Flics frasques

Les Dentus sont un peu à la police ce que les Dalton sont au crime : une bande de quatre bras cassés. Plutôt truffes que fins limiers, enquêteurs aléatoires et penseurs approximatifs, avec eux les délinquants peuvent dormir tranquilles. Si encore ils n’étaient que d’aimables tire-au-flanc, des Gaston Lagaffe du quai des Orfèvres, cela serait un moindre mal. Malheureusement Raoul, le chef de ce quatuor, je n’ose pas dire la tête pensante, est à la recherche du dossier majuscule, celui qui, il en est persuadé, fera de lui un des plus grands flics de France. Alors, lorsque, par malheur, leur tombe entre les mains une sombre et délicate affaire avec deux coupables pour une seule victime, cela ne peut que tourner au désastre judiciaire.

Les Dentus – De pire en pire est une bande dessinée hilarante, une réjouissante parodie de polar. Les recherches de ces fonctionnaires zélés mais bas du front tiennent plus de la logique des Shadocks que de la rigueur d’un Sherlock Holmes.  Tels des Burma de bazar ou des Maigret mal finis, ils déambulent dans un Paris légèrement transformé mais plus vrai que nature, multipliant bourdes et gaffes, cherchant en vain à suivre les traces de leurs glorieux ainés. Une BD policière d’Anthony Pascal joyeusement loufoque.

Les Dentus – De pire en pire

Anthony Pascal

La mouche-krocodile

66 p – 16 €

Faux-semblants

Le MIND MANAGEMENT a été détruit. C’était pourtant un beau projet au départ, censé rendre le monde meilleur. Mais il était devenu trop puissant, trop dangereux et trop indépendant pour les Etats qui avaient recours aux services de cette mystérieuse entité aux ramifications internationales. Sa spécialité, la manipulation des esprits, grâce à une armée clandestine d’agents dotés de pouvoirs paranormaux. Mais l’organisation est en train de renaître de ses cendres, à l’instigation de l’Effaceur, une de ses agentes les plus puissantes. Meru Marlow s’est promise de tout faire pour anéantir cette puissance malfaisante en pleine renaissance.

MIND MGMT – Rapport d’opération 3/3 est le troisième tome d’une série écrite et dessinée par Matt Kindt. Une saga d’espionnage paranoïaque, entre Jason Borne, Matrix et Kill Bill, qui raconte la lutte à mort de Meru et de ses rares alliés contre l’Effaceur et sa légion de l’ombre. Meru, la jeune femme perdue et en fuite qui se transforme en guerrière, l’Effaceur dont la présence maléfique hante la quête de Meru, tel un fantôme menaçant. Au cœur de ce conflit, la soif du pouvoir, celui qui permet de contrôler les pensées et les âmes. Des mises en abîme, des faux-semblants, des flash-backs, des narrations éclatées qui se rejoignent, le récit est une construction sophistiquée et fascinante d’une grande richesse. Matt Kindt, avec ses aquarelles à la douceur trompeuse, manipule les lecteurs comme le MIND MANGEMENT ses agents et ses cibles. Une œuvre passionnante et formidablement addictive, qui raconte aussi en creux beaucoup de notre société, ses utopies dévoyées, ses manipulations ou ses luttes secrètes.

MIND MGMT – Rapport d’opérations 3/3

Matt Kindt

Monsieur Toussaint LOUVERTURE

344 p 24,50 €

Alien nations

Imaginez un monde où les individus ont renoncé à toute liberté de pensée. Imaginez un monde où les croyances, le progrès technique ou la pression sociale ont annihilé toute velléité d’autonomie personnelle. Imaginez un monde où les humains ont été transformés en des sortes de zombies ou d’aliens moutonniers et décérébrés. C’est le cœur des neuf contes fantastiques racontés et dessinés par Ersin Karabulut dans Jusqu’ici tout allait bien…  Mais ces histoires sont-elles aussi extraordinaires qu’il y paraît ? Car elles prennent leurs racines dans le quotidien de nos sociétés soi-disant modernes. L’omniprésence des nouvelles technologies, le poids des religions, la puissance de la norme sociale et autres dogmes sont autant de formes d’aliénations qui sont les germes de ce futur angoissant que décrit l’auteur.

Ersin Karabulut est un dessinateur turc parmi les plus connus. Dans Jusqu’ici tout allait bien… il invente des fables noires et angoissantes où le rire est grinçant, où ses héros sont englués dans une vie qui les écrase. Son dessin fin et précis, aux couleurs pâles, oscille entre réalisme et caricature et renforce l’étrangeté des récits. Un album de bande dessinée puissant et troublant.

Jusqu’ici tout allait bien

Ersin Karabulut

Fluide Glacial

80 p – 16,90 €

Manuel de la bêtise ordinaire

En 2019 Faut pas prendre les cons pour des gens, de Emmanuel Reuzé, au dessin et au scénario, et son co-scénariste Nicolas Rouhaud, a été un véritable succès de la bande dessinée. Ils ont donc décidé de remettre cela, pour une deuxième cuvée tout aussi grinçante que la première. Le monde de l’entreprise, l’ultra libéralisme, la pauvreté, l’enseignement, l’immigration, l’écologie… Faut pas prendre les cons pour des gens 02 pourrait être un parfait digest de tous les sujets de société qui font la une des médias. Mais le ton y est tout sauf sérieux, plutôt du genre sarcastique, un peu dans l’esprit d’un Groland, l’émission de Canal +. De courtes histoires au dessin réaliste, d’une ou deux pages, autour d’un thème d’actualité, où la logique apparente est poussé jusqu’au bout de l’absurde. Un manuel de la bêtise ordinaire à l’humour caustique et cruel, qui met en lumière la violence des rapports sociaux et la cruauté économique qui détruit petit à petit l’humanité et sa planète. L’album de Emmanuel Reuzé et Nicolas Rouhaud agit comme un formidable antidote aux discours à la gloire de la modernité, pour mieux en démontrer l’inanité. Un rire thérapeutique en quelque sorte.

Faut pas prendre les cons pour des gens 02

Emmanuel Reuzé et Nicolas Rouhaud

Fluide glacial

56 p – 12,90 €

La cité des enfants perdus

Falloujah, en Irak, fut pendant longtemps pour le Français Feurat Alani le pays des vacances en famille, le bonheur partagé, les parfums d’abricot et de cardamome. Un jour de 2004, la mort s’est abattue sur la ville, dévorant inexorablement les enfants de la « cité des mosquées ». La révolte des habitants, le siège par l’armée américaine, les bombardement intenses… Falloujah la rebelle, pour avoir voulu résister à l’envahisseur étranger, a été terrassée. Devenu journaliste, Feurat Alani est revenu sur les pas de sa jeunesse, pour y découvrir les profondes cicatrices, tant morales que physiques, laissées par le conflit. Ainsi que le raconte l’oncle Imad à son neveu : « Des armes étranges et monstrueuses ont semé la mort dans la population ». Comme si cela ne suffisait pas, les bébés nés après les frappes américaines ont payé très cher le prix de la folie humaine. Décès prématurés, maladies et de malformations ont touché près d’un enfant sur dix. Parti enquêter sur ce phénomène aux Etats-Unis puis au Pays de Galles, le reporter découvre que des milliers de tonnes d’uranium appauvri, peut-être même enrichi, ont été déversées sur Falloujah par l’armée US, provoquant dans la population des dégâts pires qu’à Hiroshima.

Entre récit autobiographique et enquête journalistique, Falloujah Ma campagne est une œuvre graphique âpre, sombre et sensible qui raconte avec lucidité l’enfer vécu par les femmes et hommes de la cité martyr. Le dessin en noir et blanc, sobre et expressif d’Halim illustre remarquablement les propos de Feurat Alani.

Falloujah Ma campagne perdue

Scénario : Feurat Alani

Dessin : Halim

Les escales

126 p – 18 €

Meilleurs ennemis

On ne choisit pas sa famille. En revanche, on a toujours le choix de ses ennemis, donc autant les sélectionner avec tact. Combien d’inimitiés ont été gâchées bêtement faute d’avoir su choisir un adversaire à la hauteur. Nicolas Moog et Gilles Rochier n’ont manifestement pas ce souci. Ils se détestent, mais avec ferveur, se haïssent avec talent. Et comme ils ne sont pas bégueules, ils ont décidé d’un commun désaccord de partager leur exécration mutuelle dans un album qu’ils ont sobrement intitulé L’autre con.

Mélange de dessins moqueurs et d’échanges de textos hargneux, L’autre con est la chronique joyeusement irrespectueuse d’une fausse animosité entre deux artistes qui s’admirent en vrai mais n’osent pas trop le crier sur les toits. Quand la mauvaise foi devient un art jubilatoire.

L’autre con

Nicolas Moog et Gilles Rochier

Editions Rouquemoute

84 p – 9 €

Ma sorcière mal aimée

Imaginez un marais putride peuplé de créatures abjectes, monstres hostiles et entités démoniaques. C’est le domaine de Radada, sorcière de son état, et de son fidèle et lubrique animal de compagnie, Francis. La dame n’aspire qu’à une chose, qu’on la laisse tranquille. Mais il y a sa sœur Mélusine, ennemie jurée, les paysans de la région, le Diable, Neptune et tout une kyrielle d’entités plus ou moins douteuses qui ne semblent avoir pour seule ambition que de nuire à la magicienne. Alors bien sûr ça l’énerve, il lui arrive de perdre son sang-froid et de commettre des horreurs, mais il faut bien qu’elle défende son cher marais.

Radada est un personnage de BD créé en 1992 par Gaudelette, au dessin et au scénario, et Sauger, co-scénariste. Une héroïne infréquentable à la mauvaise humeur franchement réjouissante, et dont les sévices ne sont finalement qu’une juste réponse à la bêtise et à l’avidité des humains. Radada l’intégrale est l’occasion de replonger avec délice dans les frasques de cette désopilante mégère.

Radada l’intégrale

Gaudelette et Sauger

Fluide Glacial

160 p – 24,90 €

La guerre des Z toiles

Imaginez que les bonnes fées aient oublié de se pencher sur le berceau de George Lucas, le cinéaste américain. Imaginez que, au lieu de croiser les routes de Francis Ford Coppola et de Stephen Spielberg, Lucas soit malheureusement tombé sur Dany Delfonso, improbable producteur de films de science-fiction de série Z. Imaginez que ledit producteur, au bord de la faillite, décide de pervertir le scénario de Star Wars pour en faire un long-métrage X bas de gamme. Tel est le postulat de Star Fixion, album dessiné par Obion, coécrit par Obion et Bernstein et publié chez Fluide Glacial.

Entre les mains d’Obion et de Bernstein, la success-story hollywoodienne se transforme en une aventure erratique et hilarante, truffée de jeux de mots et de quiproquos loufoques. La fabrication du film devient la réjouissante balade d’une bande de branquignols dans les bas-fonds du cinéma de troisième zone. La BD pastiche à tout va la saga intergalactique pour une uchronie joyeusement irrespectueuse et un hommage plein d’humour au génial créateur de Luke Skywalker.

Star Fixion

Obion et Bernstein

Fluide Glacial

56 p – 12,90 €

Bandes débinées

Pixel Vengeur est un mal élevé, Pixel Vengeur est un insolent, Pixel Vengeur est un malfaisant ! Pire que cela, il a créé Black et Mortamère, deux anti-héros paresseux et bagarreurs dont la seule occupation connue est de répandre la terreur et le désordre dans le joli monde de la BD. Ce sont deux espèces de petits caïds de banlieue qui s’incrustent dans l’univers des plus grands créateurs comme pour mieux les débiner.

Dans Black et Mortamère, l’intégrale de sa mère, le dessinateur s’attaque à des monstres sacrés tels que Edgar P Jacobs, Moebius ou Drouillet, détournant brillamment leurs styles et leurs codes dans une série de courtes histoires dessinées. Evidemment, son duo de bras cassés sème la pagaille, dézingue à tout-va ces icônes du 9ème art. Même les super-héros de Marvel Comics, la mythique maison d’édition américaine, ne font pas le poids face à nos deux zigotos. L’album de Pixel Vengeur est une parodie talentueuse et hilarante, un hommage même pas déguisé aux artistes qui l’ont fait rêver.

Black et Mortamère, l’intégrale de sa mère

Pixel Vengeur

Editions Rouquemoute

264 p 34 €

Et pour se faire une idée, vous pouvez en consulter des extraits sur le site des éditions Rouquemoute

Monstres et compagnie

Moi ce que j'aime, c'est les monstres

Il y a des livres qui vous happent et ne vous lâchent plus, même après les avoir refermés. Ce sont des objets rares, précieux. Moi ce que j’aime, c’est les monstres, roman graphique d’Emil Ferris, appartient à cette catégorie. L’ouvrage se présente comme le journal intime de Karen Reyes, une enfant latino à l’âme d’artiste de 10 ans, dans le Chicago des années 60. Confrontée à la mort violente de sa belle voisine Anka Silverberg (suicide, meurtre ?), aux moqueries des enfants de son âge, à la maladie, à la dureté des adultes, Karen s’invente un monde peuplé de créatures effrayantes où elle trouve refuge quand tout va mal.

Moi ce que j’aime, c’est les monstres parle du poids du passé, de la différence, de la solitude, de la violence, de l’enfance et la peur de grandir. Mais aussi de la découverte, de l’art, de l’amour, de la liberté. C’est une œuvre d’une incroyable richesse, dans le dessin comme dans la narration. Un récit dense, sombre et lumineux à la fois, plein d’émotion, où les vrais monstres ne sont pas toujours ceux que l’on imagine. Le graphisme puissant, expressionniste, tracé uniquement au stylo bille, évoque Robert Crumb, un des très grands de la bande dessinée américaine. Textes et images s’imbriquent subtilement, formant un tout indissociable.

Le livre d’Emil Ferris est son premier, publié en 2017 aux Etats-Unis à plus de 50 ans passés, après six années d’un travail acharné, une multitude de refus d’éditeurs et d’autres avanies. Il aurait été plus que dommage que ce chef-d’œuvre reste dans les tiroirs de sa créatrice. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont eu l’excellente idée d’en publier le premier tome pour la rentrée. Vivement la suite.

Moi ce que j’aime, c’est les monstres

Emil Ferris

Monsieur Toussaint Louverture

416 p – 30,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1813 du 27 septembre 2018

Eaux magiques

L'enfant et la riviere

Pascalet habite en Provence avec ses parents. Un jour, ceux-ci s’absentent pour quelques temps et le confient à sa tante, qui a d’autres choses à faire que de surveiller son neveu. Attiré irrésistiblement par la rivière qui coule non loin de là, dont il a interdiction de s’approcher, l’enfant fugue et part à la découverte de cet espace sauvage tant fantasmé. Son escapade fluviale se transforme alors en un périple effrayant et merveilleux, en compagnie de Gatzo un gamin de son âge croisé en chemin. Dans cet univers aquatique plein de silences et de bruits, un poisson, un oiseau, une créature inconnue, tout est mystère ou émerveillement,

L’enfant et la rivière est un roman écrit en 1945 par Henri Bosco, transposé en bande dessinée par Xavier Coste. La Provence est un pays de lumières et de parfums. Le soleil écrasant, la fraîcheur de l’eau, le vert des cyprès, la limpidité d’un ciel de nuit étoilé, la douceur d’un matin calme, la légèreté d’une libellule, l’illustrateur a parfaitement su retranscrire toute la sensualité de cette région, grâce notamment à un usage subtil des couleurs, aussi riches et variées que les ambiances traversées par le jeune fugitif.

Au delà du plaisir des yeux que procure la lecture de l’ouvrage, L’enfant et la rivière est aussi un joli et émouvant récit initiatique. A travers le regard de l’apprenti aventurier, la petite évasion devient une odyssée onirique au long cours entre plages abandonnées, îles sauvages et falaises, à la découverte du monde, de la vie et de l’amitié. Un roman graphique plein de magie et de rêve.

L’enfant et la rivière

Xavier Coste, d’après le roman de Henri Bosco

Sarbacane

112 p – 19,50 €

La mort était au fond du puits

Petite souriante

Une ferme perdue au milieu de nulle part, dans un  paysage sans fin, désertique. Josep Pla, dit Pep, et Dora son épouse, y élèvent des autruches. C’est un couple aigri et mal assorti qui partage sa vie avec Beli, bientôt 18 ans, la fille de Dora. Pep et Beli sont amant et ont  élaboré un plan pour assassiner Dora. Pep se charge d’éliminer  sa femme et jette son corps au fond d’un puits. Mais tout le monde ne se laisse pas massacrer aussi facilement et les morts réservent parfois de glaçantes surprises.

L’album La petite souriante est une bande dessinée macabre et fantastique, un thriller bizarre à l’humour sarcastique et sanguinolent. Les auteurs, Zidrou au scénario et Benoît Springer au dessin, ont construit un monde fermé, malgré son immensité apparente, dans lequel flotte un parfum sombre et surnaturel, quelque part  entre les histoires extraordinaires d’Edgar Poe et les films de zombie de Georges A Romero. Le dessin et les couleurs contribuent à cette ambiance lugubre. Les cases sont souvent monochromes,  comme les images noir et blanc d’un vieux film d’épouvante. La couleur est utilisée avec sobriété : deux teintes pas plus. Elle imprègne le récit d’une impression de chaleur étouffante, d’un sentiment de fatalité engluant les protagonistes dans un quasi huis-clos délétère. Le trait de Benoît Springer est cruellement expressionniste, sans pitié pour les médiocres héros de cette triste aventure.

L’album tire son nom d’une chanson « Elle était souriante » joyeuse contine des années 1900 narrant les horribles mésaventures d’une châtelaine à l’optimisme inébranlable. Chez Zidrou et Springer le sourire se teinte de cruauté sadique, mais ce court album sera un plaisir pour les amateurs d’humour noir et d’effrois.

 

La petite souriante

Zidrou et Benoît Springer

Dupuis

72 p – 14,50 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1800-1801 du 24-31 mai 2018

Petite souriante

Au delà du Périph

Mise en page 1

Les Hauts-de-Seine (le 92) ne se résument pas à l’opulence de Neuilly-sur-Seine ou de la plus discrète Marne-la-coquette. Les héros de la bande dessinée La petite couronne, deux amis à la quarantaine bien avancée, vivent, ou plutôt survivent, dans une cité comme il en existe tant au delà du périphérique parisien. Un de ces endroits au nom censé faire rêver, où les immeubles sont décorés de couleurs pastel, maquillages malhabiles qui cachent difficilement le gris et la difficulté des existences.  Ceux qui en ont eu la possibilité sont partis depuis longtemps, ceux qui restent font ce qu’ils peuvent. La banlieue de leur enfance est devenu le pays de la débrouille approximative, des plans plus ou moins douteux et de la glande.

Dans ces zones entre deux mondes, on croise des dealers, des flics, des bandes de jeunes qui promènent leur ennui  et des épiciers arabes, ces figures presque obligées des quartiers. Mais on est loin du fantasme des « no go zones ». Car Gilles Rochier, scénariste et dessinateur de l’album, a de la tendresse pour ses personnages, des pères de famille légèrement dépassés, adolescents encore attardés. Il les connait bien, il les croise tous les jours, ses frères, ses copains, ses voisins. Il y a, dans la société dépeinte par Gilles Rochier une profonde humanité faite de doutes, de peurs, de violence latente, mais aussi de chaleur et d’amitié. On rit et on sourit souvent aux petites mésaventures de ces copains un peu paumés, même si parfois le rire est teinté de mélancolie. Le dessin faussement naïf, aux teintes jaunes, presque sépias, donne aux courts récits qui rythment La petite couronne, une douceur et une poésie qui contraste avec dureté du quotidien qu’il décrit. Un album qui touche, à la fois âpre et délicat.

La petite couronne

Gilles Rochier

Edition 6 pieds sous terre

96 p – 16 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1790 du 8 mars 2018

La forêt inachevée

Forêt millénaire

Wataru, un enfant de Tokyo, est recueilli par ses grands-parents dans un bourg isolé des montagnes, après le divorce de ses parents et la maladie de sa mère. Un peu perdu, confronté à un univers qui lui est complètement étranger, il va découvrir la vieille forêt qui entoure le village et petit à petit apprivoiser cet étrange et sauvage environnement.

La Forêt millénaire est l’ultime création d’un des plus grands artistes du manga japonais, Jirô Taniguchi. Conçue spécifiquement pour un éditeur français, sa réalisation a malheureusement été définitivement interrompue par le décès de l’auteur. A la vue de ce très bel ouvrage, dont quatre autre tomes étaient prévus, on peut mesurer l’ampleur de la tâche envisagée.

La Forêt millénaire est donc un récit inachevé. Cela qui pourrait paraître quelque peu frustrant. Pourtant le livre de Taniguchi est un magnifique objet de lecture, grâce au travail des éditions Rue de Sèvre. Une histoire pleine de silences, souvent méditatifs, à l’image de Wataru, son mélancolique héros. L’enfant se retrouve confronté à une nature puissante, mystérieuse, ancienne et bienveillante, qui l’accueille et le guide, lui donnant le courage de se surpasser. Le texte est minimal, ce sont les images qui parlent : des dessins d’une beauté à couper le souffle, aux délicates couleurs d’aquarelle ou le vert prédomine. Cette ébauche de conte écologique et fantastique est complétée par un passionnant dossier sur la genèse de ce projet qui tenait particulièrement à cœur au dessinateur. En bonus l’ouvrage propose des extraits des carnets de l’artiste, comme une plongée dans son intimité. Une très belle approche de l’œuvre de Jirô Taniguchi, pour ceux qui ne le connaissent pas, un ouvrage indispensable pour ses fans.

La forêt millénaire

Jirô Taniguchi

Rue de Sèvre

72 p – 18 €

Le chirurgien-dentiste n° 1784-1785 du 25 janvier – 1er février 2018

NOUVELLES DU FRONT

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Robert Capa est considéré comme l’un des plus grands photographes du XXe siècle. Il a bâti l’essentiel de son succès grâce à ses images de guerre. Plusieurs de ses clichés ont fait le tour du monde, comme celui d’un soldat républicain espagnol tué au combat, ou ceux du débarquement en Normandie.

L’album Capa, l’étoile filante, de Florent Silloray est une biographie dessinée du célèbre reporter.  Elle nous fait découvrir un personnage naviguant entre l’ombre et la lumière. Capa est sans doute le premier photographe à atteindre un véritable statut de star. Il a collectionné les succès professionnels, les amitiés célèbres (Hemingway) et les conquêtes féminines (Ingrid Bergman). Avec quelques amis dont Cartier-Bresson, il a fondé l’agence Magnum, première agence coopérative de photographes, qui existe encore aujourd’hui. Mais Capa a perdu l’amour de sa vie, Gerda Taro, elle aussi photographe, tuée au cours de la guerre d’Espagne. Il ne s’en est jamais tout à fait remis. Il a cherché à l’oublier en se grisant à l’adrénaline, à l’alcool ou aux femmes, dans une cavalcade frénétique. Lors des reportages de guerre, il a toujours essayé d’être au plus près des zones de combats, jouant avec le danger et défiant constamment la mort si proche. Celle-ci a pourtant fini par avoir le dessus, alors qu’il n’avait que 40 ans, au cours d’un reportage pendant la guerre d’Indochine.

Florent Silloray a commencé comme illustrateur jeunesse avant de publier un premier roman graphique intitulé Le Carnet de Roger en 2011. Dans ce nouvel ouvrage, il nous livre une vision très personnelle du reporter, qui dépasse l’image ressassée du journaliste héros des temps modernes. Le photographe de talent y apparaît également faillible et imparfait, hanté par la figure de Gerda. En un mot, humain. Le dessin aux couleurs sépia et au style photographique, tel un vieux numéro de Life ou Paris Match retrouvé dans un grenier, épouse parfaitement le récit. Un album à mi-chemin entre nostalgie et histoire.

Capa, l’étoile filante

Florent Silloray

Casterman

88 pages, 17 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1693-1694 du 28 janvier 2016