Drôles de héros

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Un chanteur populaire défunt, des couples volages, un tortionnaire délicat, un homme qui se transforme en chien, et même Dieu, tels sont quelques un des personnages croisés dans Comment vivre sans lui ?, recueil de nouvelles signé par Franz Bartelt. C’est un monde d’une étrange banalité, perdu du coté de ‘l’Est pluvieux » , que l’auteur prend plaisir à dynamiter.  en lui insufflant une salutaire dose de folie et de fantastique. Cette province hors du temps «  qui se traîne dans les torpeurs de l’ennui » se retrouve victime de mystérieux dérèglements. Des policiers marchent sur l’eau, un artiste consacre sa vie à changer chaque jour de nom, un homme tombe dans un trou inconnu au pied de son lit, la bonté devient une maladie honteuse. Les héros sans envergure de ces treize nouvelles voient soudain leur quotidien partir en vrille et se transformer en une machine infernale et absurde. Leur recherche d’honneurs ou de fortune, leurs plans et leurs chimères se retournent contre eux.

La lecture de Franz Bartelt est un bonheur. C’est un amoureux des mots et cela se ressent. Ses récits sont bourrés d’un humour noir et loufoque, joyeusement irrespectueux de l’ordre établit et de la logique la plus élémentaire. On y rit sans honte des péripéties insensées de ses personnages. On peut y retrouver l’univers d’un Marcel Aymé ou la verve d’un Michel Audiard qui se serait égaré quelque part au milieux des Ardennes.

Auteur de nombreux romans, parmi lesquels Les bottes rouges qui devrait être adapté au cinéma en 2017, Franz Bartelt excelle aussi dans le registre de la nouvelle, dont il a décroché le Goncourt en 2007. On ne peut que lui souhaiter un succès de même nature, tant Comment vivre sans lui ? est une œuvre réjouissante.

Comment vivre sans lui ?

Franz Bartelt

Gallimard

272 p – 18 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1740-1741 du 9-16 février 2017

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Voyage au centre du continent blanc

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Gabriel Chanteloup, matelot néophyte, s’engage sur le Sirius, un cargo qui doit appareiller pour l’Argentine. Cette traversée transatlantique, a priori banale, va se transformer en un voyage extraordinaire. A la poursuite d’une organisation secrète découverte par hasard, Le jeune marin est entraîné, via les Açores, jusqu’au cœur  du continent de l’Antarctique.

L’Aimant raconte l’histoire d’une folle équipée maritime. L’œuvre s’inspire des Aventures d’Arthur Gordon Pym, unique roman d’Edgar Allan Poe et du livre de Jules Verne Le Sphinx des glaces, suite des aventures du personnage crée par Poe. Comme dans les récits de ses illustres  prédécesseurs, Richard Gaitet promène son héros dans un univers fantastique, plein de mystères et d’événements surnaturels. Tel un Tintin des mers du sud, Gabriel se retrouve confronté à de multiples périls, au fil d’un feuilleton où abondent les coups de théâtre. La planète se dérègle de plus en plus vite, les Etats sont au bord de l’implosion, et les hommes sont pris de folie : « Des jours sombres et tumultueux se préparent. Un nouvel âge de glace ». Pourtant, l’apprenti aventurier, bavard incorrigible, obstiné et maladroit, avance imperturbable, à peine conscient des dangers qu’il doit affronter.

L’Aimant est le troisième livre de Richard Gaitet, par ailleurs animateur d’une émission sur la littérature sur Radio Nova. C’est un récit joyeusement rocambolesque et bondissant. Une fable initiatique picaresque, illustrée à la manière des anciennes éditions de Jules Vernes par le dessinateur Riff Reb’s. C’est aussi aussi un bel hommage rendu au genre littéraire du roman d’aventure, souvent cantonné aux lectures adolescentes, et à deux de ses plus grands maîtres.

L’Aimant

Richard Gaitet

Editions Intervalles

336 p – 19 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1734-1735 du 22-29 décembre 2016

La mort au lac Seryong

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Il y a sept ans Hyeon-su, ancien espoir déchu du base-ball coréen, a assassiné la fille du dentiste Yeong-je, sur les bords du lac Seryeong. Le fils du meurtrier, Seo-won, n’était alors qu’un enfant. Le père de la victime, monstre froid et pervers, décide de prendre sa revanche en prenant le garçon comme cible, pour mieux atteindre et faire souffrir Hyeon-su. Se-won devient ainsi à son insu l’enjeu  d’une lutte sourde et macabre entre les deux hommes, une course dont l’issue ne peut être que fatale

Les nuits de sept ans est un thriller coréen de haute volée, mené avec brio par Jeong You-jeong. Les personnages, même les plus noirs, ont une vraie épaisseur, avec leurs failles et leurs ambiguïtés. Ils sont comme des marionnettes impuissantes, hantées par leur passé et ballotées par un destin bien plus fort qu’eux. Le lac Seryeong lui-même est un protagoniste à part entière du drame, omniprésent et obsédant  « Y avait-il meilleur endroit que le lac Seryeong pour rendre quelqu’un fou ?« . La nuit et l’eau envahissent tout, telles des menaces fantomatiques, et donnent au récit une tonalité particulièrement sombre. L’intrigue est implacable et sans faiblesses. Les plans s’enchaînent comme au cinéma, sautant d’un point de vue à un autre, entre passé et présent, et tiennent en haleine jusqu’à la dernière scène.

Jeong You-jeong est une romancière de Corée du sud au succès international grandissant. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma. Elle est considérée par beaucoup comme le Stephen King Sud coréen. Une réputation, à la lecture de cette œuvre puissante, qui n’est pas usurpée.

Les nuits de sept ans

Jeong You-jeong

Decrescenzo éditeurs

19 € – 516 p

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1734-1735 du 22-29 décembre 2016

L’esprit des Charentes

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Boisson mésestimée en France, souvent cantonnée dans la catégorie des digestifs, le cognac est, à l’étranger, un des meilleurs emblèmes du savoir faire à la française, symbole de plaisir et de raffinement. « Le cognac, c’est la liqueur des dieux« , ainsi que le proclamait Victor Hugo. Il est aussi le meilleur ambassadeur du terroir des Charentes (Charente et Charente-Maritime) à travers le monde. L’Encyclopédie du cognac – Vignes, alambics et chais est l’occasion de mettre un peu plus en avant cette magnifique région et les richesses qu’elle offre aux visiteurs curieux.

Cet abécédaire didactique et plaisant propose une exploration du monde du cognac, et plus largement de tout ce qui constitue l’identité charentaise : son art de vivre, son histoire, son architecture… il invite à un voyage nonchalant et gourmand, au rythme de la rivière Charente, avec haltes dans les chais, les châteaux ou les anciennes cités de l’Angoumois, de l’Aunis et de la Saintonge. Il parle d’îles (Ré et Oléron), d’anglais qui ont fait le succès du cognac, d’arômes ou de marketing. Il évoque la part des anges, qui est l’évaporation des alcools en cours de vieillissement, et la part de l’Etat, le congé, qui n’est pas ici une période de repos mais un document justifiant de paiement des droits de circulation. Il invoque les témoignages d’écrivains, de philosophes, et d’hommes de l’art viticole.

Encyclopédie du cognac est une œuvre collective dirigée par Nicolas Faith, historien de formation et auteur de nombreux articles et ouvrages sur le vin et les spiritueux et par Michel Guillard, odontologiste, photographe et spécialiste du vin. C’est un bel ouvrage, agréable à lire, complet, richement illustré, et qui met l’eau-de-vie à la bouche.

Encyclopédie du cognac – Vignes, alambics et chais

Sous la direction de Nicolas Faith et Michel Guillard

Editions François Baudez

336 p – 39 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1732 du 8 décembre 2016

Sublimes évasions

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En 1944, François Le Lionnais a été déporté pour faits de résistance dans le camps de concentration de Dora, en Allemagne, où les prisonniers étaient affectés à la fabrication des missiles V2. Pour survivre à des conditions de vie épouvantables (plus d’un tiers des internés y ont laissé leur vie) Le Lionnais  s’est crée un musée de peinture imaginaire, une pinacothèque idéale, dans laquelle il pouvait déambuler pendant les interminables heures de l’appel. Seul ou avec son ami Jean Gaillard, qui n’a pas survécu à la déportation, il s’est accroché à ces tableaux qu’il aimait, pour survivre à la faim, la maladie et aux exécutions : « L’enfer de Dora se métamorphosa subitement en un Breughel dont je devins l’hôte« .

La peinture à Dora est le récit autobiographique de ces évasions immobiles au cœur des œuvres des plus grands peintres. Chaque tableau décrit, chaque détail raconté par l’auteur « avec les yeux de la pensée » devient un prétexte au rêve et à l’oubli du quotidien. Soudain, la porte d’une chambre en arrière plan des Ménines de Vélasquez se transforme en une invitation au voyage. Un jeune fille de L’embarquement pour Cythère ensorcelle l’ami Jean. Duchamp, Bosch, Van Eyck et de Vinci  deviennent des compagnons d’escapades. Parfois l’écrivain s’invente ses propres tableaux, qui s’effacent aussi vite qu’ils ont été peints.

François Le Lionnais, écrivain et scientifique, est un des fondateurs de l’Oulipo, groupe de création artistique auquel ont appartenu notamment Raymond Queneau et Georges Perec. La peinture à Dora est un bijou littéraire, un texte court mais dense, drôle et émouvant. Il est illustré par les détails de 24 des tableaux qui y sont mentionnés. Quand la peinture devient, par la force de l’imaginaire, un moyen de vaincre l’enfer.

La peinture à Dora

François Le Lionnais

Le nouvel Attila – Collection Othello

48 p – 8 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1734-1735 du 22-29 décembre 2016