Journal d’après la terreur

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Comment un quartier revit-il après la terreur ? En 2015 le 11ème arrondissement de Paris a été victime d’une des pires séries d’attentats que la France ait jamais connue. C’est là, au cœur de cette zone profondément meurtrie, entre la place de la République et le Bataclan (principale cible des assassins) qu’habite Sarah Gensburger, sociologue au CNRS. A la fois chercheuse en sciences sociales et riveraine, elle s’est attachée à tenir, du 27 décembre 2015 au 6 octobre 2016, par le texte et par la photographie, une chronique attentive de la vie de son quartier. Elle y a scruté jours après jours la transformation après le traumatisme. Mémoire vive. Chronique d’un quartier, Bataclan 2015-2016 est le fruit de cette captation, à la fois récit intime, observation au quotidien, dialogue avec les habitants ou les simples passants et reportage photographique.

Ce qui passionne et intrigue dans ce récit post-attentats, c’est la variété des vécus, la complexité des mémoires et des moyens utilisés pour faire face à la violence passée. Chaque individu a sa propre réponse et c’est cette multiplicité des expériences personnelles qui forge, tant bien que mal, une mémoire collective que chacun refait sienne à sa manière: « Les attentats font, effectivement, désormais partie de la vie quotidienne des habitants, s’immiscent ici et là dans leurs conversations, jusqu’à, parfois, se nicher dans le silence ».

On observe aussi avec curiosité l’appropriation de l’espace public, notamment dans un endroit aussi emblématique que la place de la République. Ici, les légitimités se croisent à travers des groupes plus ou moins informels. Des histoires s’entremêlent, convergent ou parfois s’opposent, comme celle du Collectif 17, qui s’est donné pour mission d’entretenir la mémoire des attentats, et celle des manifestants de Nuit debout en lutte contre la loi El Khomri.

C’est toute la richesse de Mémoire vive que de nous faire voir ces mutations, dans toute leur complexité, mais à hauteur humaine, celle des femmes et des hommes croisés par Sarah Gensburger, qu’ils soient riverains, militants ou simples curieux

Laurent Gourlay

Mémoire vive. Chronique d’un quartier, Bataclan 2015-2016

Sarah Gensburger

Anamosa

256 p – 21,90 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1742-1743 du 23 février 2017

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Nid de guêpes

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Comme toutes les grandes villes européennes Barcelone n’échappe pas à la criminalité organisée. Elle semble pourtant épargnée par les réseaux chinois, les fameuses triades. L’inspecteur principal Diego Canas est persuadé du contraire. Il enquête sur leur présence en ville. A l’aide d’un de ses indic, Liang, il espère les obliger à se manifester. A peine l’opération commencée, on découvre plusieurs cadavres affreusement mutilés. Pour Canas, même s’il est le seul à le croire, ce déchaînement de cruauté est  lié à son enquête sur les gangs chinois :  « Ils étaient sortis, et secouer un nid de guêpes se révélait beaucoup plus dangereux qu’il ne l’avait imaginé ».

Andreu Martin est considéré comme un des plus grands auteurs de romans policier espagnol actuel. Société Noire est un récit à plusieurs voix, où se croisent les destins de Canas, policier chevronné en plein conflit familial, et celui de Juan Fernandez Liang, indic sino-espagnol, en équilibre entre deux mondes mais n’appartenant vraiment à aucun. Autour d’un cambriolage qui tourne mal, la violence explose, les notions de bien et de mal se brouillent,  les destins s’emballent. Plus rien ne va dans l’enchaînement des faits, sans que Canas n’arrive à en comprendre la raison. Même la vie personnelle des deux héros semble leur échapper.

Société Noire nous entraîne à vive allure dans les zones sombres de la capitale catalane, au milieu des ateliers clandestins et des tripots enfumés. Dans ces quartiers les rêves de réussite empruntent des chemins rarement compatibles avec un strict respect de la loi et de la bienséance. Avec ce roman au style percutant, rythmé et plein d’humour, Andreu Martin démontre qu’il fait bien partie de la famille des  grands auteurs de polars, à l’instar d’un Manuel Vasquez Montalban.

Société noire

Andreu Martin

Asphalte éditions

336 p – 22 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1742-1743 du 23 février 2017

Vieux c’est mieux

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Oubliez le nouveau e-truc, le bidule-point-quelque chose, le dernier artiste branché. Avec Schnock, assumez enfin la part de vieillitude qui sommeille en vous ! « La revue des vieux de 27 à 87 ans« , telle qu’elle se revendique, fait partie de ces nouvelles publications, à mi-chemin entre magazine et livre, qu’on appelle les mooks. A raison de quatre parutions par an, elle fait revivre, avec talent, tendresse et humour cette époque presque oubliée où les chaines de télévisions pouvaient se compter sur les doigts d’une main. Un temps où l’on découvrait les nouvelles musiques à la radio, les films au cinéma ou à la télé et où les journaux n’étaient faits que de papier.

Plonger dans un des numéros du trimestriel revient à embarquer dans une élégante machine à remonter le temps, que ce soit l’après-guerre ou les années 80, en compagnie de quelques personnages emblématiques comme Jean Yanne ou Pierre Desproges, ou à retrouver avec bonheur, au coin d’un article, un artiste oublié, un nom presque effacé. Pourtant, nulle tristesse dans cette nostalgie revendiquée, l’esprit est résolument pop, joyeux, et plein de curiosité.

.Le dernier Schnock a pour principal héros l’écrivain et scénariste Michel Audiard. Il nous plonge avec délice dans l’univers de ce grand bonhomme, à travers des témoignages de ses proches, dont son fils le cinéaste Jacques Audiard. Quel plaisir de relire des extraits de sa prose, entre citations plus ou moins connues de ses dialogues et extraits de quelques interviews. Ce numéro est aussi l’occasion de retrouver l’acteur Maurice Biraud ou le scénariste Albert Simonin, deux des familiers du scénariste. Alors, n’ayez plus peur, avec Schnock et Audiard, soyez vieux et fier de l’être !

Schnock

La Tengo Editions

14,50 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1740-1741 du 9-16 février 2017

Écrire pour elles

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Charles Juliet a eu deux mères, celle qui l’a mis au monde en 1934 et celle qui l’a élevé . Confié quand il avait quelques mois à sa famille adoptive, il y a connu l’amour maternel, la douceur d’un foyer familial, malgré l’âpreté et l’austérité de la vie montagnarde. Il a appris l’existence de sa mère naturelle lorsqu’elle est décédée, morte de faim dans l’asile où elle avait été enfermée suite à une grave dépression. Il n’avait alors que sept ans.

Lambeaux est d’abord un bouleversant hommage à ces deux femmes : « l’esseulée et la vaillante / l’étouffée et la valeureuse / la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée ». L’une par la violence de son absence, l’autre par sa tendre présence, elles ont façonné l’enfant qu’il était et l’adulte qu’il est devenu. Elles lui ont donné les doutes, la peur de vivre, de s’engager, mais aussi la force de s’arracher à ces liens qui l’entravaient, le courage de se construire la vie dont il rêvait. Dans cet ouvrage, il fait revivre avec tendresse et délicatesse ces deux figures si différentes mais si profondément humaines.

Lambeaux est aussi l’histoire d’une naissance, celle d’un homme et celle d’un artiste – l’écrivain qu’il n’a pendant longtemps pas osé être. Une naissance longue et douloureuse, tant le sentiment d’impuissance l’écrase, l’impression de n’être pas légitime lui coupe les ailes. Alors il se bat contre lui-même, contre ses fantômes : « Repoussé chaque fois à l’extrême limite de ce qu’il t’est possible d’endurer. Mais à chaque fois la limite recule ». Pour ses deux mères et grâce à elles, il a enfin atteint le but qu’il s’était fixé : écrire. Dans un style épuré, sec mais vibrant d’émotion, Lambeaux de Charles Juliet est un merveilleux récit d’espoir et de vie.

Lambeaux

Charles Juliet

Folio

155 p – 6,50 €