Paradis perdus

Community

Ils sont dix, deux femmes et huit hommes, prisonniers volontaires de l’île de New-Aberdeen, condamnés à cohabiter un an sur ce bout de terre isolé des mers australes. Dix individus lâchés dans une station scientifique, au milieu d’un écosystème presque préservé, un jardin d’Eden à la beauté austère mais bouillant de vie, celle des albatros, des otaries et autres espèces indigènes. Un rêve de Robinson, un retour aux sources, une renaissance. Mais la promiscuité, l’isolement et la nature humaine érodent lentement les rapports au sein du groupe. L’euphorie fait place à la déprime, la nostalgie remplace la curiosité, le stress et les tensions alourdissent  progressivement le climat. Et lorsqu’il devient évident que la relève tant espérée, dont la perspective permettait à chacun de tenir, ne viendra plus, la petite communauté bascule dans l’angoisse, tiraillée entre la défiance de l’autre, la crainte de l’abandon et la rudesse du monde extérieur.

Community, quatrième roman d’Estelle Nollet, est un huis-clos insulaire prenant, une sorte de thriller austral d’anticipation arrosé d’alcool. Les périodes de tension alternent avec de vrais moments de poésie, comme lorsque l’auteure se perds dans les paysages fascinants de l’île ou s’attarde sur un animal sauvage. L’écriture est vive, avec un sens de l’image réjouissant.  Au delà du récit d’un enfermement physique et moral, Community est aussi un message puissant pour la préservation de la nature, où plutôt de ce qu’il en reste, et le constat un peu désespéré de sa destruction inexorable. Estelle Nollet a vécu plusieurs mois sur l’île d’Amsterdam, sœur jumelle de la New-Aberdeen romanesque. Elle connait bien ces paradis perdus et on comprend, à la lecture de Community, combien elle les aime.

Community

Estelle Nollet

Albin Michel

266 p – 19 €

Le Chirurgien-dentiste de France n° 1791/1792 du 15-22 mars 2018

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Au delà du Périph

Mise en page 1

Les Hauts-de-Seine (le 92) ne se résument pas à l’opulence de Neuilly-sur-Seine ou de la plus discrète Marne-la-coquette. Les héros de la bande dessinée La petite couronne, deux amis à la quarantaine bien avancée, vivent, ou plutôt survivent, dans une cité comme il en existe tant au delà du périphérique parisien. Un de ces endroits au nom censé faire rêver, où les immeubles sont décorés de couleurs pastel, maquillages malhabiles qui cachent difficilement le gris et la difficulté des existences.  Ceux qui en ont eu la possibilité sont partis depuis longtemps, ceux qui restent font ce qu’ils peuvent. La banlieue de leur enfance est devenu le pays de la débrouille approximative, des plans plus ou moins douteux et de la glande.

Dans ces zones entre deux mondes, on croise des dealers, des flics, des bandes de jeunes qui promènent leur ennui  et des épiciers arabes, ces figures presque obligées des quartiers. Mais on est loin du fantasme des « no go zones ». Car Gilles Rochier, scénariste et dessinateur de l’album, a de la tendresse pour ses personnages, des pères de famille légèrement dépassés, adolescents encore attardés. Il les connait bien, il les croise tous les jours, ses frères, ses copains, ses voisins. Il y a, dans la société dépeinte par Gilles Rochier une profonde humanité faite de doutes, de peurs, de violence latente, mais aussi de chaleur et d’amitié. On rit et on sourit souvent aux petites mésaventures de ces copains un peu paumés, même si parfois le rire est teinté de mélancolie. Le dessin faussement naïf, aux teintes jaunes, presque sépias, donne aux courts récits qui rythment La petite couronne, une douceur et une poésie qui contraste avec dureté du quotidien qu’il décrit. Un album qui touche, à la fois âpre et délicat.

La petite couronne

Gilles Rochier

Edition 6 pieds sous terre

96 p – 16 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1790 du 8 mars 2018