Terre natale

Taqawan.jpg

En 1981 eut lieu au Canada la guerre du saumon, conflit violent entre les indiens Mi’gmaq et le gouvernement provincial du Québec. La révolte autochtone, cristallisée autour les affrontements de Restigouche, était motivée par les restrictions qu’imposaient les autorités Québécoise sur la pêche au saumon, pratique ancestrale et principal moyen de subsistance de ces tribus. Taqawan, d’Eric Plamondon, raconte les parcours de Leclerc, le garde-pêche en rupture de ban, de William, l’indien solitaire et de Caroline, l’institutrice française, qui se retrouvent réunis malgré eux, dans cette lutte pour la survie d’un peuple, autour d’Océane, adolescente rebelle de la réserve de Restigouche.

Construit en courts chapitres, récits qui se chevauchent, alternant passé et présent, sautant d’un personnage à l’autre, entre onirisme et réalité brutale, le livre de Plamondon étonne et captive. C’est un mélange paradoxal de contemplation et de violence, un conte intimiste et élégiaque, hanté par les légendes indiennes, qui pourtant plonge dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine. C’est aussi une réflexion sur la conquête de l’Amérique par les européens, ce lent génocide où « les réserves ont remplacé les guerres« . L’auteur y souligne les ambiguïtés des relations entre amérindiens et blancs, qui partagent la même terre natale mais pas les même rêves.

Eric Plamondon est un écrivain québécois qui vit en France depuis une vingtaine d’années. Il a publié la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S. Son dernier ouvrage, Taqawan, paru en 2017 au Québec, se lit d’un trait et vous emporte comme les courants du fleuve Saint-Laurent.

Taqawan

Eric Plamondon

Quidam éditeur

208 pages – 20 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1796-1797 du 19-26 avril 2018

Publicités

Open espèce

Syndrome de la chouquette

L’enfer, c’est les autres, parait-il. Surtout quand il s’agit des collègues, des chefs (les fameux N+1, N+2..) et de tous ceux qui participent à cet étrange écosystème qu’est le monde merveilleux et libérateur du bureau. Peut-on communiquer sans PowerPoint ? L’iPhone est-il la plus noble conquête de l’homme ? Bien à vous ou cordialement ? Nicolas Santolaria a observé avec acuité et ironie la vie en open space pour le journal le Monde. Tel le Commandant Cousteau filmant Jojo le mérou, il met en scène le pauvre employé lambda dans sa bataille pour surnager dans l’univers aseptisé et délétère du secteur tertiaire.

La machine à café, le stagiaire, le free-lance, le récit des vacances, la dépression du lundi, les réseaux sociaux, la langage managérial… Tous les travers et les contradictions de l’entreprise moderne sont décortiqués avec humour, en une cinquantaine de chroniques acérées. Le syndrome de la chouquette, version productiviste du syndrome de Stockholm, décrypte malicieusement notre propension à pactiser avec notre meilleur ennemi, le travail. Tous ceux qui se sont frottés même brièvement à la vie de bureau s’y reconnaîtront forcément d’une manière ou d’une autre. Illustrés par les dessins de Matthieu Chiara, ces récits de la vie en mode AZERTY sont à la fois un constat lucide, une démystification salutaire de l’entreprise et un indispensable guide de survie en milieu hostile. L’ouvrage de Nicolas Santolaria, plus complet que le code du travail, plus indispensable qu’une convention collective, devrait être offert à tous les salariés.

Le syndrome de la chouquette ou la tyrannie sucrée de la vie de bureau

Nicolas Santolaria

Anamosa

240 p – 14,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1796-1797 du 19-26 avril 2018

Effets divers

Coup du lapin

Une attaque de lièvre, un chat-drone, une armée sans cartouches, un serpent empoisonné par le silicone des implants mammaires de sa victime… Ce sont quelques-uns des faits divers collectés par Didier Paquignon dans son ouvrage Le coup du lapin et autres histoires extravagantes, paru aux éditions Le Tripode. Cela fait des années que l’auteur collectionne les anecdotes les plus bizarres, recueillies dans la presse, les livres ou sur internet. Qu’elles soient vrais ou non, peu importe, du moment qu’elles portent en elles une bonne dose d’extravagance. Et comme Didier Paquignon est aussi un peintre reconnu, c’est lui qui illustre ces ubuesques aventures.

Le fait divers a toujours captivé. Qu’il concerne des gens célèbres ou de parfaits inconnus, c’est un concentré de vie, de mort, d’action, qui se suffit à lui même. Un sorte de micro drame, de mini tragédie, où règnent l’étrange, le dérangeant, le fascinant. Les événements rassemblés par Didier Paquignon sont ici réduits à leur quintessence : les faits, rien que les faits, sans fioriture ni pathos, le tout en quelques lignes. Chaque histoire est mise en valeur par un monotype de l’artiste, au style sobre, entre réalisme et fantastique. Ces œuvres en noir et blanc évoquent les illustrations d’Angelo di Marco pour les unes du magasine Détective, fleuron de la presse à sensation des années 70 et 80. Le résultat de cette alliance entre écrit et image est une réjouissante et poétique compilation de situations incongrues, de désastres cocasses et d’actions stupides. Un joyeux hommage à l’absurdité du monde.

Le coup du Lapin et autres histoires extravagantes

Didier Paquignon

Le Tripode

1890 p – 19 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1796-1797 du 19-26 avril 2018

La fraternité des solitaires

Bob Dylan et le rôdeur de minuit

Tout aurait pu opposer Johnny Cash, l’idole la l’Amérique profonde, et Bob Dylan le chantre de la contestation. Pourtant, ces deux grands artistes, icônes de la musique populaire américaine, se respectaient profondément. Johnny Cash, déjà vedette, a soutenu son cadet à ses débuts et ils ont collaboré à plusieurs reprises. Michel Embareck c’est emparé de cette amitié bien réelle pour recréer la vie des ses héros, entre réalité et fiction, des années 60 à aujourd’hui.

Deux artistes libres rétifs à tout embrigadement, deux solitaires toujours en équilibre entre autodestruction et rédemption, leurs failles et leurs paradoxes étaient aussi ce qui les rapprochaient. Ils ont traversé les époques et les modes, frôlé des abîmes et atteint des sommets, mais n’ont jamais renoncé à ce qu’ils croyaient être juste. En contrepoint, le Rôdeur de Minuit, ancien animateur radio, témoins lucide du temps qui passe, avec ses regrets et ses désillusions, voix off empreinte de nostalgie, rythme les parcours entremêlés des deux musiciens.

Rien n’est tout à fait vrai dans ce conte musical, mais tout est possible. C’est la magie de Michel Embareck que de réécrire l’histoire et de nous y faire croire. Bien sûr la guerre du Vietnam est toujours là, Martin Luther King et les Kennedy sont bien morts assassinés, et les Etats-Unis restent une nation où l’espoir s’est perdu en chemin : « Qu’attendre d’un pays qui s’est construit sur l’esclavage et le génocide des indiens ? ». Au fil du récit on croise des politiques, tel Nixon, ou des artistes comme Alice Cooper, soutien indéfectible du Rôdeur de Minuit. On y parle whisky ou politique, le dérisoire y côtoie l’essentiel.

C’est le deuxième roman que Michel Embareck consacre à deux chanteurs américains, après Jim Morrison et Gene Vincent (Jim Morrison et le diable boiteux). Entre aventures  déjantées et moments intimes teintés de sombre, entre sourires et gorge nouée, Bob Dylan et le rôdeur de minuit est un récit plein de verve et de mélancolie, sur fond de musique et d’histoire. Un émouvant hommage à des hommes qui disparaissent et à une époque qui semble elle aussi mal en point. Et qui donne une furieuse envie de réécouter Bob Dylan et Johnny Cash.

Bob Dylan et le rôdeur de minuit

Michel Embareck

L’Archipel

256 p – 18 €

Le Chirurgien-dentiste de France n° 1791/1792 du 15-22 mars 2018

Anatomie d’un chef-d’œuvre

Alain Bashung Fantaisie Militaire

Le 6 janvier 1998 parait Fantaisie militaire, dixième album studio d’Alain Bashung, considéré comme une des pièces maîtresses du rock et de la chanson française. Porté par la chanson La nuit je mens, c’est aussi un de des plus grand succès de l’artiste. Disque à la fois complexe, lumineux et d’une incroyable richesse, il est le fruit de deux années d’un travail intense. Pierre Lemarchand nous invite avec talent à partager, dans les pas du chanteur et ses complices, cette bouillonnante période de créativité.

Quand il se lance dans cette aventure, Alain Bashung est au fond du trou, laminé par une profonde dépression. Son couple est en voie de décomposition et il se retrouve bientôt seul. Débarque Jean Fauque, l’ami fidèle, parolier des derniers albums. Ensemble, ils établissent les fondations de l’opus à venir, grâce à un méticuleux travail d’écriture, empruntant un bout à un texte par-ci, taillant par-là, triturant et malaxant la langue française comme un cadavre exquis. Puis, pour mettre en musique les mots de Fauque et Bashung, viennent se greffer d’autres musiciens, amis, complices ou artistes estimés du chanteur. Car pour lui, les affinités sont aussi importantes de le talent. C’est ainsi que se créé une véritable famille élective, soudée autour d’un même but et partageant les mêmes plaisirs, avec Bashung en chef de fille discret et bienveillant.

Alain Bashung Fantaisie militaire est une belle monographie sur le processus de création d’une œuvre musicale majeure, et sur la reconstruction d’un homme blessé. Une expérience artistique et humaine passionnante.

Alain Bashung Fantaisie militaire

Pierre Lemarchand

Densité – collection Discogonie

9,95 € – 140 p

Le Chirurgien-dentiste de France n° 1791/1792 du 15-22 mars 2018