Correspondances de guerre

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Entre 1940 et 1944 plus d’un million d’allemands ont séjourné en France. Ils ont générés une quantité énorme de correspondances privées, journaux intimes, photos, ou autres images, relatant leur vie dans un pays qui leur était, pour la plupart inconnu. Comme un allemand en France est une abondante sélection ces documents, issue d’un important travail franco-allemand de recherche historique.

Ils venaient de tous les horizons : agriculteurs, fonctionnaires, commerçants, intellectuels comme Heinrich Böll, ou professions libérales (on y croise même un dentiste)…  Certains sortaient à peine de l’enfance, d’autres avaient connu l’enfer de la 1ère guerre mondiale. Ils représentaient la société allemande dans toute sa variété, y compris dans leurs opinions politiques. Beaucoup ne sont jamais rentré chez eux.

Ces archives ont un intérêt historique certain, quand elles décrivent par exemple le quotidien des forces allemandes, ou lorsqu’elles racontent l’évolution des sentiments de l’occupant, de l’euphorie des débuts « J’éprouve de la joie surtout à voir les amoureux marcher »  jusqu’à l’inquiétude qui grandit: « l’ennemi n’a pas un seul visage« .

Cette compilation est aussi un remarquable témoignage sur la diversité et les contradictions humaines. Des hommes et des femmes s’y dévoilent dans leur intimité, avec leurs grandeurs et leurs mesquineries, leur haines ou leur empathies. L’un s’intéresse surtout au shopping, l’autre s’émerveille de découvrir la mer, un troisième s’apitoie sur le sort des réfugiés. On parle d’argent, de devoir, de guerre, de solitude et même d’amour.

Aurélie Luneau, Jeanne Guérout et Stefan Martens, les auteurs de comme un allemand en France, sont tous trois historiens. Ils nous rappellent que derrière la grande histoire, même la plus tragique, se cache l’infinie diversité des destins individuels.

Comme un allemand en France

Aurélie Luneau, Stefan Martens et Jeanne Guérout

L’Iconoclaste

304 p – 24,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1732 du 8 décembre 2016

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Une intolérable amitié

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Gilford  est un pensionnat de Nouvelle-Angleterre au cœur des années 60. Venu de Californie, Peter Kilburn, le narrateur, y a été envoyé par son père, une ancienne star déchue du cinéma muet. Dans cette micro société aux mœurs empesées, presque coupée du monde, Peter va vivre les meilleurs moments de son existence en se liant d’une amitié profonde avec un autre pensionnaire, Jordan Legier. Il va aussi affronter le pire, en la personne du lunatique Monsieur Hoyt, le directeur de l’institution, sorte de capitaine Achab ambigu et pervers dont le navire serait l’école : « J’avais beau ne jamais savoir à quoi m’attendre en matière de comportement de la part de M. Hoyt, je pense que je n’avais pas encore compris à quel point il était imprévisible ». Entre ces trois personnages va se nouer une relation triangulaire tragique, nourrie par l’amitié sincère et fusionnelle des deux garçons, et par la jalousie et les manipulations du chef d’établissement.

Meilleur ami / Meilleur ennemi est un merveilleux roman sur l’amitié, plein des rires et des joies partagées des deux adolescents. Le ton y est souvent léger porté par le regard tendre et plein d’humour de Peter. Hélas, le mal n’est jamais loin et le drame est inéluctable, rendant palpable la fragilité de ces moments de communion intense.  Dans le monde figé de Gilford, empreint de puritanisme, la liberté et le bonheur sont des idées étranges et subversives. C’est cette intolérable singularité, dont les deux amis font preuve, que Monsieur Hoyt leur ferra très chèrement  payer.

James Kirkwood est un écrivain, dramaturge et acteur américain décédé en 1989. Il est notamment l’auteur de Chorus Line, adapté au cinéma par Richard Attenborough en 1985. Meilleur ami / meilleur ennemi est son deuxième roman traduit en français. C’est une œuvre captivante, un récit difficile à abandonner, du genre à vous faire rater votre station de bus ou de métro.

Meilleur ami / Meilleur ennemi

James Kirkwood

Joëlle Losfeld

448 p – 25 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1732 du 8 décembre 2016

O comme obsession

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1985,  Los Angeles, Ana, brésilienne de vingt-cinq an, est une tueuse à gages solitaire et déjà chevronnée. Un jour, elle reçoit un appel téléphonique d’un mystérieux commanditaire lui demandant d’exécuter le cinéaste Orson Welles. Pour mieux accomplir sa mission, elle décide de s’intéresser à l’œuvre du créateur de Citizen Cane, au point de finir par le rencontrer et travailler avec lui.

F est un fascinant récit construit autour des obsessions de son héroïne : le cinéaste qu’elle traque, les insomnies qu’elle fuit, la mort qui est son métier, la nuit dans laquelle elle se fond… Anna est une chasseresse impitoyable, sans émotions apparentes. Mais cette armure glaciale et sans faille se lézarde. Le jeune femme veut oublier un passé douloureux,  chose qui s’avère impossible  « le temps n’avance que dans une seule direction, vers le futur, le futur qu’il avait prédit, et le futur, je le répète – mais les répétitions ne sont jamais de trop -, le futur, c’est la mort ». Les certitudes flanchent, la vision se brouille, les frontières entre réalité et illusions deviennent de plus en plus poreuses, comme dans le film d’Orson Welles F for fake (en français .Vérités et mensonges).

F est le second roman du brésilien Antônio Xerxenesky, après Avaler du sable paru chez Asphalte en 2015. Ce polar captivant dont l’écriture fluide et légère contraste avec les sombres desseins de la tueuse, est aussi un hommage à l’art. Le cinéma, bien sûr, omniprésent, mais aussi la musique, qui sert de bande son aux aventures d’Ana,  celle de Joy Division et de la New-wave des années 80. Et pourquoi pas le meurtre lui-même, considéré comme une œuvre d’art à part entière ?

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Antônio Xerxenesky

Asphalte éditions

240 p – 21 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1726 du 17 novembre 2016

Tant qu’il y aura des zeugmes

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Le zeugme (ou zeugma) est une figure de style qui associe deux mots ressortant de registres très différents à un troisième, comme le fameux « Vêtu de probité candide et de lin blanc » extrait du poème Booz endormi, de Victor Hugo. Histoire de l’art et d’en rire, titre lui-même en forme de zeugme, est une exploration parallèle et joyeuse de cette technique littéraire, appliquée au texte et à la peinture.

Une quarantaine de tableaux célèbres y sont reproduits. Ils sont pour la plupart légèrement détournés, en y incorporant des éléments d’une autre œuvre connue, voire carrément recréés. Ces expériences graphiques sont analysées,  avec une absence totale de sérieux, par une sorte de professeur d’histoire de l’art loufoque, dont la seule contrainte serait de placer au moins un zeugme dans chaque commentaire. On peut donc admirer des réalisations comme « Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard et les limites du bon goût » approximativement de David ou « L’enlèvement des Sabines et des éléments du décor » plus ou moins de Nicolas Poussin. Bien évidemment, inutile d’espérer une présentation trop scolaire et respectueuse des chef-d’œuvre en question ! Ceux-ci sont surtout prétexte à des exercices de style débridés, à l’humour décalé et absurde. Les plus grands noms sont ainsi passés à la moulinette : Cézanne, Magritte, Rembrandt, Picasso…

L’auteur des textes, Olivier Salon est mathématicien et écrivain. Il a publié plusieurs ouvrages notamment au Castor Astral et au Nouvel Attila. Son complice  Philippe Mouchès, responsable des détournements picturaux,  est artiste peintre. Ensemble, ils proposent aux amateurs d’art et de rire une relecture érudite et iconoclaste de ces sommets de la peinture mondiale. L’association inattendue de la plume et du pinceau.

Histoire de l’art et d’en rire

Olivier Salon et Philippe Mouchès

Cambourakis

112 p – 15 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1726 du 17 novembre 2016