Monstres et compagnie

Moi ce que j'aime, c'est les monstres

Il y a des livres qui vous happent et ne vous lâchent plus, même après les avoir refermés. Ce sont des objets rares, précieux. Moi ce que j’aime, c’est les monstres, roman graphique d’Emil Ferris, appartient à cette catégorie. L’ouvrage se présente comme le journal intime de Karen Reyes, une enfant latino à l’âme d’artiste de 10 ans, dans le Chicago des années 60. Confrontée à la mort violente de sa belle voisine Anka Silverberg (suicide, meurtre ?), aux moqueries des enfants de son âge, à la maladie, à la dureté des adultes, Karen s’invente un monde peuplé de créatures effrayantes où elle trouve refuge quand tout va mal.

Moi ce que j’aime, c’est les monstres parle du poids du passé, de la différence, de la solitude, de la violence, de l’enfance et la peur de grandir. Mais aussi de la découverte, de l’art, de l’amour, de la liberté. C’est une œuvre d’une incroyable richesse, dans le dessin comme dans la narration. Un récit dense, sombre et lumineux à la fois, plein d’émotion, où les vrais monstres ne sont pas toujours ceux que l’on imagine. Le graphisme puissant, expressionniste, tracé uniquement au stylo bille, évoque Robert Crumb, un des très grands de la bande dessinée américaine. Textes et images s’imbriquent subtilement, formant un tout indissociable.

Le livre d’Emil Ferris est son premier, publié en 2017 aux Etats-Unis à plus de 50 ans passés, après six années d’un travail acharné, une multitude de refus d’éditeurs et d’autres avanies. Il aurait été plus que dommage que ce chef-d’œuvre reste dans les tiroirs de sa créatrice. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont eu l’excellente idée d’en publier le premier tome pour la rentrée. Vivement la suite.

Moi ce que j’aime, c’est les monstres

Emil Ferris

Monsieur Toussaint Louverture

416 p – 30,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1813 du 27 septembre 2018

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Eaux magiques

L'enfant et la riviere

Pascalet habite en Provence avec ses parents. Un jour, ceux-ci s’absentent pour quelques temps et le confient à sa tante, qui a d’autres choses à faire que de surveiller son neveu. Attiré irrésistiblement par la rivière qui coule non loin de là, dont il a interdiction de s’approcher, l’enfant fugue et part à la découverte de cet espace sauvage tant fantasmé. Son escapade fluviale se transforme alors en un périple effrayant et merveilleux, en compagnie de Gatzo un gamin de son âge croisé en chemin. Dans cet univers aquatique plein de silences et de bruits, un poisson, un oiseau, une créature inconnue, tout est mystère ou émerveillement,

L’enfant et la rivière est un roman écrit en 1945 par Henri Bosco, transposé en bande dessinée par Xavier Coste. La Provence est un pays de lumières et de parfums. Le soleil écrasant, la fraîcheur de l’eau, le vert des cyprès, la limpidité d’un ciel de nuit étoilé, la douceur d’un matin calme, la légèreté d’une libellule, l’illustrateur a parfaitement su retranscrire toute la sensualité de cette région, grâce notamment à un usage subtil des couleurs, aussi riches et variées que les ambiances traversées par le jeune fugitif.

Au delà du plaisir des yeux que procure la lecture de l’ouvrage, L’enfant et la rivière est aussi un joli et émouvant récit initiatique. A travers le regard de l’apprenti aventurier, la petite évasion devient une odyssée onirique au long cours entre plages abandonnées, îles sauvages et falaises, à la découverte du monde, de la vie et de l’amitié. Un roman graphique plein de magie et de rêve.

L’enfant et la rivière

Xavier Coste, d’après le roman de Henri Bosco

Sarbacane

112 p – 19,50 €

La mort était au fond du puits

Petite souriante

Une ferme perdue au milieu de nulle part, dans un  paysage sans fin, désertique. Josep Pla, dit Pep, et Dora son épouse, y élèvent des autruches. C’est un couple aigri et mal assorti qui partage sa vie avec Beli, bientôt 18 ans, la fille de Dora. Pep et Beli sont amant et ont  élaboré un plan pour assassiner Dora. Pep se charge d’éliminer  sa femme et jette son corps au fond d’un puits. Mais tout le monde ne se laisse pas massacrer aussi facilement et les morts réservent parfois de glaçantes surprises.

L’album La petite souriante est une bande dessinée macabre et fantastique, un thriller bizarre à l’humour sarcastique et sanguinolent. Les auteurs, Zidrou au scénario et Benoît Springer au dessin, ont construit un monde fermé, malgré son immensité apparente, dans lequel flotte un parfum sombre et surnaturel, quelque part  entre les histoires extraordinaires d’Edgar Poe et les films de zombie de Georges A Romero. Le dessin et les couleurs contribuent à cette ambiance lugubre. Les cases sont souvent monochromes,  comme les images noir et blanc d’un vieux film d’épouvante. La couleur est utilisée avec sobriété : deux teintes pas plus. Elle imprègne le récit d’une impression de chaleur étouffante, d’un sentiment de fatalité engluant les protagonistes dans un quasi huis-clos délétère. Le trait de Benoît Springer est cruellement expressionniste, sans pitié pour les médiocres héros de cette triste aventure.

L’album tire son nom d’une chanson « Elle était souriante » joyeuse contine des années 1900 narrant les horribles mésaventures d’une châtelaine à l’optimisme inébranlable. Chez Zidrou et Springer le sourire se teinte de cruauté sadique, mais ce court album sera un plaisir pour les amateurs d’humour noir et d’effrois.

 

La petite souriante

Zidrou et Benoît Springer

Dupuis

72 p – 14,50 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1800-1801 du 24-31 mai 2018

Petite souriante

Au delà du Périph

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Les Hauts-de-Seine (le 92) ne se résument pas à l’opulence de Neuilly-sur-Seine ou de la plus discrète Marne-la-coquette. Les héros de la bande dessinée La petite couronne, deux amis à la quarantaine bien avancée, vivent, ou plutôt survivent, dans une cité comme il en existe tant au delà du périphérique parisien. Un de ces endroits au nom censé faire rêver, où les immeubles sont décorés de couleurs pastel, maquillages malhabiles qui cachent difficilement le gris et la difficulté des existences.  Ceux qui en ont eu la possibilité sont partis depuis longtemps, ceux qui restent font ce qu’ils peuvent. La banlieue de leur enfance est devenu le pays de la débrouille approximative, des plans plus ou moins douteux et de la glande.

Dans ces zones entre deux mondes, on croise des dealers, des flics, des bandes de jeunes qui promènent leur ennui  et des épiciers arabes, ces figures presque obligées des quartiers. Mais on est loin du fantasme des « no go zones ». Car Gilles Rochier, scénariste et dessinateur de l’album, a de la tendresse pour ses personnages, des pères de famille légèrement dépassés, adolescents encore attardés. Il les connait bien, il les croise tous les jours, ses frères, ses copains, ses voisins. Il y a, dans la société dépeinte par Gilles Rochier une profonde humanité faite de doutes, de peurs, de violence latente, mais aussi de chaleur et d’amitié. On rit et on sourit souvent aux petites mésaventures de ces copains un peu paumés, même si parfois le rire est teinté de mélancolie. Le dessin faussement naïf, aux teintes jaunes, presque sépias, donne aux courts récits qui rythment La petite couronne, une douceur et une poésie qui contraste avec dureté du quotidien qu’il décrit. Un album qui touche, à la fois âpre et délicat.

La petite couronne

Gilles Rochier

Edition 6 pieds sous terre

96 p – 16 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1790 du 8 mars 2018

La forêt inachevée

Forêt millénaire

Wataru, un enfant de Tokyo, est recueilli par ses grands-parents dans un bourg isolé des montagnes, après le divorce de ses parents et la maladie de sa mère. Un peu perdu, confronté à un univers qui lui est complètement étranger, il va découvrir la vieille forêt qui entoure le village et petit à petit apprivoiser cet étrange et sauvage environnement.

La Forêt millénaire est l’ultime création d’un des plus grands artistes du manga japonais, Jirô Taniguchi. Conçue spécifiquement pour un éditeur français, sa réalisation a malheureusement été définitivement interrompue par le décès de l’auteur. A la vue de ce très bel ouvrage, dont quatre autre tomes étaient prévus, on peut mesurer l’ampleur de la tâche envisagée.

La Forêt millénaire est donc un récit inachevé. Cela qui pourrait paraître quelque peu frustrant. Pourtant le livre de Taniguchi est un magnifique objet de lecture, grâce au travail des éditions Rue de Sèvre. Une histoire pleine de silences, souvent méditatifs, à l’image de Wataru, son mélancolique héros. L’enfant se retrouve confronté à une nature puissante, mystérieuse, ancienne et bienveillante, qui l’accueille et le guide, lui donnant le courage de se surpasser. Le texte est minimal, ce sont les images qui parlent : des dessins d’une beauté à couper le souffle, aux délicates couleurs d’aquarelle ou le vert prédomine. Cette ébauche de conte écologique et fantastique est complétée par un passionnant dossier sur la genèse de ce projet qui tenait particulièrement à cœur au dessinateur. En bonus l’ouvrage propose des extraits des carnets de l’artiste, comme une plongée dans son intimité. Une très belle approche de l’œuvre de Jirô Taniguchi, pour ceux qui ne le connaissent pas, un ouvrage indispensable pour ses fans.

La forêt millénaire

Jirô Taniguchi

Rue de Sèvre

72 p – 18 €

Le chirurgien-dentiste n° 1784-1785 du 25 janvier – 1er février 2018

NOUVELLES DU FRONT

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Robert Capa est considéré comme l’un des plus grands photographes du XXe siècle. Il a bâti l’essentiel de son succès grâce à ses images de guerre. Plusieurs de ses clichés ont fait le tour du monde, comme celui d’un soldat républicain espagnol tué au combat, ou ceux du débarquement en Normandie.

L’album Capa, l’étoile filante, de Florent Silloray est une biographie dessinée du célèbre reporter.  Elle nous fait découvrir un personnage naviguant entre l’ombre et la lumière. Capa est sans doute le premier photographe à atteindre un véritable statut de star. Il a collectionné les succès professionnels, les amitiés célèbres (Hemingway) et les conquêtes féminines (Ingrid Bergman). Avec quelques amis dont Cartier-Bresson, il a fondé l’agence Magnum, première agence coopérative de photographes, qui existe encore aujourd’hui. Mais Capa a perdu l’amour de sa vie, Gerda Taro, elle aussi photographe, tuée au cours de la guerre d’Espagne. Il ne s’en est jamais tout à fait remis. Il a cherché à l’oublier en se grisant à l’adrénaline, à l’alcool ou aux femmes, dans une cavalcade frénétique. Lors des reportages de guerre, il a toujours essayé d’être au plus près des zones de combats, jouant avec le danger et défiant constamment la mort si proche. Celle-ci a pourtant fini par avoir le dessus, alors qu’il n’avait que 40 ans, au cours d’un reportage pendant la guerre d’Indochine.

Florent Silloray a commencé comme illustrateur jeunesse avant de publier un premier roman graphique intitulé Le Carnet de Roger en 2011. Dans ce nouvel ouvrage, il nous livre une vision très personnelle du reporter, qui dépasse l’image ressassée du journaliste héros des temps modernes. Le photographe de talent y apparaît également faillible et imparfait, hanté par la figure de Gerda. En un mot, humain. Le dessin aux couleurs sépia et au style photographique, tel un vieux numéro de Life ou Paris Match retrouvé dans un grenier, épouse parfaitement le récit. Un album à mi-chemin entre nostalgie et histoire.

Capa, l’étoile filante

Florent Silloray

Casterman

88 pages, 17 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1693-1694 du 28 janvier 2016

Made in France

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Les États-Unis ont Superman, nous, nous avons Superdupont, premier et seul superhéros 100 % français, dont les super pouvoirs n’ont rien à envier à son collègue made in USA. Sa mission : protéger notre beau pays contre tous les complots ourdis par les forces du mal. C’est le défenseur des valeurs de la France éternelle, celle du camembert normand, de la baguette et du drapeau tricolore !

Dans le dernier opus de ses aventures, notre héros national connaît les joies de la paternité. Inutile de préciser que le rejeton a hérité des dons de son père et qu’il montre, à peine né, des capacités hors normes. Comme dans toute histoire de superhéros qui se respecte, des ultra méchants, ici représentés par le Pape des Ténèbres, vont essayer de contrecarrer les projets de Superdupont : ils décident de kidnapper son fils, mauvaise idée qu’il vont bien sûr payer cher.

Superdupont est un personnage de bande dessinée créé par Marcel Gotlib et Jacques Lob en 1972 dans la revue Pilote, à la fois parodie des superhéros américains et caricature du Français moyen. Dans cette nouvelle aventure, dessinée par François Boucq et scénarisée par Boucq, Gotlib et Karim Belkrouf, il perd un peu son côté franchouillard, limite xénophobe, pour atteindre une dimension plus universelle. Mais les ingrédients qui ont fait le bonheur des amateurs de la série sont toujours présents. Les situations loufoques abondent (un avion de ligne traverse une formation de pommes de terre volantes), la parodie est omniprésente (l’accident aérien y est traité comme le naufrage du Titanic) et le non-sens règne en maître : « Mesdames et messieurs, notre avion va certainement se crasher, mais ne vous inquiétez pas, le commandant a l’affaire bien en main ». De quoi vous arracher des moments de franche rigolade.

Surtout, Boucq, au crayon, réussit à imposer sa touche personnelle sans se laisser vampiriser par les dessinateurs précédents, dont Gotlib luimême, Alexis ou Solé. Son Superdupont y gagne en élégance et en vivacité. Ce n’est pas là la moindre réussite de cet album. Un autre épisode est prévu pour l’année prochaine et c’est tant mieux : on a retrouvé notre superhéros préféré et on espère ne plus le lâcher !

Superdupont – Tome I : Renaissance

F Boucq, M Gotlib, K Belkrouf

Dargaud

68 p, 14 €