Bob le fataliste

La griffe du passé, La nuit du chasseur… Robert Mitchum est une icône du cinéma. Un regard noir, une présence massive et silencieuse, il a laissé une empreinte inaltérable, même dans ses films les plus dispensables. Mais derrière le personnage public se cachait un être complexe, un homme dans la lumière qui ne rêvait que d’ombre, idéaliste et fataliste. Un artiste en équilibre instable ente bonheur et mélancolie, une « manière d’être complètement dedans et totalement à côté ». Dans Robert Mitchum. L’homme qui n’était pas là Lelo Jimmy Batista dresse un portrait réaliste et empathique de l’acteur, à travers quelques moments clefs de sa vie. Une biographie douce-amère qui donne envie de se transporter dans le Hollywood des années 50/60 à la recherche de ce Bob Mitchum si paradoxal et attachant.

Robert Mitchum. L’homme qui n’était pas là

Lelo Jimmy Batista

Capricci

128 p – 11,50 €

Une bonne dose de Martini

Un jour, au détour d’une conversation avec sa grand-mère, Sylvain Chantal apprend qu’un des oncles de celle-ci a été le chauffeur du négus, Haïlé Sélassié, roi des rois et dernier empereur d’Éthiopie. Intrigué, il creuse un peu plus le sujet et découvre que ce lointain parent, Francesco de Martini, a eu une carrière plutôt extraordinaire. Il fut une sorte de Lawrence d’Arabie mâtiné de James Bond, mais en version italienne. L’écrivain décide alors de poursuivre ses recherches pour en faire le sujet de son prochain livre. Entre Nantes, Rome et Beyrouth le voici parti recoller les morceaux épars d’une étonnante aventure quasiment oubliée.

Turco est une enquête presque policière à la recherche de l’aïeul perdu. C’est une narration à plusieurs niveaux, sautant sans cesse du passé et présent, une confrontation entre le quotidien un peu bancal de l’écrivain et les aventures romanesques et abracadabrantes du militaire. Simple soldat italien, chauffeur du négus, chef de la garde impériale éthiopienne, espion… la vie de l’italien ne manque pas de souffle et de rebondissements. L’auteur, quant à lui, prend son temps, digresse et musarde, entre deux pages d’écritures. On éprouve autant de plaisir à suivre ses petits tracas, ses doutes et ses surprises qu’à découvrir les tribulations à rebondissement de son fantasque héros. Tout cela donne au récit de Sylvain Chantal un ton joyeusement enlevé, avec une bonne dose d’autodérision réconfortante en cette période d’ego trop souvent boursouflé.

Turco

Sylvain Chantal

Bouclard

208 p – 19 €

La femme derrière la photo

Quand on parle de grands photographes, on pense souvent à Henri Cartier-Bresson, Raymond Depardon ou Robert Doisneau, plus rarement à Gerda Taro. Pourtant, celle qui fut la compagne de Robert Capa a marqué l’histoire de la photographie, malgré une carrière trop courte. Mais comme souvent l’homme a éclipsé la femme. Serge Mestre a voulu remettre en lumière le destin fulgurant de cette figure du photojournalisme, de sa jeunesse juive dans l’Allemagne Hitlérienne des années 30 à son décès accidentel à 27 ans, écrasée par un char de l’armée républicaine espagnole. Réfugiée à Paris, elle y apprend la photo sous la houlette de Capa. De l’autre côté des Pyrénées, la guerre civile fait rage. Gerda Taro va rapidement prendre fait et cause pour les forces antifranquistes et témoigner autant qu’elle le peut, par l’image, du combat de cette Espagne qui résiste. Au point d’y laisser la vie. Avec Regarder, Serge Mestre s’attache aux pas de son héroïne. Il dresse un portrait émouvant et plein de vie de la photographe, celui d’une femme libre, forte et engagée.

Regarder

Serge Mestre

Sabine Wespieser

19 € – 224 p

Les histoires d’A

Chaque chanson raconte plusieurs histoires. Les titres de Dominique A, Dominique Ané à l’Etat-civil, peut-être plus que d’autres. Il y a bien sûr l’histoire que l’auteur a voulu raconter, par le texte et par la mélodie. Celle que le public a entendu, qui n’est pas toujours la même. Celle qui a entouré sa création, constituée souvent de rencontres, de voyages, de découvertes. Et celle plus mystérieuse, tapie au fond du cœur, faite de non-dits, de souvenirs enfouis ou de prémonitions : « L’écriture nous devance, elle en sait souvent plus que nous« .

Des morceaux, Dominique A en a écrit et composé beaucoup depuis ses premiers pas, au début des années 1990. Pour lui, notamment pour les besoins de ses onze albums, dont Vers les lueurs, Victoire de la musique 2013, et parfois pour d’autres chanteurs (Etienne Daho, Alain Bashung…). Il est aujourd’hui devenu une figure discrète mais incontournable du paysage musical français.

Ma vie en Morceaux est l’occasion pour l’auteur-compositeur, l’année de ses cinquante ans, de se pencher sur quelques unes des créations qui ont jalonnées sa carrière. Vingt-six chansons marquantes. Vingt-six instants piochés dans l’existence de l’artiste, qui racontent l’homme, ses doutes, ses espoirs, ses désirs. Vingt-six histoires comme autant de petits romans, comme autant d’aventures. A la fois récit intime, pudique et attachant, et réflexion sur l’écriture, la musique et la création artistique, Ma vie en morceaux, bien au delà d’un ouvrage destiné aux fans de Dominique A, est avant tout un vrai plaisir de lecture.

Ma vie en morceaux

Dominique Ané

Flammarion

218 p – 18 €

L’équilibriste

Gratitude

L’œuvre de Charles Juliet est abondante et variée, essentiellement autobiographique. Il tient un journal personnel depuis 1957, dont le premier tome – Ténèbres en terre froide – a été édité en 2000. Publié chez P.O.L comme les précédentes éditions, Gratitude est la neuvième parution de cet exercice intime, souvent périlleux, qui couvre la période 2004/2008. Cette chronique quasi quotidienne, où se mêlent instants pris sur le vif, parfois drôles, parfois graves, rencontres, souvenirs et réflexions personnelles, est un enchantement.

Charles Juliet est un équilibriste sensible et délicat qui oscille sans cesse entre ombre et lumière, abattement et envie, souffrance et joie. C’est un homme ancré dans le présent qui sait pourtant le poids de l’enfance et du passé, cette « source intérieure » qu’il faut comprendre et accepter, y compris dans ce qu’elle a de plus sombre, afin de s’en libérer. Il puise ainsi au plus profond de lui-même, dans cet intériorité qu’il ne cesse de scruter, pour mieux s’affranchir de son ego et s’ouvrir au monde. Cet élan vital le pousse à se battre pour avancer, même lorsque la tristesse ou le doute menacent de l’engluer. Humble et curieux, il s’intéresse aux gens, inconnus ou célèbres, toujours à la recherche d’expériences, prêt à aimer ou à s’émouvoir.

La langue de Charles Juliet est d’une grande beauté. Lumineuse, à la fois simple et puissante, chaque terme y est pesé, à sa juste place. Ses mots emportent, troublent, bousculent, touchent ou font sourire. L’écrivain a été couronné en 2017 par le Grand Prix de Littérature de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre. A la lecture de son dernier ouvrage, on comprend pourquoi : Gratitude est une superbe leçon d’écriture et d’humanité.

Gratitude

Charles Juliet

P.O.L

384 p – 19 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1790 du 8 mars 2018

Les nœuds de l’enfance

Toutes les familles heureuses

L’enfance n’est pas toujours un vert paradis. Celle de Hervé Le Tellier a été plutôt banale, avec une famille comme les autres, du moins l’a t-il longtemps cru. Pourtant rien n’était simple dans cette apparente normalité : un « géniteur » aux abonnés presque absents, une mère obsédée par les apparences et centrée sur elle même, un beau-père insignifiant, portant sa transparence comme d’autres un étendard. En grandissant, l’enfant a pris conscience de l’aridité de ce désert affectif. Pour combattre ce vide qui peut détruire celui qui s’y résigne, il a choisi la révolte, la fuite et la liberté, au risque parfois de se blesser : « Si la vie se passe à combler les gouffres ouverts par l’enfance, alors je sais pourquoi j’aime tant le rire qui ne pénétrait chez nous que par effraction« .

Le dernier livre, très personnel, de Hervé Le Tellier, Toutes les familles heureuses est une émouvante plongée dans cette enfance prisonnière des « nœuds du sang« , un panorama sur une étrange famille un peu dysfonctionnelle.  Une jeunesse sans amour qui lui a portant permis de devenir un homme libre, à jamais épris de la vie, malgré ses doutes et ses cicatrices. L’autobiographie aurait pu être larmoyante, nombriliste et pleine d’acrimonie. Heureusement, la magie du verbe de l’écrivain la transforme en un récit cruel et drôle, émouvant et pudique dans sa  délicate sobriété.

Mathématicien de formation, Hervé Le Tellier est un auteur prolifique, aux registres multiples, souvent marqués par l’humour : théâtre, opéra, radio (Des papous dans la tête sur France Culture) , littérature… Toute les familles heureuses, d’une veine beaucoup plus intimiste, est une œuvre emplie de sensibilité et d’espérance.

Toutes les familles heureuses

Hervé Le Tellier

JC Lattès

227 p – 17 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1771 du 19 octobre 2017

VU DE L’INTERIEUR

Gainsbourg (2)

Un quart de siècle après son décès, Serge Gainsbourg reste un personnage fascinant. Entre chanson, cinéma, littérature, peinture et show-business, il a traversé pendant plus de 30 ans le paysage culturel et médiatique français. Il y a laissé une empreinte profonde, toujours prégnante, pour le meilleur et parfois pour le pire.

Le livre de Pierre Mikaïloff Gainsbourg Confidentiel – Les 1001 vies de l’homme à la tête de chou est le fruit d’une enquête journalistique fouillée. Les nombreux et riches témoignages recueillis, dont beaucoup inédits, dessinent un portrait tout en nuances de ce musicien tiraillé entre la douceur du petit Lucien Ginsburg, qu’il n’a jamais cessé d’être, et les ombres de Gainsbarre, sa triste caricature.

Organisé par thèmes (le séducteur, celui qui écrit pour les autres, le cinéaste, Jane…), l’ouvrage aborde de nombreuses facettes de l’artiste, ses succès et ses échecs, ses forces et ses faiblesses. L’auteur nous fait découvrir l’homme aux multiples contradictions, caché derrière le personnage public. Serge Gainsbourg était un idéaliste pragmatique, un perfectionniste dilettante, un pudique exhibitionniste.  Pourtant, au-delà de la provocation facile, flottait un parfum entêtant de mélancolie : celle d’un être qui ne s’est jamais senti à la hauteur de ses rêves. Il se serait voulu Vincent van Gogh, mais ne se voyait que Vincent Scotto, compositeur prolifique jadis populaire et aujourd’hui oublié. Il s’est essayé au cinéma et à la littérature, sans réussite. Il était avide de reconnaissance, mais n’a rencontré que des succès. Finalement, demande Pierre Mikaïloff, parlant de l’album L’homme à la tête de chou : Ce visage végétal, privé des organes de la vision, de l’ouïe et de la parole, n’est-il pas la métaphore de l’artiste incompris qu’il a été ?

Ancien musicien rock (Les Désaxés, Jacno…), Pierre Mikaïloff est écrivain et journaliste, auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages tournant autour de la musique. Son livre sur Gainsbourg est une mine, une caverne au trésor d’une grande richesse, où chacun peut trouver le Gainsbourg qu’il recherche, au fil des mille-et-une vies de l’artiste. Une raison supplémentaire de se plonger ou de se replonger dans l’oeuvre immense de ce génial touche-à-tout.

Pierre Mikaïloff

Gainsbourg Confidentiel – les 1001 vies de l’homme à la tête de chou

Éditions Prisma

360 p. – 19,95 €

Le Chirurgien-Dentiste de France no 1700-1701 du 17-24 mars 2016

 

 

NOUVELLES DU FRONT

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Robert Capa est considéré comme l’un des plus grands photographes du XXe siècle. Il a bâti l’essentiel de son succès grâce à ses images de guerre. Plusieurs de ses clichés ont fait le tour du monde, comme celui d’un soldat républicain espagnol tué au combat, ou ceux du débarquement en Normandie.

L’album Capa, l’étoile filante, de Florent Silloray est une biographie dessinée du célèbre reporter.  Elle nous fait découvrir un personnage naviguant entre l’ombre et la lumière. Capa est sans doute le premier photographe à atteindre un véritable statut de star. Il a collectionné les succès professionnels, les amitiés célèbres (Hemingway) et les conquêtes féminines (Ingrid Bergman). Avec quelques amis dont Cartier-Bresson, il a fondé l’agence Magnum, première agence coopérative de photographes, qui existe encore aujourd’hui. Mais Capa a perdu l’amour de sa vie, Gerda Taro, elle aussi photographe, tuée au cours de la guerre d’Espagne. Il ne s’en est jamais tout à fait remis. Il a cherché à l’oublier en se grisant à l’adrénaline, à l’alcool ou aux femmes, dans une cavalcade frénétique. Lors des reportages de guerre, il a toujours essayé d’être au plus près des zones de combats, jouant avec le danger et défiant constamment la mort si proche. Celle-ci a pourtant fini par avoir le dessus, alors qu’il n’avait que 40 ans, au cours d’un reportage pendant la guerre d’Indochine.

Florent Silloray a commencé comme illustrateur jeunesse avant de publier un premier roman graphique intitulé Le Carnet de Roger en 2011. Dans ce nouvel ouvrage, il nous livre une vision très personnelle du reporter, qui dépasse l’image ressassée du journaliste héros des temps modernes. Le photographe de talent y apparaît également faillible et imparfait, hanté par la figure de Gerda. En un mot, humain. Le dessin aux couleurs sépia et au style photographique, tel un vieux numéro de Life ou Paris Match retrouvé dans un grenier, épouse parfaitement le récit. Un album à mi-chemin entre nostalgie et histoire.

Capa, l’étoile filante

Florent Silloray

Casterman

88 pages, 17 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1693-1694 du 28 janvier 2016

Histoire d’un rêveur obstiné

Gilliamesque

Sacré Graal, Brazil, The Fisher King… À travers les films qu’il a réalisés, Terry Gilliam, ancien membre des Monty Python, a créé un monde imaginaire singulier, immédiatement reconnaissable.

Bien que loin de la retraite, le cinéaste a pris le temps de rédiger ses « Mémoires pré-posthumes » comme l’indique le soustitre du livre. Terry Gilliam est un rêveur réaliste, un utopiste pragmatique. Il n’a cessé de se battre contre les normes, les modes et les institutions : « quand le courant va dans un sens, j’ai toujours eu tendance instinctivement à aller dans l’autre ». Sa carrière cinématographique est une suite de succès inespérés, comme Brazil, et d’échecs lamentables, telle sa tentative de réaliser L’Homme qui tua Don Quichotte, avec Jean Rochefort, arrêté au bout de 15 jours de tournage. Mais, quelles que soient les difficultés rencontrées, il a toujours essayé de préserver sa liberté artistique, refusant de céder aux injonctions des décideurs du monde du cinéma.

Le résultat de cette introspection est un pur plaisir à lire et à regarder. Le livre est à l’image de son auteur, plein de créativité, d’humour, d’insolite et de gravité : « Ce que je fais s’appuie uniquement sur le chaos, l’étrangeté, l’inattendu ». Les illustrations abondent, donnant à l’ouvrage un aspect coloré et aéré. Beaucoup sont de la main de l’auteur, comme pour nous rappeler qu’il a commencé dessinateur. Des foules de célébrités (Woody Allen, Robert De Niro, Georges Harrison…) et d’anonymes, tout aussi importants pour l’auteur, traversent le récit. Les anecdotes passionnantes foisonnent. Les fêtes de fin d’année arrivant, voici une idée de cadeau toute trouvée. Mais vous avez aussi le droit d’être égoïste et de garder ce bel objet pour votre seul agrément. Vous êtes déjà pardonné !

Gilliamesque

Terry Gilliam

Sonatine Editions

352 p 25 €

Le Chirurgien Dentiste de France n° 1687-1688 du 10-17 décembre 2015, p 54

 

 

Baudelaire ou le paradoxe

baudelaire

Si Charles Baudelaire est l’un des plus grands poètes français, il n’est peut-être pas celui dont la vie est la mieux connue. Un été avec Baudelaire vient pallier cette insuffisance. Ce recueil de 33 courtes chroniques diffusées sur France Inter au cours de l’été 2014 nous offre un portrait vivant et désacralisé de l’artiste, loin du cliché du chantre du spleen et de la mélancolie auquel il est souvent réduit.

Baudelaire était un homme de paradoxes : écrivain moderne autant que classique, être agaçant et touchant, plein de certitudes proclamées et de doutes cachés. Certes, il a flirté avec le socialisme, est monté sur les barricades en 1848. Mais il vomissait le progrès, qu’il assimilait au « sommeil radoteur de la décrépitude », et détestait la démocratie.

Avec ses contemporains, il entretenait des rapports contrastés et souvent passionnés. Ainsi, il encensait Victor Hugo tout en le critiquant vertement : « V. Hugo continue à m’envoyer des lettres stupides ». Avec ses proches, les relations n’étaient pas des plus simples non plus. Il a ainsi passé sa vie à poursuivre sa mère de son ressentiment. Pourtant, il n’a eu de cesse de projeter de la rejoindre pour vivre avec elle à Honfleur, sorte de havre rêvé… Ce qu’il n’a jamais réalisé. C’est d’ailleurs une des caractéristiques de l’homme : sa velléité.

Ces chroniques, à la fois légères et captivantes, qui s’appuient sur la vie de l’artiste et sur ses écrits, sont chacune axées sur un thème (Spleen, Paris, Delacroix…). Antoine Compagnon, leur auteur, spécialiste de Baudelaire, entraîne le lecteur à la poursuite d’un artiste insaisissable et aux multiples visages. Un être profondément humain de par ses imperfections et ses contradictions.

Par-delà l’intérêt biographique, Un été avec Baudelaire est aussi une puissante invitation à lire ou relire le poète maudit, et à goûter encore à la beauté inaltérée de ses textes. S.G.

 Un été avec Baudelaire

Antoine Compagnon

Edition des Equateurs

174 pages, 13 €

Le Chirurgien Dentiste de France, n° 1668 du 25 juin 2015, p 40