Flash-basque

Suites 2

La guerre détruit même quand elle est finie. Le petit cordonnier basque chantant a survécu aux tueries de 14/18 et à quatre ans de combats. Revenu sain et sauf au pays, le corps entier mais l’âme disloquée, il ne pousse plus la chansonnette et finit noyé au fond du gave. Des décennies plus tard, il continue à vivre dans la mémoire de son arrière petit-fils grâce aux histoires que lui contait sa grand-mère, fille préférée du défunt.

Suites, de Bruno Fern, est un roman double, deux personnages, deux existences, deux époques. La première partie parle de l’ancêtre, victime discrète et oubliée de la Grande Guerre. L’autre suit la vie de son descendant qui essaye se débrouiller tant bien que mal avec les violences du passé et celles d’aujourd’hui. Contrairement à ce que laisse penser le sous-titre « roman fleuve », Suites est un récit court, d’une grande richesse. Une narration éclatée, colorée, aux multiples facettes, une sorte de kaléidoscope impressionniste où l’auteur mixe les styles littéraires, joue avec les mots, les formes. Une écriture presque graphique, entre calligramme et collage de textes. Comme des rivières, les deux histoires partent à gauche, à droite, dérivent, s’arrêtent et repartent, au grès des courants, des méandres et des obstacles rencontrés. En bruit de fond il y a le vacarme inhumain et monstrueux du premier conflit mondial, qui résonne encore aujourd’hui. L’ouvrage de Bruno Fern est une réflexion à la fois drôle et mélancolique sur la guerre et les traumatismes qu’elle engendre, sombre héritage transmis aux générations qui suivent.

Suites

Bruno Fern

Louise Bottu

162 p – 14 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1820 du 15 novembre 2018

Hippothèse

Sous l'herbe verte de l'hippodrome

Le monde des courses hippiques n’est pas à un paradoxe près. De la clientèle populaire du bar PMU aux belles dames du Prix de Diane, du plus modeste des lads au richissime propriétaire qatari, c’est une sorte de condensé de la société moderne, avec toutes ses ambiguïtés, ses faces les plus sombres mais aussi sa beauté. Le goût du pouvoir, l’argent, le jeux, la passion, la tradition, la modernité, Paris, la province… tout s’y mélange, s’oppose et se complète.

Olivier Villepreux est journaliste indépendant. Il s’intéresse surtout au sport et a travaillé notamment pour Le Monde, L’Equipe et Libération. Depuis une enfance passée à Pompadour, un des hauts lieux de l’équitation, il reste fasciné par les chevaux. Il a voulu connaitre et comprendre l’univers des courses, un microcosme qui ne se laisse pas si facilement apprivoiser. Sous l’herbe de l’hippodrome est le résultat de cette enquête de près de trois ans. L’auteur est parti à la rencontre de ceux qui font vivre cet écosystème si particulier, des petites mains aux grands propriétaires. Il a visité des hippodromes, des élevages, des centres d’entrainement. De Paris à Escalans dans les Landes, de Deauville à Pau, dans la boue, sur l’herbe, le sable ou le bitume, Olivier Villepreux nous emmène dans un captivant voyage à travers le temps, l’espace et les milieux sociaux. On y croise des légendes, comme l’Aga Khan, John Wayne ou le célèbre trotteur Timoko, on y côtoie le gratin des champs de course et le prolétariat des écuries. Un récit très personnel, passionné, mais sans concessions.

Sous l’herbe verte de l’hippodrome

Olivier Villepreux

Anamosa

256 p – 20 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1817 du 25 octobre 2018

L’instinct de vie

Deux femmes

Deux femmes qui n’ont rien en commun. Deux femmes qui ne se connaissant pas et n’ont aucune raison de se rencontrer. L’une, mère de famille rangée, essaye de ne pas sombrer malgré le décès de la plus jeune de ses deux filles. L’autre, une combattante de l’ombre, membre des services secrets français, est préposée à une des  tâches les plus salissantes : l’exécution des ennemis d’Etat.

D’un coté, la blessure béante, l’absence irréparable, la lutte pour continuer à vivre, malgré tout, pour l’aînée qui reste. Maintenir le foyer, avancer, faire comme si tout allait bien. De l’autre, la solitude, les illusions perdues, celles la jeunesse du début des années 80, une époque où tant de belles choses semblaient possibles. Continuer une chasse sans fin, essayer d’oublier les fantômes de ses nombreuses victimes. Deux destins parallèles, en équilibre instable entre instinct de mort et instinct de vie. Le hasard d’une mission plus périlleuse que les autres va pourtant réunir les deux femmes, les plonger au cœur du chaos et les pousser à s’unir pour tenter de vaincre l’effroyable danger qui les menace.

Quand il ne fabrique pas des émissions de radio (FIP), des articles, reportages ou autres documentaires, Denis Soula prend aussi le temps d’écrire de très bons romans (Mektoub, Les Frangines…). Deux femmes est le dernier de ses ouvrages. C’est un court et beau récit, sombre, âpre, porté par une écriture dépouillée et dense. Une économie de moyens où pourtant tout est dit, la cruauté, la  douleur, l’émotion. Une œuvre noire, sobre et puissante.

Deux femmes

Denis Soula

Joëlle Losfeld éditions

120 p -12,50 €

Maison et jardin

Jardin de printemps

Tarô, le narrateur, et sa voisine Noshi, vivent au cœur de Tokyo, dans un immeuble de rapport banal, promis à la démolition, qui se dépeuple lentement et se laisse envahir par le silence. Entre les deux locataires, plutôt du genre solitaire, une amitié se noue petit à petit. A coté, une maison bleue, moderne, de style occidental, et son jardin, fascinent Noshi. La bâtisse est à l’abandon mais reste imprégnée du mystère des existence qu’elle a abritées, celles d’un couple de célébrités. Le temps passe, le jardin se laisse porter par les saisons qui s’enchaînent. Un jour, la maison, longtemps muette, retrouve son animation avec l’arrivée d’un couple et de leurs deux enfants.

Jardin de printemps de l’écrivaine japonaise Tomoka Shibasaki met délicatement en musique la vie quotidienne de Tarô et Noshi. C’est une douce mélodie, peuplée de bruissements, de plaisirs minuscules, de petits partages, loin de l’agitation de la grande et bruyante mégalopole japonaise pourtant si proche. Le temps semble s’être ralenti autour de la maison, qui apparaît comme une île oubliée, un Eden presque perdu. La nature fait tranquillement son œuvre, la guêpe potière construit son nid et le Styrax japonica lutte contre les parasites. Les souvenirs de l’enfance et du passé flottent aux alentours.

Jardin de printemps a valu à Tomoka Shibasaki de recevoir au japon  la plus prestigieuse récompense littéraire, le prix Akutagawa, l’équivalent de notre Goncourt. C’est un joli roman sur le temps qui s’écoule, emprunt d’une grâce délicate, un récit rêveur et contemplatif.

Jardin de printemps

Tomoka Shibasaki

Picquier poche

160 p – 7,50 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1817 du 25 octobre 2018