L’équilibriste

Gratitude

L’œuvre de Charles Juliet est abondante et variée, essentiellement autobiographique. Il tient un journal personnel depuis 1957, dont le premier tome – Ténèbres en terre froide – a été édité en 2000. Publié chez P.O.L comme les précédentes éditions, Gratitude est la neuvième parution de cet exercice intime, souvent périlleux, qui couvre la période 2004/2008. Cette chronique quasi quotidienne, où se mêlent instants pris sur le vif, parfois drôles, parfois graves, rencontres, souvenirs et réflexions personnelles, est un enchantement.

Charles Juliet est un équilibriste sensible et délicat qui oscille sans cesse entre ombre et lumière, abattement et envie, souffrance et joie. C’est un homme ancré dans le présent qui sait pourtant le poids de l’enfance et du passé, cette « source intérieure » qu’il faut comprendre et accepter, y compris dans ce qu’elle a de plus sombre, afin de s’en libérer. Il puise ainsi au plus profond de lui-même, dans cet intériorité qu’il ne cesse de scruter, pour mieux s’affranchir de son ego et s’ouvrir au monde. Cet élan vital le pousse à se battre pour avancer, même lorsque la tristesse ou le doute menacent de l’engluer. Humble et curieux, il s’intéresse aux gens, inconnus ou célèbres, toujours à la recherche d’expériences, prêt à aimer ou à s’émouvoir.

La langue de Charles Juliet est d’une grande beauté. Lumineuse, à la fois simple et puissante, chaque terme y est pesé, à sa juste place. Ses mots emportent, troublent, bousculent, touchent ou font sourire. L’écrivain a été couronné en 2017 par le Grand Prix de Littérature de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre. A la lecture de son dernier ouvrage, on comprend pourquoi : Gratitude est une superbe leçon d’écriture et d’humanité.

Gratitude

Charles Juliet

P.O.L

384 p – 19 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1790 du 8 mars 2018

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Poulpe Musique

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Je l’avoue, j’ai un peu laissé tomber Gabriel Recouvreur, alias le Poulpe, à la fin des années 90. Pourtant, chaque fois que je passe devant le siège des éditions de la Baleine à Montmartre, maison mère du détective à la vitrine remplie de fantômes, j’ai le sentiment qu’il n’est pas loin, qu’il essaie de me revenir.

Quand une amie m’a offert Nazis dans le métro de Didier Daeninckx, j’ai senti que je retrouvais un vieux copain perdu de vue. Le même plaisir, comme si nous nous étions quittés la veille, comme si le temps passé n’avait pas eu d’effet. Le Poulpe, Cheryl sa compagne, Gérard le patron du restaurant Le Pied de Porc à la Sainte-Scolasse… ils étaient tous présents, fidèles au poste comme il y a vingt ans et ils n’avaient pas pris une ride, contrairement à certains. En plus, cerise sur le cadeau, je ne l’avais pas encore lu, celui-là.

Nazis dans le métro est le quatrième roman de la série policière Le Poulpe, inaugurée en 1995 par La petite écuyère a cafté de Jean-Bernard Pouy. Le principe est immuable : un même personnage central, des seconds rôles récurrents, une trame plus ou moins identique et un nouvel auteur à chaque fois. Sans compter bien sûr les titres qui pour la plupart sont à base de jeux de mots souvent réjouissants (La pieuvre par neuf, Le cantique des cantines...).

Dans ce récit de Daeninckx, le Poulpe part à la recherche des auteurs d’une agression sauvage contre un écrivain connu pour ses engagements politiques. Après un détour par le Marais Poitevin, il plonge dans le marigot de la mouvance rouge-brun, cette fange obscure de la société où se rejoignent nostalgiques du nazisme et orphelins du Grand Soir révolutionnaire. Une enquête rapidement et joyeusement menée où le Poulpe accumule les contredanses, se fait coffrer par la police, prend et distribue les coups. Un regard délicieusement ironique sur la bêtise humaine, pour un sujet qui reste malheureusement d’actualité.

Nazis dans le métro

Didier Daeninckx

Folio Policier

176 p – 6,60 €

L’odeur du sang

Jusqu'à la bête

Erwan est un jeune ouvrier qui travaille dans les frigos d’un abattoir du coté d’Angers. Toute la journée le froid et la mort l’entourent, l’odeur du sang l’imprègne, les clac-clac métalliques des machines l’abrutissent. Il ne voit plus que l’usine comme unique avenir, « cet enfer, où on vient s’enfermer tous les jours, où on vient compter le temps qu’il nous reste à vivre« . Heureusement il y a Jonathan le frangin, sa femme Audrey et leurs enfants, la caravane au bord de l’Authion, ces moments d’échappées heureuses. Et Laëtitia, une jeune et jolie intérimaire rencontrée au boulot, trop courte histoire d’amour qui lui a fait entrevoir la possibilité d’une autre vie, d’un ailleurs beaucoup plus bleu. Mais la réalité va finir par épuiser les rêves d’Erwan. La logique du profit, de la rentabilité à tout prix, du toujours plus, et l’inhumanité inhérente à son métier, vont le pousser inexorablement vers l’implosion et le dérapage sauvage, qui l’amèneront jusqu’à la prison.

Jusqu’à la bête est le deuxième roman de Timothée Demeillers après Prague, faubourgs est, déjà publié chez Asphalte en 2014. C’est l’histoire âpre et sombre d’une dérive, celle d’un banal ouvrier, peut-être un peu plus fragile, un peu plus sensible que ses collègues, qui va se laisser broyer par  la mécanique infernale d’une entreprise industrielle comme il en existe tant d’autres. Un texte à l’écriture sèche et implacable, un récit fort, sombre et émouvant qui suit au plus près les pensées de son héros, entre son quotidien carcéral et les souvenirs qui le hantent.

Jusqu’à la bête

Timothée Demeillers

Asphalte

160 p – 16 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1790 du 8 mars 2018