Route bleue

La Route du blues, entre Memphis et La Nouvelle-Orléans, un père et une fille en voyage de retrouvailles, chacun avec l’espoir secret de renouer les liens depuis trop longtemps défaits. Mais le blues, la musique de Robert Johnson, chanteur et guitariste mythique, n’existe plus. Il ne reste qu’un triste folklore pour touristes en mal d’exotisme, qui peine à cacher l’éternelle misère des descendants d’esclaves. Et ces deux solitudes qui se rencontrent ne suffisent à recréer une famille. Le père, ses migraines et ses silences, la fille, sa colère et son sentiment d’abandon, partagent leur balade comme deux étrangers. La pudeur, les absences et les regrets, ont dressé des murs infranchissables. Leur périple devient une fuite en parallèle où chacun, avec ses bleus et ses écorchures, se retrouve à traîner ses fantômes telles des vieilles valises encombrantes.

Une flèche dans la tête est la chronique douce et mélancolique d’une rencontre ratée. Celle de deux êtres qui auraient pu, auraient dû s’aimer et se le dire. Michel Embareck nous y parle de secrets qui deviennent des prisons, de non-dits comme autant de barrières. Il nous montre le sud des Etats-Unis, ce Deep-South où rien n’a changé et où les noirs sont toujours les dindons de la farce. Il nous raconte le blues, une musique qu’il aime passionnément (il n’a pas été chroniqueur musical pour rien) et qui n’est plus qu’une nostalgie monnayable. Cette Route du blues est un chemin sombre et émouvant, entre Tennessee et Louisiane, qu’il ne faut pas hésiter à emprunter.

Une flèche dans la tête

Michel Embareck

Joelle Losfeld Éditions

113 p – 13 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1851 du 27 juin 2019

Force d’inertie

Imaginez un système parfaitement organisé, fonctionnant suivant des principes immuables. Imaginez un milieu où l’individu ne serait qu’un rouage anonyme parmi tant d’autres, au service d’un ordre « naturel » et indiscutable. Imaginez une société où chaque chose, chaque personne, resterait à la place qui lui est assignée : conseiller, chauffeur de bus, médecin… Entre cauchemar orwellien et fantasme ultralibéral, ainsi va le monde auquel appartient Artalbur. Mais, contrairement à ses concitoyens, lui n’a pas, ou n’a plus envie de se couler dans ce moule. Alors il résiste mollement, rebelle malgré lui, grain de sable involontaire dans une machinerie parfaitement huilée.

L’aide à l’emploi, troisième roman de Pierre Barrault, est une œuvre étrange qui raconte les mésaventures d’un moderne Bartleby, le héros perturbateur crée par Herman Melville. Un révolté absent, un guerrier passif qui préférerait ne pas : « I would prefer not to » selon les mots du romancier américain. C’est un récit en forme de cadavre exquis, qui baigne dans un présent fuyant, insaisissable. On y passe de porte en porte, sautant d’une situation à une autre, sans toujours savoir pourquoi, ballotés comme Artalbur entre plusieurs réalités. Pourtant ces vérités aléatoires et perturbantes qu’affronte Artalbur ne sont pas si éloignées que cela de notre univers et des monstruosités qu’il a engendrées. L’aide à l’emploi est une fable joyeusement absurde, à l’humour grinçant et iconoclaste, mais qui parle en creux des dérives inquiétantes de notre civilisation.

L’aide à l’emploi

Pierre Barrault

Editions Louise Bottu

151 p -14 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1851 du 27 juin 2019

Un éternel exil

Lesche, juif né en Allemagne à l’aube de la seconde guerre mondiale, a réussi à échapper aux massacres du régime nazi. Il a trouvé refuge  aux Etats-Unis, s’est installé à New-York où il a rêvé de se forger un destin d’écrivain à succès. Mais il est passé à côté du rêve américain et n’a jamais trouvé les clefs de son pays d’adoption. Auteur de romans sans lecteurs, naviguant de désillusions en déception, il décide, trente-six ans plus tard, de retrouver sa terre natale. Le voilà installé à Berlin, à la poursuite d’une carrière littéraire qui l’avait jusqu’à présent fuit,  à la découverte d’une société qu’il espère changée. Sur place, ses livres rencontrent enfin un vrai public. Pourtant Lesche, éternel exilé, étranger partout, ne se ne se retrouve pas dans ce pays en pleine mutation. Et il constate rapidement que l’Allemagne ne s’est pas complètement débarrassée de ses funestes fantômes.

Terminus Berlin a été publié pour la première fois en 2006 en Allemagne. Edgar Hilsenrath, décédé en décembre 2018, a consacré son œuvre à la Shoah et au déracinement. Terminus Berlin en est le point final, annoncé comme tel par l’artiste. Il n’a, depuis, plus rien publié. Lesche est une sorte de double plein d’autodérision de son créateur, dont il partage beaucoup de caractéristiques. C’est un héros hésitant, un peu bancal, hanté par l’holocauste, dont les errances forment la trame d’un récit au style sobre et laconique. Un roman à l’humour sombre, tout en ironie, parfois cru, teinté de douceur et de mélancolie.

Terminus Berlin

Edgar Hilsenrath

Le Tripode

240 p – 19 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1846-1847 du 23-30 mai 2019