Nos héros sont super fatigués

Super Normal

Aux Etats-Unis, au milieu des années 70, les super-héros sont passés de mode. La plupart sont morts, certains se cachent, et tous se fondent lentement dans la grisaille de l’oubli : « Même Snoopy avait passé l’arme à gauche : son avion, abattu par le Baron Rouge, s’était écrasé quelque part en France ». Davis Brinkley a fait partie de cette caste de demi-dieux, il en était un des plus grands, à l’égal d’un Superman. Depuis, il a fondé un foyer et coule des jours trop tranquilles dans une banlieue dortoir près de New-York, au milieu des maisons coquettement entretenues et bien alignées, où vivent des familles modèles. L’ennui le guette, l’embonpoint le taquine insidieusement et il se sent déjà vieux, menacé d’une obsolescence non programmée. Mais un mystérieux complot menace l’équilibre mondial, l’obligeant à endosser de nouveau son costume poussiéreux et étriqué de sauveur de l’humanité.

Super Normal est un roman culte de Robert Mayer, son premier, sorti en 1977 aux Etats-Unis.  C’est un livre qui a eu une influence prépondérante sur l’univers des Comics : les X-men, Spiderman et autres vengeurs masqués d’aujourd’hui lui doivent énormément. Il lui a pourtant fallu 40 années pour traverser l’Atlantique, être traduit et publié chez nous. On a connu des voyages plus supersoniques. C’est dommage, car Super Normal est un thriller brillant, iconoclaste et ironique. L’auteur nous entraîne avec humour sur les traces de son héros fatigué dans un pays qui doute de lui-même, à la recherche d’une innocence perdue. Il se joue avec habileté des codes et des stéréotypes des récits des aventures de Batman, de Wonder Woman et de leurs condisciples. Il malmène allègrement le pauvre Brinkley, aux super pouvoirs un peu rouillés, écartelé entre la banalité de son quotidien et sa mission extraordinaire de défenseur du monde libre. Même si vous n’êtes dotés d’aucun pouvoir surnaturel, n’hésitez pas à vous envoler avec Super Normal, c’est un voyage qui vaut le déplacement.

Super Normal

Robert Mayer

Aux Forges de Vulcain

312 p – 21 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1758-1759 du 15-22 juin 2017.

Publicités

Ecrire pour exister

Martin Eden

Certains livres vous happent par leur beauté et Martin Eden, de Jack London, fait partie de ces ouvrages rares. Martin est un jeune marin pauvre, peu éduqué et idéaliste. Par amour pour Ruth, jeune fille de la bourgeoisie d’Oakland,  il décide d’abandonner sa vie de bourlingueur pour s’instruire et se cultiver. Dès lors son avenir, sa vie, se dessinent pour lui avec évidence. Ecrire et vivre de sa plume, s’extraire de son monde d’origine et conquérir celui de Ruth, tels seront ses seuls buts : « Il écrirait. Il serait l’un des yeux par lesquels le monde voit, une des oreilles par lesquelles il entend, l’un des cœurs par lesquels il éprouve ». Avec une volonté et un courage presque surhumains, il va réussir son pari. Mais à vouloir atteindre ces contrées qui ne sont pas les siennes, l’artiste et l’homme ne risquent-ils pas de se perdre ?

Même si Jack London (1876-1916), lui-même autodidacte, à toujours refusé de considérer Martin Eden comme un récit autobiographique , il ne fait pas de doute qu’il s’agit bien de l’œuvre la plus personnelle du grand écrivain. On est ici loin de l’esprit d’aventure qui flotte dans ses œuvres les plus connues. Récit intime et mélancolique, quête initiatique, roman d’amour,  fable politique, Martin Eden est tout cela et bien plus. La puissance et la splendeur de l’écriture,  l’humanité du regard de l’auteur, la portée universelle de son message,  tout captive, tout emporte. La nouvelle traduction de Philippe Jaworski chez Folio fait honneur au chef d’œuvre du romancier américain. On se plaît à relire certains passages par pure gourmandise. Si vous plongez le nez dans Martin Eden, peut-être croiserez vous au hasard de vos déplacements le sourire complice et envieux d’une amoureuse ou d’un amoureux du roman. Faites attention, c’est un plaisir contagieux.

Laurent Gourlay

Martin Eden

Jack London

Folio classique

592 p, 7,20 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1758-1759 du 15-22 juin 2017