Le goût de la pomme

Un psychanalyste en fin de carrière, presque au bout du rouleau. Il ne lui reste plus que huit cents séances et c’est fini, il ferme son cabinet et prend sa retraite. Il y a longtemps qu’il a oublié ses rêves au fond d’un des tiroirs de son secrétaire. Les années ont passé, le jeune praticien qu’il était, plein de projets et d’espoirs, s’est lentement desséché, racorni seul dans son coin : « l’homme était devenu un autre, pendant que je regardais ailleurs ». Un jour débarque dans son cabinet Agathe, une nouvelle patiente au parfum de pomme. Une femme fragile, en équilibre précaire au bord du vide, comme victime d’un inexorable processus d’effacement. Entre ces êtres a priori si éloignés, une douce alchimie va s’opérer, par petites touches, rendez-vous après rendez-vous. Deux âmes presque mortes vont enfin revivre au contact l’une de l’autre.

Agathe, de la Danoise Anne Cathrine Bomann, est une merveille de délicatesse et d’intelligence. Une œuvre à l’écriture sobre, subtile, qui parle avec sensibilité de sujets sombres, comme la vieillesse qui emprisonne ou les peurs qui paralysent. L’autrice y évoque aussi avec chaleur et tendresse le désir, le partage, et toutes ces choses, petites ou grandes, qui entraînent vers la vie et la lumière. Sous sa plume, la confection d’un gâteau aux pommes devient un véritable moment de bonheur et de poésie. Anne Cathrine Bomann est psychologue, Agathe est son premier roman et a été traduit dans une vingtaine de langues. Gouttez-y sans hésiter et régalez-vous.

Agathe

Anne Cathrine Bomann

La Peuplade

176 p – 18 €

Narration désynchronisée

Le métier de romancier est plus compliqué que l’on ne l’imagine. Surtout quand les personnages de la fiction littéraire échappent à leur créateur et n’en font qu’à leur tête. C’est ce qui arrive au héros de Albert et l’argent du beurre de Laurent Rivelaygue. Il se rêvait en fabriquant de best-sellers, riche et adulé. Le voilà condamné à courir après ses propres créatures, se bagarrer contre elles, réparer les catastrophes qu’elles provoquent ou subissent. Démiurge impuissant, il en est réduit à essayer de renouer tant bien que mal les fils d’un récit parti dans tous les sens.

Albert et l’argent du beurre est un roman loufoque et singulier. Vu de loin, il ressemble à du grand n’importe quoi, mais c’est en réalité une œuvre parfaitement maîtrisée. Une littérature approximative brillamment organisée, inventive et d’une réelle drôlerie. Le combat du pauvre plumitif dépassé devient une sorte de concours de narration désynchronisée où l’auteur (celui de chair et d’os, pas l’autre malheureux) secoue la langue française à grands coups de néologismes, pléonasmes et autres bizarreries stylistiques, à en rendre fous les membres de l’Académie française. Il est malheureusement à craindre que Laurent Rivelaygue soit le fruit, caché et indigne, de l’union contre nature de Jean-Baptiste Botul, Pierre Desproges et des Nuls, voire même pire. La lecture de son dernier ouvrage, à l’humour absurde, potache et déjanté, est en tout cas la meilleure des façons de lutter contre la morosité ambiante, en se tenant les côtes dans de grands éclats de rire.

Albert et l’argent du Beurre

Laurent Rivelaygue

Éditions du Sonneur

224 p – 15 €

Définir l’intime ?

Etymologiquement l’intime, du latin intimus, désigne ce qu’il y a « de plus intérieur ».  Paradoxalement, le concept relève avant tout d’un acte social, « une volonté de dévoiler ou de soustraire », un choix qui est le reflet de la société. Mais chercher à définir l’intime est délicat, tant cette notion est changeante, insaisissable. La revue Sensibilités, dans son numéro 6, est partie chercher l’intime là ou on ne l’attendait pas. Philosophes, chercheurs, universitaires ou artistes, les expériences et les savoirs sont variés. Réflexion sur le besoin de mettre en scène sa vie privée, exploration de la culture japonaise, fac-similés de lettres d’amour ou de rupture, photographies de lits d’adolescents incarcérés à Fleury-Mérogis… autant de thèmes originaux qui reflètent parfaitement la complexité du sujet. Une approche libre et éclectique qui prouve que l’idée de l’intime ne peut pas se laisser enfermer dans un cadre trop rigide. Sensibilités est une revue semestrielle qui explore avec intelligence la question des sensibilités en multipliant les regards autour d’un même thème.

Sensibilités

Les paradoxes de l’intime

Revue semestrielle

Abonnement 1 an 44 €

Editée par Anamosa

Ellipse hip hip hourra !

Plus le temps passe et plus les choses demeurent les mêmes. Prenez par exemple les titres de presse : depuis plusieurs années Adrien Gingold et Frédéric Martin en traquent la perle rare, la phrase qui flashe, l’accroche foireuse, le résumé virtuose ou approximatif, dont nous abreuvent les journaux sous toutes leurs formes. Et chaque cuvée délivre son lot de petits trésors volontaires ou non. Il faut dire qu’avec la surabondance des médias, notamment en ligne, et la course de plus en plus frénétique à l’audience, la source n’est pas près de se tarir. Le nirvana dans ce domaine est sans conteste le fait divers. C’est un univers parallèle qui fait le bonheur des amateurs de curiosités, un monde perdu sans cesse réinventé, entre réalité froide et poésie absurde, qui se prête à bien des rêveries. 

Le tout va bien 2019 est à la hauteur de ses prédécesseurs. « Déjà 33 ans de prison et il vole du boudin », « Un couple vole deux cafetières qui fuient, la police les suit à la trace » … autant de microfictions ébouriffantes, d’ellipses grandioses, qui valent bien des romans fleuves.

Le tout va bien 2019

Adrien Gingold et Frédéric Martin

Le Tripode

148 p – 9 €

Une bonne dose de Martini

Un jour, au détour d’une conversation avec sa grand-mère, Sylvain Chantal apprend qu’un des oncles de celle-ci a été le chauffeur du négus, Haïlé Sélassié, roi des rois et dernier empereur d’Éthiopie. Intrigué, il creuse un peu plus le sujet et découvre que ce lointain parent, Francesco de Martini, a eu une carrière plutôt extraordinaire. Il fut une sorte de Lawrence d’Arabie mâtiné de James Bond, mais en version italienne. L’écrivain décide alors de poursuivre ses recherches pour en faire le sujet de son prochain livre. Entre Nantes, Rome et Beyrouth le voici parti recoller les morceaux épars d’une étonnante aventure quasiment oubliée.

Turco est une enquête presque policière à la recherche de l’aïeul perdu. C’est une narration à plusieurs niveaux, sautant sans cesse du passé et présent, une confrontation entre le quotidien un peu bancal de l’écrivain et les aventures romanesques et abracadabrantes du militaire. Simple soldat italien, chauffeur du négus, chef de la garde impériale éthiopienne, espion… la vie de l’italien ne manque pas de souffle et de rebondissements. L’auteur, quant à lui, prend son temps, digresse et musarde, entre deux pages d’écritures. On éprouve autant de plaisir à suivre ses petits tracas, ses doutes et ses surprises qu’à découvrir les tribulations à rebondissement de son fantasque héros. Tout cela donne au récit de Sylvain Chantal un ton joyeusement enlevé, avec une bonne dose d’autodérision réconfortante en cette période d’ego trop souvent boursouflé.

Turco

Sylvain Chantal

Bouclard

208 p – 19 €

Ma sorcière mal aimée

Imaginez un marais putride peuplé de créatures abjectes, monstres hostiles et entités démoniaques. C’est le domaine de Radada, sorcière de son état, et de son fidèle et lubrique animal de compagnie, Francis. La dame n’aspire qu’à une chose, qu’on la laisse tranquille. Mais il y a sa sœur Mélusine, ennemie jurée, les paysans de la région, le Diable, Neptune et tout une kyrielle d’entités plus ou moins douteuses qui ne semblent avoir pour seule ambition que de nuire à la magicienne. Alors bien sûr ça l’énerve, il lui arrive de perdre son sang-froid et de commettre des horreurs, mais il faut bien qu’elle défende son cher marais.

Radada est un personnage de BD créé en 1992 par Gaudelette, au dessin et au scénario, et Sauger, co-scénariste. Une héroïne infréquentable à la mauvaise humeur franchement réjouissante, et dont les sévices ne sont finalement qu’une juste réponse à la bêtise et à l’avidité des humains. Radada l’intégrale est l’occasion de replonger avec délice dans les frasques de cette désopilante mégère.

Radada l’intégrale

Gaudelette et Sauger

Fluide Glacial

160 p – 24,90 €