L’improbabilité d’une île

Comment être propriétaire d'un supermarché sur ue île déserte

Que faire quand on se retrouve seul, échoué sur une île déserte au milieu de l’océan Pacifique, loin de toute vie humaine ? Bien évidemment, ouvrir un supermarché. C’est en tout cas l’idée saugrenue de Robert Lhomme, journaliste néo-zélandais, après le naufrage du bateau sur lequel il voyageait. Il espère ainsi prendre une revanche sur sa médiocre existence. Il en est certain, cet improbable projet est l’occasion de sa vie, le nec plus ultra de la réussite à laquelle il aspire : « Même si je haïssais presque ma vie antérieure, je me sentais soulagé car j’avais la certitude que tout ce que j’avais fait ici et tout ce qui devait arriver relevait d’une juste décision, d’un juste choix« .

Comment devenir propriétaire d’un supermarché sur une île déserte est un roman de l’écrivain grec Dimitris Sotakis, le deuxième publié par les éditions Intervalles après L’argent a été viré sur votre compte. Dans ce nouvel opus, l’auteur revisite le mythe de l’île déserte, celle de Daniel Defoe et de ses nombreux émules : Jules Verne, Michel Tournier et bien d’autres. Mais Robert Lhomme, le journaliste abandonné, n’a pas les épaules d’un Robinson Crusoé. C’est un personnage vaniteux, médiocre et naïf, avide de reconnaissance, un monstre de conformité. Ainsi, le roman d’aventure se transforme en une comédie hilarante et absurde, une quête bouffonne et vaine de la réussite sociale. Présenté  comme le journal intime du naufragé, le livre est une sorte de guide du type « La réussite pour les nuls » qui se mettrait à déraper, glissant petit à petit dans un grand n’importe quoi, une anti success-story drôle et iconoclaste. Au delà du rire, l’ouvrage est aussi une réflexion intelligente sur les excès de la société d’hyper-consommation actuelle, et sur les illusions vers lesquelles nous entraîne le besoin de paraître. Une lecture joyeusement saine.

Laurent Gourlay

Comment devenir propriétaire d’un supermarché sur une île déserte

Dimitris Sotakis

Editions Intervalles

160 p – 19,90 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1751 du 27 avril 2017

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Dangereuse imposture

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Marie, bibliothécaire  célibataire d’une trentaine d’année, mène une vie plan-plan, un brin frustrante, entre déceptions professionnelles et solitude affective. Elle pourrait être la cousine parisienne de la londonienne Bridget Jones. Lors d’une soirée un peu calamiteuse, pour se débarrasser de lui elle fait croire à un importun qu’elle se nomme Anna Costello. Mais voilà, cette femme a bien existé et la petite imposture de Marie va se transformer en grande catastrophe. Elle va bouleverser la vie bien rangée de l’héroïne et enclencher une série de phénomènes plus ou moins désastreux : « Des décisions anodines peuvent avoir des retentissements phénoménaux, positif ou négatifs ». Prise pour la fameuse Anna, la jeune femme se retrouve menacée et poursuivie par une bande de personnages plutôt louches, voire violents. Obligée de fuir et de se cacher, elle fait heureusement la connaissance du séduisant Grégoire, architecte sans emploi, qui va l’aider à percer les secrets qui entourent la mystérieuse Anna C.

Après avoir débuté sa vie professionnelle comme chirurgien-dentiste, Sophie Henrionnet s’est lancé sans retenue dans l’écriture. On peut dire qu’elle n’a pas ménagé ses efforts, puisque, depuis 2014, elle est déjà l’auteure de sept ouvrages, dont quatre romans. Son dernier livre Qui veut la peau d’Anna C ? est une comédie romantique particulièrement réussie,  à mi-chemin entre love story improbable et récit policier déjanté.  L’histoire nous entraîne, à la suite de Marie, dans une série de péripéties joyeusement rocambolesques, un peu foutraques, mais ô combien réjouissantes. Le style est enlevé, léger et pétillant d’humour. Sophie Henrionnet s’avère être une conteuse pleine de talent et sa dernière œuvre est une cure de bonne humeur dont on peut profiter sans hésitation.

Laurent Gourlay

Qui veut la Peau d’Anna C ?

Sophie Henrionnet

City éditions

304 p – 17,90 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1754-1755 du 18-25 mai 2017

La revanche des oubliés

Derniers

Si l’on célèbre facilement les premiers, qu’ils soient vainqueurs ou précurseurs, les derniers sont souvent les négligés de l’histoire. Au mieux on les efface, au pire on les méprise. Comme l’écrit Bruno Léandri à propos du dernier de la classe : « Le titularisé dernier était considéré naturellement comme une graine de bagnard, futur abonné aux établissements pénitentiaires, affublé par avance des pires tares que la société stigmatisait ».

C’est pourtant à eux que l’auteur rend hommage dans son nouvel ouvrage Les oubliés, un réjouissant exercice de réhabilitation. Parmi l’immense cohorte de ces losers plus ou moins magnifiques, Léandri en a déniché quarante, de manière totalement subjective, quarante destins hétéroclites, connus ou inconnus, parfois émouvants, parfois dérisoires ou dramatiques. Le dernier grand pingouin côtoie ainsi le roi Louis-Philippe ou l’ultime mort de la guerre de 14-18.

Bruno Léandri a longtemps travaillé au mensuel Fluide Glacial où il a collaboré avec Marcel Gotlib. Il a notamment publié La Grande encyclopédie du dérisoire, recueil en cinq tomes d’articles joyeusement loufoques, et pourtant très sérieux,  sur les petits mystères de la vie quotidienne.

Avec Les derniers, il continue son œuvre de chantre du négligeable et du pas grand chose. Véritable explorateur des territoires perdus de la mémoire humaine, il fait revivre avec humour et délicatesse, mais sans nostalgie, ces tranches de vie dénuées d’héroïsme et ces fins de cycles oubliées. Grâce aux chroniques érudites et colorées de Léandri, l’oubli qui menaçait ces ternes héros fait enfin place à la lumière. Et on peut enfin crier avec lui, en cœur et sans fausse honte : « Debout les derniers de la terre !« .

Laurent Gourlay

Les derniers

Bruno Léandri

Tallandier

368 p – 18,90 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1751 du 27 avril 2017