéressée à leur l’histoire.

Ces huit portraits ne sont ni des plaidoiries ni des réquisitoires. L’auteure s’est intéressée à l’enfance et la vie de ces étranges héros et à la façon dont ils ont assumé les fantômes paternels. Chaque parcours est différent. Des enfants (Himmler, Goering) se bercent dans la nostalgie d’une époque où, pour eux, tout était facile et entretiennent sans remord le culte d’un père idéalisé. D’autres, au contraire, condamnent leur géniteur pour ses crimes et son absence de repentir (Franck, Mengele). Certains enfin essayent, tant bien que mal, d’avancer en portant ce fardeau impossible. Tous ont du composer avec le silence oppressant de la société allemande d’après la guerre face au nazisme. Quels que soient le parcours et la personnalité de chacun de ces héritiers, un point commun les réunit : « l’impossibilité de faire fi de son histoire familiale, tant elle constitue un lourd tribut ».

Enfants de Nazis est le premier livre écrit par Tania Crasnianski, avocate pénaliste aux origines allemandes, françaises et russes. C’est un témoignage troublant sur la difficulté pour un enfant de se libérer de la figure monstrueuse d’un père. C’est aussi une œuvre contre l’oubli, pour que le souvenir de l’horreur nazie ne s’efface pas avec la disparition inéluctable des derniers témoins de cette tragédie.

Enfants de Nazis

Tania Crasnianski

Gasset

286p – 20,90 €

Le Chirurgien-dentiste de France n° 1712 du 16 juin 2016

 

Loin du bayou

Lumière du Monde

Dave Robicheaux est un policier de Louisiane qui a quitté le Sud pour  les vacances au pied des Rocheuses, dans le Montana. Dans ce paysage de western rural, tout est réuni pour un séjour idyllique en famille et entre amis. Mais le paradis vert est hanté par d’étranges spectres. Des agressions mystérieuses se produisent, la mort et la violence rôdent et frappent sans prévenir. Et si Asa Surette, tueur psychopathe considéré comme mort, était au cœur de ce mal silencieux ?

James Lee Burke est l’auteur d’une trentaine de romans. Il fait partie des grands de la littérature policière, à l’instar d’un Michael Connelly ou d’un Denis Lehane. Lumière du monde est le vingtième ouvrage mettant en scène Dave Robicheaux, son détective favori.

Lumière du monde est un roman de contrastes. Dans cette région montagneuse et sauvage des États-Unis, la splendeur fragile de la nature souligne en creux la laideur destructrice de la société humaine. La puissance poétique des moments d’abandon amplifie le vacarme dissonant de la sauvagerie. Et les légendes indiennes, avec leurs cortèges de fantômes, semblent se rire de la prétendue rationalité du monde civilisé. Face au diable qui rode dans ce jardin d’éden, Dave Robicheaux essaie de préserver sa part d’humanité et sa lucidité, mais la lutte contre la nuit est sans merci ; la victoire, si elle arrive, risque d’être douloureuse : « Je savais que dans les profondeurs de l’ombre errait le tigre à propos duquel a écrit William Blake, illuminant les forêts de la nuit, son cerveau sorti d’une fournaise et forgé à la chaine et au marteau.»

Le talent de James Lee Burke sublime la beauté d’un geste ou d’un instant qui passe, pour mieux en souligner le caractère éphémère. Puis, après nous avoir fait entrevoir la lumière, il nous plonge, sans prévenir, au coeur des ténèbres, dans la fureur, la haine et la destruction, pour nous confronter aux terreurs les plus profondes. James Lee Burke nous secoue, nous maltraite et, pourtant, nous en redemandons.

Lumière du Monde

James Lee Burke

Rivages

668p, 22,50 €

Le Chirurgien-Dentiste de France no 1706 du 28 avril 2016

 

FLEURS EXQUISES

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Les Fleurs du mal sont un chant funèbre, où l’amour et la mort s’entremêlent. A l’opposé, l’oeuvre de Henri Matisse déborde de vie et de couleurs. Le poète a longtemps fait figure de paria de la littérature, alors que le peintre a rapidement rencontré le succès et la renommée internationale. On pourrait imaginer les œuvres de ces deux grands créateurs peu conciliables. Pourtant la rencontre artistique a bien eu lieu. Durant l’été 1944 Henri Matisse c’est attaqué à l’illustration des Fleurs du Mal. L’ouvrage est paru en 1947. Les éditions du Chêne ont eu l’heureuse idée de le rééditer.

Les illustrations originales de Matisse sont des dessins au crayon gras, tout en courbes douces et sensuelles qui rythment les vers du poète et les accompagnent telle une musique légère. Les dessins ici reproduits offrent un contrepoint joyeux au spleen de l’écrivain, ressuscitent les bonheurs enfuis, chantent les beautés cruelles  « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre / Et mon sein où chacun s’est meurtri tour à tour, / Est fait pour inspirer au poète un amour / Eternel et muet ainsi que la matière. » Par delà les différences apparente, cette réédition permet aussi de souligner la grande modernité de ces deux génies.

Ce fac-similé de l’édition de 1947 est complété par la réédition intégrale des Fleurs du Mal de 1861 à laquelle l’éditeur a ajouté des poèmes parus dans les éditions de 1866 et 1868. Le lecteur aura ainsi entre les mains l’essentiel de l’œuvre baudelairienne. De quoi goûter sans retenue aux parfums vénéneux et enivrants de ces fleurs envoûtantes : « Lecteur, as-tu quelques-fois respiré / Avec ivresse et lente gourmandise / Ce grain d’encens qui remplit une église, / Ou d’un sachet le musc invétéré ? » A consommer régulièrement et sans modération.

Les Fleurs du Mal

Charles Baudelaire

Illustrées par Henri Matisse

Chêne

471 p – 14,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1722 du 29 septembre 2016

 

LE CHOIX DU LOUP

Appel de la forêt

Buck est un chien domestique qui coule des jours paisibles en Californie. Enlevé puis vendu, il finit chien de traîneau dans le Grand Nord canadien et participe à la Ruée vers l’or, à la fin du XIXe siècle. Passant d’un maître à l’autre, le canidé découvre la violence et la cruauté souvent gratuites des hommes et se confronte à la sauvagerie de la nature dans les régions du Yukon et de l’Alaska. Dans ce milieu hostile, grâce à ses qualités hors du commun, il va se forger son propre destin en choisissant de devenir un loup parmi les loups.

L’Appel de la forêt, un des romans les plus connus de Jack London, est publié en 1903 et s’inspire de son expérience de chercheur d’or. L’histoire de Buck est d’abord une fable sociale sombre, empreinte de pessimisme. Dans le monde des hommes, comme au cœur des territoires les plus hostiles, la peur, le danger sont partout et conditionnent les actions de chacun. Seuls les plus forts, les plus intelligents et les plus cruels s’en sortent. Les autres disparaissent ou se soumettent : « La pitié n’avait pas sa place dans la vie primitive. » Mais le monde des hommes reste, des deux, celui qui ressemble le plus à l’enfer, car perverti par la soif de l’or. Pourtant, malgré les combats, la douleur et la mort, L’Appel de la forêt reste un chant de vie, au rythme et aux couleurs intenses. C’est un hymne aux origines, venu du fond des temps « ce monde chaotique et barbare dont il se souvenait parfois confusément en songes ». L’écriture puissante de Jack London nous transporte au cœur d’une nature austère et magnifique, terrifiante mais fascinante. Grâce à lui, nous voilà prêts à suivre avec émotion ce chien devenu loup, comme s’il était notre frère sauvage, notre part animale. La nouvelle traduction de Jean-Pierre Martinet rend à ce chef-d’œuvre de la littérature mondiale toute sa beauté, en le sortant du rayon des ouvrages pour la jeunesse où il se morfondait. Un récit splendide et poignant à redécouvrir..

L’Appel de la Forêt

Jack London

Finitude

175 p – 16,50 €

Le Chirurgien-Dentiste de France no 1706 du 28 avril 2016

CONTE DE L’ENFERMEMENT ORDINAIRE

Pas Liev

Liev est engagé comme précepteur à Kosko, un endroit perdu au milieu de nulle part. Pourtant, rien ne semble fonctionner normalement dans ce lieu étrange. Liev lui-même paraît absent, sans passé et sans avenir, vivant le présent enfermé dans une bulle de verre qui l’isole du reste du monde. Chez lui, le temps s’est arrêté « C’était plus tard, un autre jour, le lendemain peut-être». Qui est-il ? Que fait-il à Kosko ? Il ne le sait pas vraiment. Son corps, son esprit sont une prison dont il n’arrive pas à se défaire. L’incident le plus insignifiant prend pour Liev la proportion d’un grand mystère ou d’un événement majeur. Petit à petit, son mal-être empire « c’était difficile de trouver les mots pour le dire, dire pourquoi c’était difficile ». Le monde intérieur de Liev se disloque, le poussant inexorablement vers un dénouement tragique.

Philippe Annocque est écrivain et enseignant. Il a publié plus d’une dizaine de livres de factures très différentes. Il est aussi l’auteur du blog littéraire Hublots. Dans Pas Liev, son dernier roman publié chez Quidam éditeur, il joue avec le lecteur et le manipule, au gré des certitudes et des illusions de Liev. Il fait de nous le double de son héros et nous entraîne au plus profond de ses abîmes. L’univers de ce roman se rapproche des mondes inventés par Kafka ou Samuel Becket, dont il revendique la filiation. Ici, l’individu est un fétu poussé par les vents, ballotté par une réalité qu’il ne comprend pas. L’écriture subtile et légère d’Annocque crée indiciblement un doute, qui se transforme en une angoisse grandissante. Elle rend palpable le grand vide dans lequel Liev se débat et incarne au mieux sa dérive intérieure. Un ouvrage inclassable, dérangeant et fascinant.

Pas Liev

Philippe Annocque

Quidam Editeur

138 p, 16 €

Le Chirurgien-Dentiste de France no 1700-1701 du 17-24 mars 2016

DES HOMMES ET DES LOUPS

Manuel érotico-culinaire

Jack Douglas, son épouse japonaise Reiko et ses deux enfants coulent des jours tranquilles au milieu de leurs loups. La vie est douce dans le Connecticut. Pourtant, la cohabitation humains-loups devient vite problématique. Jack décide de partir vivre avec sa famille et sa petite meute dans le Grand Nord canadien où il possède une maison perdue au fond de la forêt sauvage. Son grand projet : réapprendre aux loups la liberté et les réintroduire dans leur élément naturel. Mais c’est sans compter sur les pires ennemis de l’homme civilisé : ses amis.

Jack Douglas est un écrivain américain aux multiples facettes. Il a été acteur, homme de spectacle, musicien… Il a travaillé avec Bob Hope, Jerry  Lewis ou Woody Allen. Comme la plupart de ses écrits, le Manuel érotico-culinaire est un récit autobiographique plein d’humour. Chez Douglas, la parodie est à l’honneur. La moindre aventure se transforme en épopée picaresque, les petits conflits du quotidien en catastrophes thermo nucléaires « Nous n’avions pas un problème de rivalité dans la fratrie ; non, nous avions droit à une troisième guerre mondiale. » Mais quand les amis improbables débarquent sans prévenir dans la tanière canadienne familiale, et y restent bloqués plusieurs semaines, tout se détraque. Ici, on est loin des romans épiques de Jack London, le Grand Nord américain devient un petit théâtre clos où les hommes abandonnent petit à petit les oripeaux de la civilisation pour glisser vers l’absurde, l’égoïsme et la mesquinerie. Le regard cruel et pince-sans-rire du narrateur déshabille ses congénères pour les montrer tels qu’ils sont, nus, dans tout leur dérisoire. Et si, finalement, la société des loups n’était pas plus civilisée que celle des humains ?

Pourtant, derrière cette ironie non dénuée d’autodérision, perce la nostalgie d’un monde ancien qui est en train de disparaître, et l’amour de la nature : « Nous sentîmes resurgir les sentiments profonds qui nous liaient à ce refuge isolé de la tyrannie du progrès. » Alors, l’humour souvent cruel de l’auteur se teinte de douceur et d’une vraie tendresse.

Jack Douglas

Manuel érotico-culinaire judéo-japonais et comment élever des loups

Wombat

312 p 22 €

Le Chirurgien-Dentiste de France no 1700-1701 du 17-24 mars 2016