Souvenirs gigognes

C’est l’histoire d’une petite fille coincée entre deux couleurs de peau, trop blanche pour les uns, trop noire pour les autres. L’histoire d’une femme partagée entre plusieurs pays, la Guyane de l’enfance, abandonnée pour la Martinique, puis, devenue femme, Paris. Une enfant tiraillée entre deux prénoms, Olga, son prénom de naissance et Marie-Thérèse, celui qui lui est attribué d’office par sa famille Martiniquaise. Elle, c’est la mère de l’auteur, Philippe Annocque. Les singes rouge, son dernier ouvrage, est un livre de souvenirs, ceux d’Olga rapportés par son fils. Ou plutôt un livre de souvenirs gigognes où les vies de trois générations s’imbriquent comme des poupées russes. Celle d’Olga, bien sûr, mais aussi celle de sa mère et celle de son fils. Un voyage dans les terres d’Outremer, leurs fleuves, leurs plages, leurs forêts. La famille maternelle omniprésente, les aïeux, les tantes, les cousins et cousines. L’école, les études puis la métropole et la vie d’adulte.

Les singes rouges est le récit doux et poétique de la recherche d’un temps lointain, celui de l’enfance, à travers la mémoire d’Olga, ses rencontres, ses émotions, ses plaisirs et ses peines. La quête d’une généalogie impressionniste, mais aussi une réflexion sur l’écriture et une interrogation sur l’identité, question au cœur de l’œuvre de Philippe Annocque. Une œuvre subtile et pudique, pleine de tendresse et de chaleur.

Les singes rouges

Philippe Annocque

Quidam éditeur

Défense de la brièveté

Un homme épluche une pomme, un gendarme s’inflige des contraventions, des vaches écoutent la radio… L’esprit de Guéorgui Gospodinov, où plutôt sa plume, vagabonde d’une courte histoire à une autre, sautant avec célérité du coq à l’âne ou au brigadier. Des petites fictions qui ressemblent à autant de courts métrages, de micro films. Deux lignes ou une page, l’auteur glisse d’un univers en modèle réduit à un autre, au gré de ses envies, de ses humeurs. Les thèmes changent, les couleurs varient, un peu de vert espoir par là, un peu plus de mélancolie grise par ici. Des flashs de poésie, des éclairs d’humour, des instantanés d’absurde ou des brèves de pessimisme, rajoutez à cela une bonne dose d’autodérision, Tous nos corps est une délicieuse compilation de récits bâtis à la gloire de la brièveté. Entre légèreté et gravité, ce recueil de nouvelles venu de Bulgarie réhabilite avec succès cette forme littéraire souvent trop négligée.

Tous nos corps

Guéorgui Gospodinov

Editions Intervalles

156 p / 14 €

Faux-semblants

Le MIND MANAGEMENT a été détruit. C’était pourtant un beau projet au départ, censé rendre le monde meilleur. Mais il était devenu trop puissant, trop dangereux et trop indépendant pour les Etats qui avaient recours aux services de cette mystérieuse entité aux ramifications internationales. Sa spécialité, la manipulation des esprits, grâce à une armée clandestine d’agents dotés de pouvoirs paranormaux. Mais l’organisation est en train de renaître de ses cendres, à l’instigation de l’Effaceur, une de ses agentes les plus puissantes. Meru Marlow s’est promise de tout faire pour anéantir cette puissance malfaisante en pleine renaissance.

MIND MGMT – Rapport d’opération 3/3 est le troisième tome d’une série écrite et dessinée par Matt Kindt. Une saga d’espionnage paranoïaque, entre Jason Borne, Matrix et Kill Bill, qui raconte la lutte à mort de Meru et de ses rares alliés contre l’Effaceur et sa légion de l’ombre. Meru, la jeune femme perdue et en fuite qui se transforme en guerrière, l’Effaceur dont la présence maléfique hante la quête de Meru, tel un fantôme menaçant. Au cœur de ce conflit, la soif du pouvoir, celui qui permet de contrôler les pensées et les âmes. Des mises en abîme, des faux-semblants, des flash-backs, des narrations éclatées qui se rejoignent, le récit est une construction sophistiquée et fascinante d’une grande richesse. Matt Kindt, avec ses aquarelles à la douceur trompeuse, manipule les lecteurs comme le MIND MANGEMENT ses agents et ses cibles. Une œuvre passionnante et formidablement addictive, qui raconte aussi en creux beaucoup de notre société, ses utopies dévoyées, ses manipulations ou ses luttes secrètes.

MIND MGMT – Rapport d’opérations 3/3

Matt Kindt

Monsieur Toussaint LOUVERTURE

344 p 24,50 €

Plus qu’un chat

Il y a Hayakawa, le narrateur, scénariste englué dans une vie atone ; son ex petite amie Renko, une cinéaste pleine de promesses et Miyata, l’époux de cette dernière. Au milieu de cette petite galaxie sommeille Sun, le vieux chat malade au pelage doré que Renko et Hayakawa avaient adopté lorsqu’ils habitaient ensemble. Il vit ses derniers jours, sa maitresse a appelé son ancien compagnon à la rescousse, pour qu’ils veillent ensemble sur lui. Autour du félin, l’existence du trio s’organise tant bien que mal, une intimité nouvelle se crée, les souvenirs remontent à la surface. Hayakawa revisite son histoire, le bonheur de la rencontre, le couple qui se délite puis la séparation et le vide. Le chat agit comme un révélateur et son agonie renvoie son maitre à ses regrets, ses abandons, ses fuites. L’homme se confronte à ses peurs, celle de s’engager, celle d’aimer. Paradoxalement, cette longue veille funèbre autour de Sun devient aussi pour lui l’occasion de se redresser, de s’éveiller lentement, avec difficulté et hésitation : « Mon équilibre était désormais plus que précaire, mais j’ai continué à avancer. Bravement »

Les chats ne rient pas est le premier roman de MUKAI Kosuke, auteur par ailleurs de nombreux scénarios de films. C’est une œuvre délicate et mélancolique, au style dépouillé et doux, qui parle de renoncements, de renaissance et de l’importance d’aimer, que ce soit un être humain ou un animal.

Les chats ne rient pas

MUKAI Kosuke

Editions Picquier

160 p – 14 €

Dr Feelbad

Et si le bonheur n’était qu’une vaste arnaque, un concept inventé par des communicants pervers pour nous vendre du bien-être préemballé et formaté ? Un façon de nous guider vers une vie aseptisée, bercée aux aphorismes creux de Paolo Cuelho ou d’Alexandre Jardin. Heureusement, des âmes lucides et bienveillantes ont compris que seul le malheur valait la peine d’être vécu. Rater sa vie, d’accord, mais avec panache ! C’est la solution que propose Cafard noir, un receuil de seize nouvelles publié aux éditions Intervalles. Une sorte d’anti Psychologie Magazine, ou la vie, mode d’emploi, mais en version dépressive. Des amours ratées, des carrières professionnelles en berne, des dégringolades, rien n’est épargné à aux pitoyables héros de ces aventures.

Les récits joyeusement sinistres de cet ouvrage agissent avec humour comme des antidotes ironiques et salutaires à une des maladies de notre époque, l’injonction au bonheur obligatoire. Cette religion du développement personnel que nous vendent une certaine presse, une certaine littérature. Un genre à part entière qui encombre librairies et bibliothèques, qui recèle certes quelques perles, mais aussi beaucoup de vent. Grâce aux auteurs de Cafard noir, broyez du noir, mais avec le sourire au coin des lèvres.

Cafard noir

Ouvrage collectif

Editions Intervalles

192 p – 19 €

Clichés d’amour

La recherche de la perle rare, de la bonne personne, est-ce à cela que doit se réduire notre vie sentimentale ? Pour Stéphane Rose, la réponse est une évidence, la vie à deux n’est pas absolument pas la solution idéale. Dans son essai En finir avec le couple, il en détricote méthodiquement la mythologie. S’attaquant au vocabulaire amoureux, il en traque les nombreux clichés. Refaire sa vie, trouver chaussure à son pieds, accomplir son devoir conjugal… autant d’expressions qui, si on prend le temps d’y réfléchir, laissent un arrière-goût désagréable. Tout en assumant parfaitement sa subjectivité, Stéphane Rose s’attaque à ces lieux communs, les saisit à bras le corp pour mieux les tordre, les triturer pour en extraire toute la vacuité et les contradiction. Derrière la plaidoirie quasi unanime pour la défense du couple, il montre le poids de l’éducation et des normes sociales.

Et si la solitude n’était pas aussi une forme d’accomplissement, beaucoup plus libératrice que le couple ? Pourquoi ne serait-il pas possible d’aimer sans renoncer à sa propre individualité ? Par ses réflexions personnelles et pertinentes, sans aucun dogmatisme, il nous pousse à nous interroger sur notre propre vision du couple et du sentiment amoureux.

En finir avec le couple

Stéphane Rose

La Musardine

128 p – 16 €

Auto-tamponneur

Connaissez-vous le Tampographe Sardon ? C’est un être mi-homme, mi-ours caché au fin fond d’une rue sans grâce du vingtième arrondissement de Paris. Planqué dans son antre-refuge, tel un sorcier des temps anciens, il pratique un art étrange et oublié : la création de tampons encreurs. Pas de simples tampons administratif et sans âme, non, mais des tampons magiques, pleins de créativité, d’humour noir, de sarcasme et de poésie. Si vous trainez du côté du Père-Lachaise, n’hésitez pas à faire une halte dans sa boutique, 4, rue du Repos, c’est une caverne merveilleuse.

En plus de créer des tampons, le Tampographe, de son vrai nom Vincent Sardon, écrit et il le fait avec talent. Il vient de publier un livre, Le Tampographe – Chroniques de la rue du Repos. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ouvrage est à la hauteur de l’œuvre tamponnesque du bonhomme. Outre des photos de ses créations, sources inépuisables de bonheur, on y découvre avec plaisir ses courtes chroniques bougonnes, des extraits de son quotidien sans chronologie particulières, comme des déambulations le nez en l’air, au grès des vents. Entre observation ironique de ses contemporains et autodérision salutaire, Vincent Sardon nous raconte sa vie d’artisan ermite. Et lorsqu’il sort de son atelier tanière, il promène son humanisme ronchon dans les allées du Père-Lachaise, les galeries d’art ou les environs de la place Clichy avec la même verve rieuse et misanthrope.

Le Tampographe – Chroniques de la rue du Repos

Vincent Sardon

Flammarion

248 p – 35 €

On ne devrait jamais quitter Beaupréau

Pierre Barrault est né à Beaupréau, au sud-ouest du Maine-et-Loire.  Depuis il a quitté sa ville natale et vit aujourd’hui à Nantes. Était-ce une bonne idée ? On peut en douter en lisant son dernier roman, Catastrophes. Car depuis, l’univers de l’écrivain, à moins que cela soit celui de son narrateur, semble s’est détraqué, même si lui (le créateur ou sa créature, je ne sais plus trop) reste imperturbable. Tel un Buster Keaton plongé dans un univers d’irréalité virtuelle, le personnage traverse impassible les accidents les plus étranges, dans un monde où tout dysfonctionne. A pied, en train, en voiture (c’est Claire qui conduit) ou enfermé dans sa chambre, rien ne va, mais tout parait normal. L’espace, le temps sont déconstruits, les humains, les animaux se transforment au grès des avanies subies par le héros. On croise les sosies de François Berléand ou Frédéric Lopez, un faux boulanger ou un serveur fragmenté. Heureusement, Claire est là pour donner au tout un semblant de logique.

Catastrophes est le quatrième livre de Pierre Barrault. Son œuvre est un genre littéraire à elle toute seule, une sorte de littérature quantique basée sur le principe de l’inéluctable incertain. Nul logique apparente, donc, dans son dernier roman à l’univers onirique et au style épuré. Mais tout simplement le plaisir de se laisser porter d’une séquence absurde à une autre par les mots de l’auteur, de s’abandonner aux méandres de ce récit joyeusement catastrophique.

Catastrophes

Pierre Barrault

Quidam éditeur

132 p – 15 €

Trop vivante

Simone de Beauvoir a eu une vie avant la célébrité. Et une passion : Elisabeth Lacoin, dite Zaza. Elles se sont rencontrées à l’âge de neuf ans, la mort de Zaza les a brutalement séparées l’année de leurs vingt-et-un ans. Un histoire d’attachement passionné entre deux jeunes filles qui se termine dramatiquement et laisse à celle qui reste une douleur éternelle. Les inséparables est le récit romancé de cette amitié puissante, raconté par Simone de Beauvoir des années après les faits. Zaza est devenue Andrée, Simone, Sylvie. Sylvie est fascinée par Andrée qui représente pour elle la lumière, la vie, la force. Mais c’est une force trop puissante pour la fragile Andrée, prisonnière d’une famille catholique bien-pensante, d’une mère qui l’étouffe et la contrôle. Ecartelée entre son devoir de fidélité envers sa mère, sa foi religieuse et sa soif de liberté et d’amour la jeune femme se consume. Elle est un oiseaux sauvage en cage, trop belle, trop vivante, trop libre, d’une liberté intolérable pour son milieu. Ses contradictions la déchirent, la plongent dans des abymes que Sylvie entrevoit à peine. Ses combats intérieurs la poussent petit à petit vers le précipice, vers un dénouement tragique inexorable.

Dans ce récit porté par une écriture simple et limpide, et un regard à la fois tendre et cruel, Simone de Beauvoir se découvre et ouvre son cœur. Elle porte un regard impitoyable sur une société qui préfère perdre ses enfants plutôt que de les voir s’envoler. Un roman inédit et une très belle surprise.

Les inséparables

Simone de Beauvoir

L’Herne

176 p – 14 €

Les courbes de la vie

Niki de Saint-Phalle, une des artistes majeure du siècle dernier, a eu plusieurs vie. Sa première vie, la jeunesse, l’hôpital Psychiatrique, le mariage, les enfants et la vie domestique, elle l’a vécue comme une prisonnière enterrée vivante, promenant une souffrance inaudible. Derrière ce profond mal-être, l’innommable secret, son viol par son père, quand elle avait onze ans. Heureusement elle découvre Gaudi, le facteur Cheval, l’art et la beauté des courbes. Pour survivre à son enfer intérieur, elle décide de fuir, abandonnant mari et progéniture, une amputation sans anesthésie et un acte salvateur. Paris, l’impasse Ronsin, la rencontre avec Jean Tinguely, commence alors une nouvelle existence. Niki et Jean comme Bonnie and Clyde. La création est son exorcisme, sa seule façon de faire dégorger la rancœur, d’effacer petit à petit la douleur et d’apprivoiser la vie. Les tirs, les Nanas, le Jardin des Tarots… son œuvre, profondément féminine, est immense et foisonnante.

Trencadis, de Caroline Deyns, raconte le destin d’une femme brisée qui s’est reconstruite grâce à son art. La narration fonctionne par séquences, une suite de flashs tels des étincelles de souffrance, d’énergie ou de création, aux formes multiples : récits purs, dialogues, poèmes calligrammes, citations… Un roman d’une grande richesse, puissant, éclaté, bouillonnant et multiple, comme sa fascinante héroïne.

Trencadis

Caroline Deyns

Quidam éditeur

364 p – 22 €

Cités à comparaître

Selon l’écrivain américain Ambrose Bierce, la citation est l’acte de répéter de manière erronée les mots des autres. Pour vous éviter de tomber dans ce regrettable travers, Paul Lambda a eu la lumineuse idée de publier Le cabinet Lambda, une compilation joyeusement érudite de plus de 5 000 citations forcément inoubliables et pertinentes. Classés par ordre alphabétique et par thème, chaque texte est référencé avec précision (auteur, ouvrage…). Frantz Kafka, Tom Waits, François Truffaut ou Kierkegaard, les auteurs sont aussi nombreux que variés. Le cinéma, la littérature, la télévision ou la musique, tous les arts et tous les supports sont mis à contribution.  Avec un tel ouvrage sous la main, vous pourrez enfin briller dans les diners mondains, les salons littéraires et les réceptions chez l’ambassadeur. Enfin, tout cela bien sûr quand le confinement sera terminé. En attendant, si vous ne pouvez pas sortir de chez vous, cela vous laisse tout le temps de déguster, petits bouts par petits bout, avec lenteur et délice, cet indispensable dictionnaire.

Le cabinet Lambda

Paul Lambda

Cactus Inébranlable éditions

724 p – 20 €

Un pavé dans l’anar

« L’anarchie est la haute expression de l’ordre » a écrit Elysée Reclus. Il n’est pas certain que cet adage soit universellement partagé, tant l’idée d’anarchie fait en général office d’épouvantail, symbole de désordre absolu. Pourtant l’anarchisme un courant de pensée riche et complexe, entre philosophie et politique, qui a influencé de nombreux domaines, comme ceux du syndicalisme, de l’art ou de la culture.

Le recueil de nouvelles C’est l’anarchie ! est l’occasion de remettre ce mouvement en lumière, à rebrousse-poil des idées reçues. Vingt auteurs pour vingt nouvelles autour de vingt figures de l’anarchie, ça c’est de l’ordre ! On y croise des personnages  comme Emiliano Zapata, héros mythique de la révolution mexicaine, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, exécutés aux Etats-Unis pour des braquages qu’ils n’avaient pas commis ou Jules Bonnot, leader de la Bande à Bonnot, pour ne citer que les plus connus. Histoires d’espoirs, de révoltes et de répressions, C’est l’anarchie ! est un bel hommage à ces libertaires, utopistes obstinés, qui ont tant voulu changer le monde.

C’est l’anarchie

Editions du Caïman

Collectif

300 p – 15 €

Show lapin

La synthèse est un art subtil et difficile et Didier Paquignon la manie avec talent. Deux ans après Le coup du lapin et autres histoires extravagantes il publie une nouvelle compilation de faits divers illustrée par ses soins. Des histoires réduites à leur quintessence, accompagnées de monotypes en noir et blanc. Des images qui ressemblent à des anciens clichés argentiques retrouvés au fond d’une valise dans un vieux grenier. Le choc des mots (courts) et le poids des estampes. Un joueur de golf provoque la destruction de cinq avions de chasse, un cercueil écrase mortellement le fils du défunt, la police demande gentiment aux criminels de cesser leurs méfaits pendant la canicule… Peu importe la source, parfois inconnue, peu importe la vraisemblance, ce qui importe c’est l’incongruité, le côté bizarre de ces tragédies dérisoires. En quelques mots sobres, l’histoire est résumée, comme un flash aux informations. Cruauté, stupidité, bassesse ou extravagance humaine, sont le terreau de ces drames minuscules qui claquent, tel des slogans publicitaires loufoques et absurdes. On pense aux Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, merveilles de concision, bien avant l’invention des tweets. Dans Tout va bien mon lapin ? Didier Paquignon, peintre et écrivain, dresse un portrait lucide et ironique de l’humanité.

Tout va bien mon lapin

Didier Paquignon

Le Tripode

176 p – 15 €

Off courses

Et si les listes de courses n’étaient en fait que des messages secrets, subtilement codés ? C’est l’incroyable découverte qu’a faite Clémentine Mélois en étudiant pendant des années, cloîtrée dans son laboratoire secret, ces précieux documents. Enfin presque. L’artiste collectionne depuis longtemps les listes de commissions ramassées dans la rue. Des tas de listes, des sèches comme des coups de trique, des longues comme des jours sans pain, des illisibles, des dessinées, des barbouillées…

A partir de ces bouts de papier abandonnés, dont elle publie la photo, elle a imaginé des instantanés de vie. Chaque image raconte un personnage, une histoire, comme la voix off d’un documentaire. Un court récit à la première personne qui est à la biographie ce que le speed-dating est aux histoires d’amour. Naviguant entre surréalisme et banalité tranquille, Sinon J’oublie est un catalogue aléatoire et merveilleux de petites misères et de grands espoirs. Edith, Jeanne, Michel, Kevin et les autres, l’auteure les imagine, leur donne consistance et leur offre pour un instant la parole. A travers son regard tendre, le quotidien le plus banal de ses héros approximatifs se transforme en une série de micro-aventures pleines de poésie et d’humour. Le roman de Clémentine Mélois est un inventaire précieux et dérisoire de petits éclats d’existences. Jacques Prévert peut commencer à s’inquiéter.

Sinon j’oublie

Clémentine Mélois

Grasset

240 p – 16 €

Un sourire incertain

Paris, le milieu des années 80, Louise, 22 ans, a quitté le Havre, attirée par les lumières de la capitale. L’époque est encore à l‘insouciance, le SIDA menace mais reste discret et le monde de la musique semble si attirant aux yeux de la petite provinciale. Après quelques mois de vie en ermite à se remettre d’une rupture douloureuse, elle décide de sortir de sa grotte. Alors les soirées et les concerts s’enchaînent, les amis, les amants, les excès, les ivresses et les petits matins cotonneux. Louise se laisse porter par ce brillant tourbillon, d’un jeune homme moderne à un autre, elle hésite encore mais avance, un sourire incertain aux lèvres.

Louise va encore sortir ce soir est un récit initiatique plein de charme et de mélancolie. On y entend des rires, des bavardages, des bruits de verres qui s’entrechoquent et de la musique pop. On y parle de joies, de plaisirs, de doutes et de solitude. François Gorin, ancien journaliste passé notamment par le magazine Rock & Folk, suit les pas de cette attachante jeune femme toujours en mouvement, de fêtes en fêtes, d’appartements parisiens en boîtes de nuit. Cette jolie Louise en rappelle fortement une autre, celle jouée par l’inoubliable Pascale Ogier dans le film Les nuits de la pleine Lune d’Eric Rohmer, sorti en 1984. Un parfum rohmérien revendiqué qui imprègne doucement le roman de François Gorin.

Louise va encore sortir ce soir

François Gorin

Médiapop Editions

196 p – 15 €