Manuel de la bêtise ordinaire

En 2019 Faut pas prendre les cons pour des gens, de Emmanuel Reuzé, au dessin et au scénario, et son co-scénariste Nicolas Rouhaud, a été un véritable succès de la bande dessinée. Ils ont donc décidé de remettre cela, pour une deuxième cuvée tout aussi grinçante que la première. Le monde de l’entreprise, l’ultra libéralisme, la pauvreté, l’enseignement, l’immigration, l’écologie… Faut pas prendre les cons pour des gens 02 pourrait être un parfait digest de tous les sujets de société qui font la une des médias. Mais le ton y est tout sauf sérieux, plutôt du genre sarcastique, un peu dans l’esprit d’un Groland, l’émission de Canal +. De courtes histoires au dessin réaliste, d’une ou deux pages, autour d’un thème d’actualité, où la logique apparente est poussé jusqu’au bout de l’absurde. Un manuel de la bêtise ordinaire à l’humour caustique et cruel, qui met en lumière la violence des rapports sociaux et la cruauté économique qui détruit petit à petit l’humanité et sa planète. L’album de Emmanuel Reuzé et Nicolas Rouhaud agit comme un formidable antidote aux discours à la gloire de la modernité, pour mieux en démontrer l’inanité. Un rire thérapeutique en quelque sorte.

Faut pas prendre les cons pour des gens 02

Emmanuel Reuzé et Nicolas Rouhaud

Fluide glacial

56 p – 12,90 €

Stranglers in the night

1977 est l’année de l’explosion de la vague punk en Grande-Bretagne. L’énergie brute d’un rock primaire envahit les ondes et les bacs des disquaires, avec l’émergence de groupes mythiques comme les Sex Pistols ou les Clash. A côté de ces hérauts du nouveau phénomène musical, les Stranglers apparaissent comme des vieux un peu sulfureux, méprisés des puristes, à la musique beaucoup plus sophistiquée, avec (oh, scandale !) un clavier omniprésent. En 1978 sort Black and White, leur troisième opus à la tonalité sombre et tranchante. Entre la colère de Rattus Norvegicus, leur premier disque et la pop enjouée de Always the sun (1986), un de leurs principaux tubes, Black and White ressemble à une expérience étrange et fascinante. Des thèmes empreints d’un pessimisme sarcastique, un son sec, brutal et entêtant, l’ouvrage est un ténébreux joyau qui détonne dans la discographie du groupe. Il mériterait pourtant largement de figurer au panthéon du rock.

The Stranglers – Black and White d’Anthony Boile est l’histoire, chanson après chanson, de la naissance de cet album. Un récit documenté et passionnant pour mieux comprendre cette œuvre et ses auteurs. En mai 2020 Dave Greenfield, le claviériste virtuose, dont les arpèges étaient indissociables de la musique des Stranglers, est décédé. Ce livre est le meilleur hommage qui pouvait lui être rendu.

The Stranglers – Black and White

Anthony Boile

Densité

144 p – 11,50 €

Savants flous

Le monde scientifique est-il aussi sérieux qu’il veut nous le faire croire ? Pour Tom Gault, la réponse est évidement non. Des professeurs Tournesol, des savants fous, des entreprises avides de profit, des robots hors de contrôle, des erreurs navrantes, c’est un univers pas très net, en plein disfonctionnement, que nous raconte l’artiste. Avec une drôlerie caustique et facétieuse, il déconstruit le mythe du génial scientifique. Ses chercheurs improbables semblent le plus souvent issus de l’école des cancres que des grandes universités.

Le dessin est simple, lapidaire, de courtes histoires de quelques cases pleines de finesse qui croquent brillamment ces Albert Einstein loufoques, ces Marie Curie gaffeuses. En cette période étrange où les controverses sur tel ou tel professeur, sur tel ou tel virus saturent l’actualité, le livre de Tom Gauld n’en a que plus de saveur.

L’auteur est un dessinateur et illustrateur écossais. Il publie notamment ses œuvres dans le New-Yorker, Le New-York Times et dans le Guardian. Son dernier livre publié en France Le département des théories fumeuses est la meilleure démonstration possible que, pour parodier Rabelais, science sans humour n’est que ruine de l’âme.

Le département des théories fumeuses

Tom Gauld

Editions 2024

160 p – 15 €