LE FILS DU CRIANT

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Qui est vraiment Joël, le fils d’Alphonse dit « le Criant » ? Lui le sombre, le pas causant, il n’est guère aimé, ni de sa famille, ni des gens du village. Il faut dire que ce n’est pas une lumière, celui qu’on surnomme « le Dresseur » , juste un paysan besogneux qui s’acharne tant bien que mal à faire tourner la ferme qu’il a reprise à la suite du Vieux. Alors quand on découvre qu’il a assassiné l’anglaise dans des circonstances abominables, on n’hésite pas à condamner le monstre avant même qu’il ne soit jugé.

La tête de l’anglaise, de Pierre D’Ovidio est une plongée ténébreuse au cœur de la folie humaine. Celle d’un homme à l’enfance meurtrie par un père sadique, méprisé de tous et terriblement seul. Aucune excuse ne peut lui être trouvée. Son acte est effrayant, purement gratuit. Pourtant Joël semble rester extérieur à ce crime et au procès qui arrive. Il ne sait plus lui-même s’il a vraiment tué l’anglaise. Il semble plus préoccupé par son image : « je m’inquiète à l’idée que je pourrais ne pas être à la hauteur de ce loup-garou que l’on a construit à propos de moi« .

Pierre D’Ovidio a publié plusieurs romans, notamment chez 10/18 et aux Presses de la cité. Dans La tête de l’anglaise, il nous plonge dans un univers de boue et de pluie, remplis de haines et de solitudes. Une campagne éloignée de tout, où l’étranger commence à quelques kilomètres de chez-soi et où un homme ordinaire peut devenir un monstre aux yeux du monde. Pourtant entre la foule hurlante des accusateurs et le criminel sadique, la différences est-elle si marquée ? L’auteur se garde bien de nous donner toutes les réponses et tient brillamment son lecteur en haleine jusqu’à la dernière phrase.

Laurent Gourlay

La tête de l’anglaise

Pierre d’Ovidio

Jigal Polar

232 p – 17,50 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1726 du 17 novembre 2016

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LECONS D’UN VIEUX FOU

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Hokusai « vieux fou de dessin » selon sa propre définition, a été l’un des plus grands peintres et dessinateur japonais. Artiste extrêmement prolifique il a notamment publié plus de 270 livres illustrés, dont plusieurs manuels de dessin (odehon en japonais). Les éditions Philippe Picquier, spécialisées dans les livres d’extrême orient, viennent de publier Manuels de dessins,  un album regroupant deux de ses ouvrages : Manuel de dessin en trois styles (1816) et Manuel de dessin en un seul trait de pinceau (1823)..

Le manuel de dessin en trois style est une variation sur trois types de la calligraphie traditionnelle japonaise appliqués au dessin : les styles formels, semi-formels et informels ou cursifs. Le Manuel en un seul trait de pinceau envisage le dessin dans une forme beaucoup plus libre et stylisée, où le sujet est traité en quelques coups vifs de pinceau.

Au delà de son caractère pédagogique les Manuels de dessins  sont une nouvelle occasion de se confronter à l’extraordinaire créativité d’Hokusai. Ici, les thèmes sont variés,  inspirés essentiellement du quotidien : nobles, paysans, hommes ou femmes, animaux, plantes, paysages , comme un condensé du Japon au début du XIXème siècle. Ce qui frappe dans ces œuvres, c’est notamment leur vitalité. Chaque animal, chaque personnage, est animé d’une énergie qui lui est propre : « C’est que je m’aperçois que mes personnages, mes animaux, mes insectes, mes poissons ont l’air de se sauver du papier« . Parfois le sujet est simplement esquissé, à la limite de l’épure (manuel en un seul trait) parfois il est plus travaillé (trois styles), mais c’est toujours son âme qui est saisie au passage par l’artiste, observateur attentif et malicieux du monde qui l’entoure. Un détail, pour celles et ceux qui ne sont pas familiers de l’univers japonais : les manuels  (comme les mangas) se lisent en commençant par la dernière page.

Laurent Gourlay

Manuels de dessin

Hokusai

Editions Philippe Picquier

192 p – 24 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1726 du 27 octobre 2016

NOIRS DESSINS

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Chaval, pseudonyme d’Yvan Le Louarn, décédé en 1968, est un des pères du dessin d’humour moderne, avec Bosc et quelques autres. Il a régulièrement collaboré à de grands journaux comme le Figaro, Paris Match ou le Nouvel Observateur. Les éditions du Cherche Midi ont eu l’excellente idée de publier un recueil de ses meilleurs dessins : Chaval au sommet. S’il fallait résumer le style de Chaval en quelques mots, ce seraient sobriété et humour noir.

Le dessin de Chaval se distingue par sa simplicité et son coté épuré. Quelques traits secs suffisent au dessinateur pour mettre en place une scène. Peu des décors, pas de couleur, un seul dessin, parfois deux, rarement plus, pourtant dans cette austérité du trait, tout y est, sans fioritures. Les illustrations vont à l’essentiel et font mouche à chaque fois.

Mais la puissance de Chaval, c’est surtout son humour dévastateur, un humour sombre, empreint de non-sens. Chaval était un misanthrope doublé d’un pessimiste militant, obsédé par la mort : « si mes dessins sont parfois meilleurs que d’autres, c’est qu’ils vont jusqu’au bout, ils détruisent tout, et ils le font parce que je vais moi-même jusqu’au bout en me détruisant aussi« .  D’ailleurs, ses personnages sourient rarement, et quand ils le font c’est en général cruel. Chaque dessin est un chef d’œuvre laconique et absurde. Souvent le rire vient du dessin lui même, sans légende ni dialogue. Parfois une courte légende l’accompagne, toujours succincte et au pied de la lettre : « Clown essayant de dérider une personne âgée »  Les situations sont toujours incongrues : un dentiste, un revolver à la main, soignant un lion, un camion de pompiers en flamme, une boutique de pompe funèbres fermée pour cause de décès. Le monde de Chaval ne tourne sérieusement pas rond et c’est aussi ça qui le rend drôle.

Laurent Gourlay

Chaval au Sommet

Chaval

Cherche Midi

128 p – 18 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1726 du 27 octobre 2016

L’HOMME CAMELEON

contorsionniste

« Je est un autre« , comme l’a écrit Arthur Rimbaud, tel pourrait être la devise du héros de Le Contorsionniste de Craig Clevenger. Qu’il se nomme Daniel Fletcher, Christopher Thorne, Eric Bishop ou John Vincent, c’est un virtuose du changement d’identité. Chez lui, le transformisme est plus qu’un art, c’est une fuite sans fin : devant les psychiatres, par peur de l’internement, devant la police ou la mafia. Mais c’est surtout la crainte éperdue du regard des autres qui le pousse en avant, ceux qui ne le comprennent pas, le voient comme un monstre, un être difforme ou un fou. Ce sont eux sa malédiction et sa véritable prison. Alors il court tout le long du roman, caméléon perpétuellement aux aguets, pour échapper à ses fantômes, avec pour carburants l’adrénaline et les drogues, en équilibre  précaire entre maîtrise totale et folie pure : « ma paranoïa est plus grande que la somme de mes parties, et c’est la seule raison pour laquelle je suis encore libre d’aller et venir« .

Le contorsionniste est le premier roman de Graig Clevenger, sorti en 2002 aux Etats-Unis où il a rencontré un grand succès. Il a fallu attendre 14 ans pour qu’il soit traduit et publié en France. On peut s’étonner d’un tel retard, tellement le récit nous prend au piège et nous manipule, dans un perpétuel et vertigineux  jeu de dupes entre l’homme en fuite et ses poursuivants. Qui est Daniel – Christopher – Eric – John ? Et peut-on échapper à son histoire personnelle et à ce que l’on est vraiment ? Le livre de Craig Clevenger nous interroge avec brio sur l’identité, sur le mensonge et sur le poids du passé. En prime c’est un bel ouvrage, subtilement présenté et illustré.

Laurent Gourlay

Le contorsionniste

Graig Clevenger

Le Nouvel Attila

320 p – 20 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1726 du 27 octobre 2016

SOUS LE PLAFOND DE VERRE

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Béatrice Barbusse, auteure de Du sexisme dans le sport, a eu plusieurs vies. Ancienne joueuse de handball de haut niveau, elle a été la seule femme à présider un club professionnel masculin de sport collectif (l’US Ivry Handball). Aujourd’hui elle est (entre autres) sociologue et maître de conférence à l’université de Paris-Est Créteil. Elle est donc particulièrement bien placée pour parler de la position des femmes dans le monde sportif.

Au delà des clichés véhiculées (solidarité, courage, dépassement…) le monde sportif, particulièrement celui de haut niveau, est aussi d’une extrême brutalité et dominé par les hommes. Dans ce milieu, une des formes les plus insidieuses de violence, banale et quotidienne, est le sexisme dont sont victimes les femmes, qu’elles soient pratiquantes, bénévoles ou responsables de plus ou moins haut niveau. Il y a bien sûr le machisme primaire et assumé de celui qui n’imagine pas la place de la femme hors du foyer. Mais il existe à l’autre extrémité un sexisme tout aussi dangereux,  celui qui est intériorisé, y compris souvent par les femmes elle-même. C’est ce sentiment qui pousse au fatalisme et à la passivité et les empêche de dépasser l’invisible plafond qui leur interdit trop souvent d’occuper la place qu’elles méritent.

Une des forces du livre de Béatrice Barbusse est son encrage dans la réalité, puisque nourri de ses expériences de joueuse, dirigeante et sociologue. C’est aussi un plaisir de lecture, loin d’un jargon de spécialiste, un style fluide et agréable, bourré d’exemples et d’anecdotes. C’est enfin une belle leçon de volonté et d’optimisme « Si rien n’est fait pour nous, c’est à nous de le faire, pour nous, et pour les générations futures, hommes et femmes confondus ».

Laurent Gourlay

Du sexisme dans le sport

Béatrice Barbusse

Anamosa

264 p – 17,90 €

Le Chirurgien-dentiste de France n°1724 du 13 octobre 2016

Odyssée Vaudou

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Il court, il nage, il souffre, il affronte des dangers bien trop grands pour lui le jeune Minnow, héros du roman éponyme de James E.Mc Teer II. Envoyé par sa mère à la recherche d’un médicament qui pourrait sauver son père, l’enfant se retrouve malgré lui embarqué au cœur d’une odyssée à travers les îles et les marais des côtes de Caroline du Sud. Dans ce monde hostile, peuplé de créatures fantastiques et dangereuses, où règne la magie vaudou, Minnow réussira-t-il, comme Ulysse, à retrouver les siens ?

Minnow est le premier roman de James E.Mc Teer II. L’auteur connait bien ces régions du « deep south« , pour y être né et y avoir vécu. A la suite de son héros il nous plonge dans une nature peu bienveillante, au cœur d’un monde de légendes des anciens temps. Ce sont des mythes venus d’Afrique et des Caraïbes, transmis par les anciens esclaves qui peuplent les îles isolées où s’est aventuré le garçon.  Minnow est une ode à l’enfance, un quête initiatique : « Tu est là parce que tu cherches quelque chose. Tu as traversé les fleuves et les champs. Les marais et les marécages. Tu as vu bien des choses effrayantes ». C’est une évocation puissante et pleine de sensualité d’un univers qui semble évoluer aux frontières de la réalité. Un récit gorgé de couleurs contrastées, joyeuses et vives comme le feu qui réchauffe, ou effrayantes et sombres comme l’ouragan qui menace. Le vent marin souffle, vivifiant et salé, les vapeurs épicées des crevettes en train de cuire donnent l’eau à la bouche, mais la mort, avec son odeur écoeurante rôde aussi autour du petit explorateur. Comme la tempête qui s’abat sur Minnow, James E.Mc Teer II nous happe et nous entraîne, sans nous lâcher, jusqu’au dénouement.

Laurent Gourlay

Minnow

James E.Mc Teer II

Editions du sous-sol

240 p – 19 €

Le Chirurgien-dentiste de France n°1724 du 13 octobre 2016

INSTANTS DE GRÂCE

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L’album d’Astrid Waliszek, Ombres nomades est une œuvre à part, un bel ouvrage suspendu entre deux arts, la photographie et la littérature, deux mondes différents et pourtant ici parfaitement complémentaires.

Les magnifiques photos en noir et blanc d’Ombres nomades sont les traces des instants qui passent. Un corps flou, comme un fantôme, une main, le bouton nacré d’une chemise, chaque cliché saisit un bout de vie, un instant fugace et silencieux, figé à jamais « un instant détaché de sa suite que la lumière a extirpé de la nuit« . Les images de la photographe nous envoient vers un monde enfui, un ailleurs, et nous invitent à un voyage dans la mémoire. Les mots qui les accompagnent racontent des histoire. Ni témoignages, ni illustrations, mais des rêveries, des errances portées par le regard sensible de l’auteure. Le tout donne une superbe création, un très bel objet à dévorer des yeux, rempli de vie, de mystère et de poésie: « Il faut que le regard soit doux, tendre, qu’il effleure le monde plutôt que de vouloir l’égratigner – à blesser on se blesse« . Ombres nomades est un livre plein de chaleur, de douceurs et de réminiscences, un chant à la poursuite du temps qui passe.

Astrid Waliszek est une artiste aux multiples talents. Elle a réalisé des documentaires, écrit une pièce de théâtre, des poèmes et des nouvelles. Elle est l’auteure de Topolina, roman paru chez Grasset en 2011. Femme d’images et de mots, elle nous propose, avec Ombres nomades, une échappée enchanteresse, à la recherche de la beauté délicate des choses éphémères. Un livre à lire, à relire et à conserver précieusement.

Laurent Gourlay

Ombres nomades

Astrid Waliszek

Jacques Flament éditions

80 p – 20 €

Le Chirurgien-dentiste de France n°1724 du 13 octobre 2016