La voie du Nord

C’est quoi l’avenir pour un gosse de prolos du Nord, un gavroche ch’ti condamné à grandir entre terrils et sanatoriums ? Un futur sombre comme le ciel de là-bas, qui ne laisse aux moins bien armés que le choix entre cirrhose et silicose. Un rêve poisseux qui colle aux pieds, une boue gluante qui enkyste. Heureusement il y a les potes, les rades, les virées et les cuites. Il y a le rock’n’roll, les rêves d’évasion, les chemins de traverse. Et des voies sans issues, des destins fracassés.

Hénin Liétard a connu cette enfance de grisaille, avant de s’enfuir vers des contrées plus accueillantes, qu’elles se nomment Hara-Kiri ou Fluide Glacial. Son dernier roman raconte beaucoup de ces errances et de ces vies embourbées dans un quotidien qui les dépasse. S’il est parti aujourd’hui du côté du soleil, il ne renie pas sa famille, ce petit peuple malmené par la brutalité économique, écrasé par la cruauté, celle des rapports sociaux, celle de l’enfance, celle des plus pauvres. Marcher sur les bas-côtés est une odyssée bancale, un parcours titubant d’un bar à l’autre, plein de tendresse, au pays de l’ennui. Une ode émouvante à ces héros fragiles et dérisoires que l’auteur a tant aimé côtoyer. Une épopée au lyrisme de comptoir un peu crade, à la poésie de gueux.  Chez Hénin Liétard ça sent la bière et le tabac froid, dehors le temps est gris, triste et humide. Mais l’accueil y est chaleureux, la camaraderie soutient les âmes. Quant au patron, ne vous fiez pas à son air bourru, c’est un puits de chaleur humaine.

Marcher sur les bas-côtés

Hénin Liétard

Éditions le Dilettante

256 p – 18 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1851 du 27 juin 2019

Route bleue

La Route du blues, entre Memphis et La Nouvelle-Orléans, un père et une fille en voyage de retrouvailles, chacun avec l’espoir secret de renouer les liens depuis trop longtemps défaits. Mais le blues, la musique de Robert Johnson, chanteur et guitariste mythique, n’existe plus. Il ne reste qu’un triste folklore pour touristes en mal d’exotisme, qui peine à cacher l’éternelle misère des descendants d’esclaves. Et ces deux solitudes qui se rencontrent ne suffisent à recréer une famille. Le père, ses migraines et ses silences, la fille, sa colère et son sentiment d’abandon, partagent leur balade comme deux étrangers. La pudeur, les absences et les regrets, ont dressé des murs infranchissables. Leur périple devient une fuite en parallèle où chacun, avec ses bleus et ses écorchures, se retrouve à traîner ses fantômes telles des vieilles valises encombrantes.

Une flèche dans la tête est la chronique douce et mélancolique d’une rencontre ratée. Celle de deux êtres qui auraient pu, auraient dû s’aimer et se le dire. Michel Embareck nous y parle de secrets qui deviennent des prisons, de non-dits comme autant de barrières. Il nous montre le sud des Etats-Unis, ce Deep-South où rien n’a changé et où les noirs sont toujours les dindons de la farce. Il nous raconte le blues, une musique qu’il aime passionnément (il n’a pas été chroniqueur musical pour rien) et qui n’est plus qu’une nostalgie monnayable. Cette Route du blues est un chemin sombre et émouvant, entre Tennessee et Louisiane, qu’il ne faut pas hésiter à emprunter.

Une flèche dans la tête

Michel Embareck

Joelle Losfeld Éditions

113 p – 13 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1851 du 27 juin 2019

Force d’inertie

Imaginez un système parfaitement organisé, fonctionnant suivant des principes immuables. Imaginez un milieu où l’individu ne serait qu’un rouage anonyme parmi tant d’autres, au service d’un ordre « naturel » et indiscutable. Imaginez une société où chaque chose, chaque personne, resterait à la place qui lui est assignée : conseiller, chauffeur de bus, médecin… Entre cauchemar orwellien et fantasme ultralibéral, ainsi va le monde auquel appartient Artalbur. Mais, contrairement à ses concitoyens, lui n’a pas, ou n’a plus envie de se couler dans ce moule. Alors il résiste mollement, rebelle malgré lui, grain de sable involontaire dans une machinerie parfaitement huilée.

L’aide à l’emploi, troisième roman de Pierre Barrault, est une œuvre étrange qui raconte les mésaventures d’un moderne Bartleby, le héros perturbateur crée par Herman Melville. Un révolté absent, un guerrier passif qui préférerait ne pas : « I would prefer not to » selon les mots du romancier américain. C’est un récit en forme de cadavre exquis, qui baigne dans un présent fuyant, insaisissable. On y passe de porte en porte, sautant d’une situation à une autre, sans toujours savoir pourquoi, ballotés comme Artalbur entre plusieurs réalités. Pourtant ces vérités aléatoires et perturbantes qu’affronte Artalbur ne sont pas si éloignées que cela de notre univers et des monstruosités qu’il a engendrées. L’aide à l’emploi est une fable joyeusement absurde, à l’humour grinçant et iconoclaste, mais qui parle en creux des dérives inquiétantes de notre civilisation.

L’aide à l’emploi

Pierre Barrault

Editions Louise Bottu

151 p -14 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1851 du 27 juin 2019

Un éternel exil

Lesche, juif né en Allemagne à l’aube de la seconde guerre mondiale, a réussi à échapper aux massacres du régime nazi. Il a trouvé refuge  aux Etats-Unis, s’est installé à New-York où il a rêvé de se forger un destin d’écrivain à succès. Mais il est passé à côté du rêve américain et n’a jamais trouvé les clefs de son pays d’adoption. Auteur de romans sans lecteurs, naviguant de désillusions en déception, il décide, trente-six ans plus tard, de retrouver sa terre natale. Le voilà installé à Berlin, à la poursuite d’une carrière littéraire qui l’avait jusqu’à présent fuit,  à la découverte d’une société qu’il espère changée. Sur place, ses livres rencontrent enfin un vrai public. Pourtant Lesche, éternel exilé, étranger partout, ne se ne se retrouve pas dans ce pays en pleine mutation. Et il constate rapidement que l’Allemagne ne s’est pas complètement débarrassée de ses funestes fantômes.

Terminus Berlin a été publié pour la première fois en 2006 en Allemagne. Edgar Hilsenrath, décédé en décembre 2018, a consacré son œuvre à la Shoah et au déracinement. Terminus Berlin en est le point final, annoncé comme tel par l’artiste. Il n’a, depuis, plus rien publié. Lesche est une sorte de double plein d’autodérision de son créateur, dont il partage beaucoup de caractéristiques. C’est un héros hésitant, un peu bancal, hanté par l’holocauste, dont les errances forment la trame d’un récit au style sobre et laconique. Un roman à l’humour sombre, tout en ironie, parfois cru, teinté de douceur et de mélancolie.

Terminus Berlin

Edgar Hilsenrath

Le Tripode

240 p – 19 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1846-1847 du 23-30 mai 2019

Auguste mais clown

L’empereur romain Claude n’est pas celui qui a le plus marqué l’histoire. Il ne dispose pas de la stature majestueuse d’un Jules César, il n’a pas l’aura monstrueuse d’un Néron ou d’un Caligula. C’est un personnage bancal dans tous les sens du terme. Inapte physiquement, pas spécialement courageux, un héros mal vu, mal apprécié, aux contours incertains.

Vénus s’en va, dernier roman de Damien Aubel, s’attache à réinventer avec brio cette terne figure. Plus qu’une biographie, l’auteur nous propose un voyage onirique à la  recherche d’un autre Claude, empereur sublime et ridicule. Auguste certes, mais plus proche du clown que des empereurs du même nom, Il a entrevu l’absolu féminin, incarné par la déesse Vénus, et n’a de cesse que le retrouver. Presque étranger à son empire et aux complots qui l’entourent, il poursuit, éperdu, cette inaccessible chimère, des marbres des palais impériaux aux bas-fonds les plus glauques. Un récit baroque, bouillonnant, à l’écriture intense et chatoyante.

Vénus s’en va

Damien Aubel

Inculte

230 p – 17,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1846-1847 du 23-30 mai 2019

Impossible oubli

Oyana est une Française d’origine basque qui vit depuis plus 20 ans à Montréal avec Xavier. Elle est traductrice, il est médecin, c’est un couple heureux, sans histoire apparente. Le 3 mai 2018 l’ETA annonce sa dissolution. Cet événement, qui met fin à cinquante années d’attentats et de répression, est une bombe à retardement qui lui explose soudain au visage. Toute une vie construite sur les mensonges et l’amnésie volontaire s’effondre en quelques instants : « La violence du passé a été chassée par une autre violence, celle lisse et insidieuse d’un présent sans histoire ». Elle décide alors d’affronter seule les monstres de l’oubli .

Oyana, d’Éric Plamondon raconte la bataille d’une femme contre le poids d’un  passé dont elle n’arrive pas à s’extraire. Une lutte vitale pour échapper à la chape de plomb de ce conflit au cours duquel la haine s’est si longtemps opposée à la haine, la terreur à la terreur. Un récit à plusieurs niveaux, où s’entrecroisent vie intime, histoire de l’Espagne et celle de peuple basque. Un roman passionnant, émouvant, à l’écriture sobre et juste.

Oyana

Éric Plamondon

Quidam éditeur

152 p – 16 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1846-1847 du 23-30 mai 2019

Méfiez-vous des villes moyennes

Pourquoi rêver de Syracuse, l’île de Pâques ou Kairouan, quand Cholet, Maubeuge ou Vesoul nous tendent les bras ? A quoi bon les jardins de Babylone quand Cergy nous offre ses 8 km² d’espaces verts ? Aveuglés par le clinquant, hypnotisés par l’exotique, nous fonçons tous sur l’autoroute des évidences, au point d’en oublier les petites départementales, les nationales du fin fond de Province et toutes ces villes moyennes, dans tous les sens du terme, sans attrait apparent.

Heureusement il y a Vincent Noyoux, nouveau héraut des sous-préfectures somnolentes, des anciens fleurons de l’industrie et autres cités négligées de France. Prenant Guides Bleus, Michelin et consorts à contre-pied, il s’est aventuré sur des chemins moins balisés et est parti à la découverte de douze localités à priori fort peu remarquables.

Le compte-rendu de ses tribulations, Tour de France des villes incomprises, est un délicieux voyage dans ces endroits où le temps s’est un peu arrêté. Le nez au vent, au hasard des rues, au plaisir des rencontres, l’auteur se promène le sourire aux lèvres, guidé par la curiosité. Chasseur de détails, il traque l’anodin étonnant, la beauté ignorée, la grandeur minuscule. Pour mieux comprendre ces lieux il cherche ceux qui les racontent, les embellissent : un amoureux des tracteurs de Vierzon, un basketteur américain égaré au milieu du bocage choletais, un papetier commando de Draguignan… Il y a du Henri Calet dans ces déambulations empreintes de poésie, d’humour et de délicatesse. Un nouveau Guide du Traînard indispensable qui invite à prendre son temps, l’œil aux aguets, prêt à se laisser surprendre.

Vincent Noyoux

Tour de France des villes incomprises

Pocket

255 p –  6,40 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1846-1847 du 23-30 mai 2019

Oublier Disney

Pourla plupart d’entre nous, Mary Poppins a le visage pimpant et souriant de Julie Andrews dans le film des studios Disney, une féerie pleine de joie et de fantaisie. Pourtant ce personnage a existé bien avant que le cinéma ne s’y intéresse, sous la plume de Pamela Travers, et il est bien moins lisse, beaucoup plus complexe et intéressant que sa version hollywoodienne.

Le Castor Astral vient de publier les deux dernières histoires de l’auteure, traduites pour la première fois en français. Le livre est composé en quatre parties, dont une préface de son traducteur, Thierry Beauchamp, qui permet de comprendre l’importance de l’œuvre de Pamela Travers, et un long article confession de l’auteure. Au cœur de l’ouvrage, deux contes, La Maison d’à coté et Dans l’allée des cerisiers, probablement ses récits les plus personnels. L’ensemble est joliment illustré par Clara Lauga. On retrouve bien sûr dans ce livre l’imagination foisonnante du film, mais ici la magie se teinte de mystère et de mélancolie. La nounou de roman est bien plus étrange et sombre que sur grand écran. Comme l’Alice de Lewis Carroll, Mary Poppins n’est pas un personnage destiné aux enfants, sa créatrice l’a toujours revendiqué. C’est une déesse venue du fonds des âges « sortie du même puits sans fond que la poésie, les mythes et les légendes« . Telle une divinité païenne bienfaisante autant qu’inquiétante, elle va et vient à sa guise, agit quand elle l’estime nécessaire, sans jamais rien expliquer. Mary Poppins, La maison d’à coté est l’occasion de découvrir ou redécouvrir cette déroutante et merveilleuse gouvernante, que l’on ai 7 ou 77 ans.

Mary Poppins, La maison d’à coté

Pamela Travers

Le Castor Astral

200 p – 24 €

Le petit Vialatte illustré

L’œuvre d’Alexandre Vialatte devrait être reconnue d’utilité publique, ses livres remboursés par la sécurité sociale et par l’Académie Française. Auteur de romans aussi indispensables que Battling le ténébreux ou Les Fruits du Congo, il a aussi traduit et fait connaitre Kafka en France. Mais se sont surtout ses chroniques, publiées notamment par le quotidien de Clermont-Ferrand La Montagne, qui lui ont valu une certaine notoriété.

Vialatte est un enchanteur, un artiste du dérisoire et du futile à qui il confère grandeur et beauté. C’est un observateur lucide et sans illusion de l’être humain. A ses yeux, le papillon et l’escargot sont aussi importants que le notaire ou le sous-préfet. Il nous parle de la jeunesse qui s’enfuit, de la vanité des hommes, de la magie d’une nuit d’été, de Jane Russell, de la cuisson du homard et de tant d’autres choses toutes aussi fondamentales. Chacune de ses chronique est un instant de bonheur, à l’ironie délicate, teintée de nostalgie. L’écriture est élégante et fluide, chaque mot, chaque phrase se déguste avec gourmandise, comme un mets précieux et rare.

Alain Allemand a eu la très bonne idée de sélectionner certains des textes issus de ces chroniques et de les illustrer avec talent. Le recueil s’appelle Promenons nous dans Vialatte, il est publié chez Julliard. Il nous rappelle combien l’écrivain est nécessaire,combien son humanité fait du bien, combien son humour soulage. Il faut foncer chez son libraire pour ne pas laisser passer une telle occasion.

Alexandre Vialatte

Promenons-nous dans Vialatte

Textes sélectionnés et illustrés par Alain Allemand

Julliard

272p – 19 €

À plus d’un titre

Le tout va bien 2018

Le titre de presse est un art injustement méconnu. Mélange subtil de concision, de précision et de synthèse, il peut aussi laisser place à l’imagination et à la fantaisie. Dans les pays Anglo-saxons c’est une véritable culture. En France certains journaux le pratiquent avec talent, comme Libération ou Le Canard enchaîné. Mais trop souvent, il est négligé, voire bâclé. Pourtant, cette littérature de l’éphémère regorge de trésors cachés, de pépites discrètes, pour qui veut s’y intéresser.

Bien sûr, tout le monde n’a pas le temps de se livrer à une revue de presse exhaustive. C’est pourquoi Le Tripode a envoyé deux de ses plus brillants éléments, Adrien Gingold et Frédéric Martin, à la chasse à l’accroche qui tue. N’écoutant que leur courage, n’hésitant pas à payer de leur personne, à travers la jungle journalistique, dans les marigots des faits divers, ils ont traqué d’un œil impitoyable le raccourci hâtif, l’exagération grandiloquente et l’ellipse virtuose.

Le résultat de cette quête, Le tout va bien 2018, est une compilation hilarante des titres les plus beaux, les plus absurdes, les plus poétiques publiés par la presse francophone au cours des derniers mois. C’est une ode au laconisme sublime, au résumé ébouriffant, au si peu qui en dit tellement. Dans cette étrange exposition de poésie farfelue, les réalités les plus graves comme les plus dérisoires, réduites à quelques mots, deviennent des fictions pleines de magie, de rires et de rêves. Un contrepoison nécessaire et salutaire au flot trop continu de l’information.

Le tout va bien 2018
Adrien Gingold et Frédéric Martin
Le Tripode
136 p – 9 €

Flamboyantes

Sans titre-1

Les femmes à la chevelure rousse laissent rarement indifférent. Objet de moqueries, de craintes, de fantasmes, elles sont depuis toujours victimes de préjugés. La sorcière, la prostituée, la muse… les clichés qui leur sont associés leur collent à la peau, qu’elles sont supposées avoir de lait, bien entendu. Même si les roux ne représentent que 1,5 % de la population mondiale, leur différence dérange. Dans Rousses ! Edith Pauly décrypte ce phénomène ambivalent en s’attachant à l’image des rousses à travers l’histoire, les arts, les mythologies anciennes et modernes.De la Lilith de la tradition hébraïque, démon aux cheveux de feu, à Mylène Farmer, fausse rousse mais vraie icône, le panorama est large et extrêmement varié. La peinture, la littérature, le cinéma, la télévision, la publicité, la religion… tous les supports sont passés en revue. Avec talent et curiosité, Edith Pauly nous parle de ces héroïnes, reines, putains, aventurières, monstres ou victimes, qui ont toutes en commun une crinière fauve. A l’appui de ces histoires, l’iconographie est riche, variée et la peinture y tient une place de choix. Botticelli, Manet, Klimt et tant d’autres, l’abondance des illustrations prouve l’attraction qu’exercent ces flamboyantes sur l’imaginaire des artistes.

Edith Pauly est journaliste et auteure. Elle s’intéresse particulièrement aux sujets de société et à l’art. Avec Rousses ! elle propose une balade plaisante, œcuménique et érudite à travers les siècles, à la rencontre de femmes remarquables. Heureusement, les rousses, elles non plus, ne comptent pas pour des prunes.

Rousses !

Edith Pauly

Editions Quai des Brunes

128 p – 21 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1820 du 15 novembre 2018

Flash-basque

Suites 2

La guerre détruit même quand elle est finie. Le petit cordonnier basque chantant a survécu aux tueries de 14/18 et à quatre ans de combats. Revenu sain et sauf au pays, le corps entier mais l’âme disloquée, il ne pousse plus la chansonnette et finit noyé au fond du gave. Des décennies plus tard, il continue à vivre dans la mémoire de son arrière petit-fils grâce aux histoires que lui contait sa grand-mère, fille préférée du défunt.

Suites, de Bruno Fern, est un roman double, deux personnages, deux existences, deux époques. La première partie parle de l’ancêtre, victime discrète et oubliée de la Grande Guerre. L’autre suit la vie de son descendant qui essaye se débrouiller tant bien que mal avec les violences du passé et celles d’aujourd’hui. Contrairement à ce que laisse penser le sous-titre « roman fleuve », Suites est un récit court, d’une grande richesse. Une narration éclatée, colorée, aux multiples facettes, une sorte de kaléidoscope impressionniste où l’auteur mixe les styles littéraires, joue avec les mots, les formes. Une écriture presque graphique, entre calligramme et collage de textes. Comme des rivières, les deux histoires partent à gauche, à droite, dérivent, s’arrêtent et repartent, au grès des courants, des méandres et des obstacles rencontrés. En bruit de fond il y a le vacarme inhumain et monstrueux du premier conflit mondial, qui résonne encore aujourd’hui. L’ouvrage de Bruno Fern est une réflexion à la fois drôle et mélancolique sur la guerre et les traumatismes qu’elle engendre, sombre héritage transmis aux générations qui suivent.

Suites

Bruno Fern

Louise Bottu

162 p – 14 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1820 du 15 novembre 2018

Hippothèse

Sous l'herbe verte de l'hippodrome

Le monde des courses hippiques n’est pas à un paradoxe près. De la clientèle populaire du bar PMU aux belles dames du Prix de Diane, du plus modeste des lads au richissime propriétaire qatari, c’est une sorte de condensé de la société moderne, avec toutes ses ambiguïtés, ses faces les plus sombres mais aussi sa beauté. Le goût du pouvoir, l’argent, le jeux, la passion, la tradition, la modernité, Paris, la province… tout s’y mélange, s’oppose et se complète.

Olivier Villepreux est journaliste indépendant. Il s’intéresse surtout au sport et a travaillé notamment pour Le Monde, L’Equipe et Libération. Depuis une enfance passée à Pompadour, un des hauts lieux de l’équitation, il reste fasciné par les chevaux. Il a voulu connaitre et comprendre l’univers des courses, un microcosme qui ne se laisse pas si facilement apprivoiser. Sous l’herbe de l’hippodrome est le résultat de cette enquête de près de trois ans. L’auteur est parti à la rencontre de ceux qui font vivre cet écosystème si particulier, des petites mains aux grands propriétaires. Il a visité des hippodromes, des élevages, des centres d’entrainement. De Paris à Escalans dans les Landes, de Deauville à Pau, dans la boue, sur l’herbe, le sable ou le bitume, Olivier Villepreux nous emmène dans un captivant voyage à travers le temps, l’espace et les milieux sociaux. On y croise des légendes, comme l’Aga Khan, John Wayne ou le célèbre trotteur Timoko, on y côtoie le gratin des champs de course et le prolétariat des écuries. Un récit très personnel, passionné, mais sans concessions.

Sous l’herbe verte de l’hippodrome

Olivier Villepreux

Anamosa

256 p – 20 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1817 du 25 octobre 2018

Dire comme faire

Seule la nuit tombe dans ses bras

Herbert et Coline se sont aimés. Enfin peut-être. En fait, ils ne se connaissent pas, ou plutôt ils ne se sont jamais croisés. Ils vivent à plusieurs centaines de kilomètres l’un de l’autre et ont chacun une vie bien rangée, un conjoint, des enfants, un poste d’enseignant. Cette passion est le fruit d’une rencontre virtuelle, d’un croisement fortuit sur la toile, qui se transforme en une correspondance de plus en plus tendre, de plus en plus crue. Pourtant, comment aimer sans se rencontrer ? Suffit-il de dire les choses, de les écrire, pour qu’elles existent ?

Le dernier ouvrage de Philippe Annocque est une sorte de roman épistolaire des temps moderne, où le clavier et Messenger remplacent l’encre et le papier. Mais ici l’écriture est éphémère, le message volatile, soluble dans l’oubli : aussitôt rédigé, aussitôt envoyé, aussitôt effacé. Alors, quand la relation se dilue, l’incertitude puis les regrets envahissent Herbert, le narrateur. Comment cette histoire d’amour, bâtie sur l’absence, sur le vide, peut-elle lui faire aussi mal lorsqu’elle commence à lui échapper ? D’ailleurs, Coline l’a-t-elle vraiment aimé ? Et l’a-t-il vraiment aimé ?

Seule la nuit tombe dans ses bras est le récit ironique et émouvant d’une liaison en équilibre instable entre réalité et fantasme. L’auteur y parle avec talent de l’illusion, des sentiments, de l’absence, de la littérature, du rêve, du quotidien, de sexe aussi, et de tant d’autres choses. Faux roman érotique mais réel plaisir de lecture, un livre à acheter dans la vrai vie.

Seule la nuit tombe dans ses bras

Philippe Annocque

Quidam éditeur

148 p – 16 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1813 du 27 septembre 2018

 

Monstres et compagnie

Moi ce que j'aime, c'est les monstres

Il y a des livres qui vous happent et ne vous lâchent plus, même après les avoir refermés. Ce sont des objets rares, précieux. Moi ce que j’aime, c’est les monstres, roman graphique d’Emil Ferris, appartient à cette catégorie. L’ouvrage se présente comme le journal intime de Karen Reyes, une enfant latino à l’âme d’artiste de 10 ans, dans le Chicago des années 60. Confrontée à la mort violente de sa belle voisine Anka Silverberg (suicide, meurtre ?), aux moqueries des enfants de son âge, à la maladie, à la dureté des adultes, Karen s’invente un monde peuplé de créatures effrayantes où elle trouve refuge quand tout va mal.

Moi ce que j’aime, c’est les monstres parle du poids du passé, de la différence, de la solitude, de la violence, de l’enfance et la peur de grandir. Mais aussi de la découverte, de l’art, de l’amour, de la liberté. C’est une œuvre d’une incroyable richesse, dans le dessin comme dans la narration. Un récit dense, sombre et lumineux à la fois, plein d’émotion, où les vrais monstres ne sont pas toujours ceux que l’on imagine. Le graphisme puissant, expressionniste, tracé uniquement au stylo bille, évoque Robert Crumb, un des très grands de la bande dessinée américaine. Textes et images s’imbriquent subtilement, formant un tout indissociable.

Le livre d’Emil Ferris est son premier, publié en 2017 aux Etats-Unis à plus de 50 ans passés, après six années d’un travail acharné, une multitude de refus d’éditeurs et d’autres avanies. Il aurait été plus que dommage que ce chef-d’œuvre reste dans les tiroirs de sa créatrice. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont eu l’excellente idée d’en publier le premier tome pour la rentrée. Vivement la suite.

Moi ce que j’aime, c’est les monstres

Emil Ferris

Monsieur Toussaint Louverture

416 p – 30,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1813 du 27 septembre 2018