La vengeance des Dieux

Possessions

L’humanité ne serait-elle peuplée que de « déjà-morts« , des être insignifiants et méprisables ? Le héros de Possessions, un jeune professeur d’université débarqué dans une ville de province banale et grise, en est persuadé. Mais heureusement, il l’a compris, il ne fait pas partie de ce troupeau sans vie, il sait qu’il est un élu, un dieu parmi les ombres. Pourtant  il lui en a fallu du temps pour atteindre cet état de divinité : « j’étais comme eux, ces moins-qu’existants, moi aussi, j’étais comme les autres, avant mon apothéose« . Pour y arriver, il a subi d’atroces souffrances, il a tutoyé les enfers les plus glauques, mais l’heure de la vengeance a enfin sonné pour lui.

Possessions est la première œuvre de Damien Aubel, chroniqueur littéraire et critique de cinéma pour le mensuel culturel Transfuge. C’est un roman étrange et fascinant, au verbe dru, puissant et caustique. Une plongée infernale dans les tréfonds d’une âme torturée, prisonnière de ses terreurs et de ses haines. Le destin du jeune enseignant, aspirant au divin, est une inexorable chute vers la folie et la mort. Mais s’agit-il vraiment de folie ? L’universitaire est-il un simple malade mental ou la victime manipulée d’une force obscure, plus puissante que lui, qui échapperait à toute logique scientifique et humaine ? Ces doutes et ses mystères, ces impasses et ces fausses pistes sont une des forces et un des plaisir de Possessions. Entre fantastique sombre et humour noir, ironie cinglante et grotesque bouffon, érotisme monstre et manipulations, le récit de Damien Aubel ne laisse aucun répit. Un premier essai très réussi.

Possessions

Damien Aubel

Inculte

160 p – 17,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1771 du 19 octobre 2017

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Les nœuds de l’enfance

Toutes les familles heureuses

L’enfance n’est pas toujours un vert paradis. Celle de Hervé Le Tellier a été plutôt banale, avec une famille comme les autres, du moins l’a t-il longtemps cru. Pourtant rien n’était simple dans cette apparente normalité : un « géniteur » aux abonnés presque absents, une mère obsédée par les apparences et centrée sur elle même, un beau-père insignifiant, portant sa transparence comme d’autres un étendard. En grandissant, l’enfant a pris conscience de l’aridité de ce désert affectif. Pour combattre ce vide qui peut détruire celui qui s’y résigne, il a choisi la révolte, la fuite et la liberté, au risque parfois de se blesser : « Si la vie se passe à combler les gouffres ouverts par l’enfance, alors je sais pourquoi j’aime tant le rire qui ne pénétrait chez nous que par effraction« .

Le dernier livre, très personnel, de Hervé Le Tellier, Toutes les familles heureuses est une émouvante plongée dans cette enfance prisonnière des « nœuds du sang« , un panorama sur une étrange famille un peu dysfonctionnelle.  Une jeunesse sans amour qui lui a portant permis de devenir un homme libre, à jamais épris de la vie, malgré ses doutes et ses cicatrices. L’autobiographie aurait pu être larmoyante, nombriliste et pleine d’acrimonie. Heureusement, la magie du verbe de l’écrivain la transforme en un récit cruel et drôle, émouvant et pudique dans sa  délicate sobriété.

Mathématicien de formation, Hervé Le Tellier est un auteur prolifique, aux registres multiples, souvent marqués par l’humour : théâtre, opéra, radio (Des papous dans la tête sur France Culture) , littérature… Toute les familles heureuses, d’une veine beaucoup plus intimiste, est une œuvre emplie de sensibilité et d’espérance.

Toutes les familles heureuses

Hervé Le Tellier

JC Lattès

227 p – 17 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1771 du 19 octobre 2017

Eden en toc

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Il existe, quelque part en Californie, du coté de San Francisco, un lieu béni des dieux, un Eden des nouvelles technologies, mont Olympe où les divinités s’appellent Marc Zuckerberg, Steve Jobs ou Bill Gates : « un monde féerique où des fontaines d’eau vitaminée inondent des parcs fleuris au wi-fi haut débit illimité« . Les initiés l’appellent avec révérence « La Vallée »  mais il est connu du commun des mortels sous le nom de Silicone Valley. Marianne et Lucas ont abandonné leur start-up parisienne brinquebalante pour partir à la conquête de ce moderne paradis, en espérant y trouver la recette du succès, la formule magique qui les propulsera parmi l’élite des entrepreneurs.

Rachel Vanier, dont c’est le deuxième roman, connait parfaitement cet écosystème si particulier, puisqu’elle est directrice de la communication du plus gros incubateur de start-up d’Europe : Station F. Le regard ironique qu’elle porte sur le milieu des entreprises  innovantes est bien loin de la mythologie dans laquelle baignent nos deux héros, naïfs aspirants milliardaires. Derrière un langage qui se veut moderne, mélangeant anglicismes, barbarisme et acronymes plus ou moins étranges, se cache la banale brutalité du monde des affaires. et l’Eldorado technologique tant espéré n’est qu’un marigot où seuls les plus forts s’en sortent. Pourtant, on finit par éprouver de la tendresse pour Marianne et Lucas, avec leurs rêves un peu trop grands pour eux, leur bonne volonté et leur maladresse. Le roman de Rachel Vanier est une comédie lucide et cruelle sur l’économie numérique, ses mythes et ses travers. Un ouvrage plein de verve, qui fait sourire autant qu’il fait réfléchir.

Ecosystème

Rachel Vanier

Editions Intervalles

288 p – 18 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1766-1767 du 14 septembre 2017

Les ivresses, les amis, les femmes, les souvenirs

Chemin des fugues

Pierre Chaunier, journaliste dans un grand quotidien du Nord, est un homme d’un autre temps. un inadapté de la technologie, un indécrottable rétif aux sirènes du monde moderne : « Le présent, déjà, l’inquiétait, fluide, fugitif, indomptable, complètement fou. Alors l’avenir, ce mystère total… ». Heureusement il y a le Bar de la Place, les copains, et les souvenirs du temps d’avant, des amours perdues, comme ultimes refuges. Un jour, pour fuir cet enfer, il décide de s’installer dans le Vaugandy. C’est  un étrange arrière-pays caché au nord de quelque part, protégé de la course folle du progrès, où se rencontrent aurochs, ours sauvages et antiques gardes-barrières. Peut-être y retrouvera-t-il ses plaisirs d’avant, un peu de sa jeunesse, la vie « à rebours » à laquelle il aspire tant.

Le chemin des fugues de Philippe Lacoche est une œuvre sensuelle, remplie d’odeurs, de bruits et de couleurs : le parfum d’une bière, la chanson d’un ruisseau, les gris d’un ciel d’automne. Les bistros où l’on s’arrête, le long de ce chemin, sont des havres plein de chaleur, où l’alcool coule en abondance. On pourrait y croiser le fantôme d’un Antoine Blondin ou d’un Bernard Dimey sans en être étonnés. Le passé n’est jamais loin, parfois joyeux, souvent mélancolique, tant le temps s’y écoule avec une douce lenteur, indifférent aux bouleversements de la société de consommation.

Philippe Lacoche est lui même journaliste, auteur aussi d’une trentaine d’ouvrages, dont une douzaine de romans. Le chemin des fugues qu’il invite à emprunter est un délicieux et nostalgique voyage en compagnie de Chaunier et de ses camarades, un livre dont on voit arriver la fin en ressentant comme un pincement au cœur, avec l’impression de devoir bientôt quitter de vieux amis.

Le chemin des Fugues

Philippe Lacoche

Editions du Rocher

312 pages – 19,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1771 du 19 octobre 2017

C’était pas le bon jour pour arrêter d’écrire

Le livre que je ne voulais pas écrire

Erwan Larher n’est pas un héros. Il aime le rock qui tache et les santiags. Quand le groupe de hard-rock les Eagles of Death Metal joue à Paris, il achète un billet. Surement pas sa meilleure idée, le voilà projeté au mauvais endroit au mauvais moment : le Bataclan le soir du 13 novembre 2015. Il fait partie des nombreuses victimes de l’attentat. S’en suivent deux semaines d’hôpital puis une longue rééducation, avec leurs paquets de douleurs et de doutes. Après avoir longtemps tourné autour du pot, Erwan Larher s’est laissé convaincre de faire un livre de son histoire, puisque écrivain est son métier.

Mais comment raconter ce drame autant personnel que collectif ? Comment trouver le ton juste sans tomber dans le lacrymal, le voyeurisme ou le vindicatif ? Le livre que je ne voulais pas écrire envoie promener toutes ces interrogations : c’est une formidable réussite. Un magnifique « objet littéraire » comme l’écrit l’auteur, pas vraiment un roman, ni complètement un récit autobiographique. Un livre à l’écriture rapide, vive et directe, une autodérision salutaire et réjouissante, une humanité qui fait du bien, sur un sujet pourtant si grave. La force de cette œuvre, ce sont aussi les interventions « vu du dehors » des proches de l’auteur (amis, famille, ex…), qui rythment la narration comme autant de voix off, chacun avec son style, ses souvenirs, ses impressions. Au final un ouvrage composite, passionnant du début à la fin et terriblement émouvant.

Quand il ne traine pas dans les salles de concert en écoutant de la musique qui déchire les tympans, Erwan Larher écrit des romans fort recommandables, des pièces de théâtre et des séries TV (entre autres). La lecture de son dernier ouvrage, Le livre que je ne voulais pas écrire, est un véritable moment de bonheur et de vie.

Le livre que je ne voulais pas écrire

Erwan Larher

Quidam éditeur

260 p – 20 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1766-1767 du 14 septembre 2017

Une infréquentable vérité

Hôtel du Grand Cerf

Reugny est une petite bourgade ardennaise presque coupée du monde. Il y a cinquante ans, la célèbre actrice Rosa Gulingen y est décédée dans des circonstances étranges, dans sa chambre de l’hôtel du Grand Cerf, unique auberge de la localité. Le journaliste Nicolas Tèque  est envoyé là bas pour préparer un film sur le sujet. Mais à peine est-il installé dans l’établissement qu’un assassinat sauvage est commis : celui d’un ancien douanier, personnage trouble et détesté de tous.

Quand l’énorme et mélancolique Vertigo Kulbertus, inspecteur de police, arrive à Reugny pour enquêter sur ce meurtre, c’est un chamboule tout qui débarque et sème le désordre partout dans la cité. Il faut dire que les événements sinistres s’enchaînent sans liens apparents, bousculant la tranquillité apparente des lieux : la disparition d’une jeune fille, le meurtre de l’idiot du village… Pourtant, dans le microcosme délétère de ce village isolé, rien n’est vraiment le fruit du hasard. Les  sombres secrets et les haines vipérines macèrent et purulent depuis des décennies, infestant chaque maison, chaque habitant., comme un lent poison : « A Reugny comme partout ailleurs, le crime était la face cachée de l’innocence« . Le policier, avec ses méthodes iconoclastes, réussira-t-il à démêler ce morbide écheveau et à faire éclater la vérité ?

Franz Bartelt, l’auteur de Hôtel du Grand Cerf, est un observateur impitoyable de l’âme humaine. Il connait ses recoins les plus sombres, ses cruautés et ses regrets enfouis. C’est un écrivain au style élégant et plein d’humour, auteur d’une quarantaine d’ouvrages (nouvelles, romans, théâtre…). On rit beaucoup à la lecture cette étrange enquête. Un rire salvateur, souvent teinté de noir et de gris, le noir des cœurs, le gris des espoirs abandonnés en chemin.

Hôtel du Grand Cerf

Franz Bartelt

Seuil

320 p / 20 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1766-1767 du 14 septembre 2017