Place des ternes

Où vont les invisibles, les ternes, les sans relief ? Ces femmes et ces hommes que l’on croise mais que l’on ne regarde pas. Voués pour toujours à l’ombre, à l’oubli, voire au mépris, les voilà condamnés à traverser nos vies comme des ectoplasmes : « cette présomption d’insignifiance ne se renverse pas. C’est définitif ». Mais méfiez-vous, nous susurre  Isabelle Zribi, quand ces pâles figures se rebellent cela peut faire mal. Et même très mal parfois.

La revanche des personnes secondaires, son dernier livre, est une suite d’histoires de révoltes. Un garçon mal dans sa peau se transforme en diva underground et trash, une jeune fille fait payer très chèrement aux hommes leurs harcèlements, un grand-père délaissé se fait passer pour l’homme le plus vieux du monde… Les héros de ces fables amorales et grinçantes sont d’abord les victimes de leur apparence. Mais ce sont aussi les éléments perturbateurs qui viennent brouiller l’ordre établi. Ils semblaient médiocres, si peu visibles, ils deviennent soudain étranges et envahissants. Des rôles s’inversent, des masques tombent, des humiliés relèvent la tête. Et leurs représailles inattendues, joyeusement méchantes, sont à la hauteur des humiliations subies.

Isabelle Zribi est avocate et romancière. La revanche des personnes secondaires est son quatrième ouvrage. Ces treize courts récits, au style vif et tranchant, distillent une atmosphère inquiétante et drôle. Un recueil de nouvelles, comme autant d’actes de renaissance, à l’humour cruel et incisif.

La revanche des personnes secondaires

Isabelle Zribi

Éditions de l’Attente

134 p – 15 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1833-1834 du 21-28 février 2019

La jeune fille grise

Ingrid est serveuse la nuit dans un sex-club de Berlin. Depuis qu’elle s’est enfuie à 18 ans du domicile familial, sa vie n’est plus qu’une litanie d’errances, d’alcools et de nuits blanches. Une existence blafarde, anesthésiée, avec Gordan, son frère dealer, comme seul soutient. Bien sûr, elle aimerait avoir sa part d’amour, même un tout petit bout, mais le cœur n’y est pas. Le passé, l’enfance, elle essaye de ne pas y penser. Jusqu’au jour où elle retourne avec son frère dans la maison de sa jeunesse. Les souvenirs péniblement enfouis lui explosent alors à la gueule et font resurgir les fantômes qu’elle aurait tant voulu oublier : une mère égoïste, immature et alcoolique, un père déserteur et indifférent, un grand vide affectif pour tout cocon.

Tout est maintenant est le premier roman de Julia Wolf. C’est l’histoire du combat d’une princesse déchue qui cherche à retrouver sa dignité, pour ne plus se perdre, pour ne plus être une balle sans but. Un récit déchirant, cruel et violent, fait de flash-back incessants. Une écriture virtuose, chirurgicale, où les mots sont des scalpels qui dépiautent et mettent à nu l’âme de l’héroïne, pour mieux contempler ses gouffres et ses douleurs.

Julia Wolf, encore inconnue en France, a déjà publié deux ouvrages en Allemagne. Ses livres y ont fait une sortie très remarquée et ont reçu plusieurs récompenses littéraires importantes. La parution de Tout est maintenant au Castor Astral, traduit en français par Sarah Raquillet, permet de mettre en lumière une artiste au verbe fort et singulier. Nul doute que l’on devrait encore en entendre parler.

Tout est maintenant

Julia Wolf

Le Castor Astral

160 p – 17 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1833-1834 du 21-28 février 2019