Vox populi.2

Lorsque Wagner, l’ancien journaliste spécialiste de faits-divers, croise le chemin de la septuagénaire solitaire, une petite lumière rouge se met à clignoter. Une tête déjà vue, mais où et quand ? Il finit par identifier la dame, condamnée il y a quelques années à douze ans de prison pour avoir tué son mari de trois balles dans le dos. Meurtrière ou victime, assassinat ou légitime défense, à l’époque la presse et les réseaux sociaux, nouvelles vox populi.2, avaient choisi leur camp, l’érigeant en martyre. Grace à la pression médiatique, elle avait bénéficié d’une grâce présidentielle inespérée, signée le jour de la Saint-Innocent. L’ex-chroniqueur sent pourtant que quelque chose cloche dans ce dossier et décide d’aller y voir de plus près.

Dans Trois cartouches pour la Saint-Innocent, enquête et road-movie font bon ménage. La province, pardon, on dit maintenant « les territoires », défile au rythme des voyages de Wagner et de ses rencontres. On y parle d’argent, de secrets honteux, de manipulations politiques, de bière et de charcuterie. Le passé rode, jamais très loin, avec son lot de regrets et de nostalgie. Parfois le récit fait une pause, à cause d’un écureuil, à cause d’une mésange. Alors la noirceur humaine se fait momentanément oublier pour la beauté d’un paysage, la tranquillité d’une scène de pâture ou le parfum acide des bogues de noix au bord des fossés.  Inspiré d’un fait-divers réel (cherchez lequel), le dernier roman de Michel Embareck est un vrai bonheur de lecture, au style vif, riche et inventif. Un récit au ton ironique, allègrement irrespectueux et politiquement incorrect, teinté de tendresse et de poésie.

Trois cartouches pour la Saint-Innocent

Michel Embareck

L’Archipel

224 p – 18 €

C’était vieux avant


Il fut un temps, dans un autre siècle, où les téléphones, noirs et lourds, avaient des fils, voire des câbles. DS, Deux-chevaux ou cyclomoteurs, chacun son véhicule, chacun son monde et les vaches étaient bien gardées. Dans les champs le tracteur posait son homme et les pylônes électriques imposaient leur beauté radicale. C’était les années soixante, au cœur des trente glorieuse.
Mais cette gloire, on la voyait de très loin dans les campagnes. La notion de pédagogie se limitait au choix entre ceinturon et martinet. L’eau des rivières et des étangs réservait plein de surprises, objets abandonnés ou animaux noyés. La sulfateuse et ses désherbants (on ne parlait pas de produits phytosanitaires à l’époque) évitait la prolifération des mauvaises herbes et celle du troisième âge. On savait vivre court en ce temps-là.
C’est cette France rurale, celle de son enfance, que Dominique Boll, né en 1962, évoque dans Le numéro que vous avez demandé n’est plus attribué. Un monde lointain, âpre, sur lequel l’artiste porte un regard cruel et drôle, loin du cliché du « c’était mieux avant ». Des textes courts et percutants illustrés des dessins peints à l’encre de chine, d’une beauté souple et épurée. Le pinceau de Dominique Boll, tout en mouvement et légèreté, a l’élégance féline.
Le numéro que vous avez demandé n’est plus attribué
Dominique Boll
Le Tripode
84 p – 15 €

Un air d’Italie

Bella ciao est une chanson iconique de l’Italie, joyeuse et entrainante, un cliché musical qui invite à la fête. Mais c’est avant tout, dans ses différentes versions, un chant de souffrances et de révoltes, celles des mondines, ces ouvrières misérables des rizières du nord de la péninsule, ou celles des résistants antifascistes. C’est aussi la bande son de la famille de Teo, elle-même un condensé de l’immigration transalpine en France. Le grand-père arrivé au début du XXème siècle, l’oncle mort au combat en Espagne au côté des forces antifranquistes, le père qui demande et obtient la nationalité française pour échapper à l’armée mussolinienne, le cousin rocker… Les souvenirs de Teo traversent les époques et les générations, au grès de ses humeurs, du pogrom anti Italien d’Aigues-Mortes en 1893 à aujourd’hui.

La saga racontée et dessinée par Baru est une chronique familiale et populaire pleine de tendresse qui transpire l’Italie. Les époques s’entrecroisent et les styles se mélangent, du trait sobre en noir et blanc pour le présent, de la couleur ou du gris pour le passé. Derrière les destins individuels se dessine aussi une histoire plus universelle, celle de toutes les migrations, de tous les étrangers. Pour finir, Baru nous offre sa recette personnelle des cappellettes, pâtes farcies à la viande et cuites dans un bouillon de poule. Alors pourquoi s’en priver ?

Bella ciao

Baru

Futuropolis

136 p – 20 €

Paradis perdus

Le paradis pour Hortense, c’était le Costa Rica à la fin des années 70, début des années 80, ou son père travaillait. De sept à douze ans, ce fut pour elle une parenthèse merveilleuse dans un pays de cocagne. Puis la famille est rentrée en France, en banlieue parisienne et son royaume enfantin s’est soudain rétréci. Des années plus tard, au détour d’un reportage sur les services secrets français, elle croit reconnaitre un collègue de son père de la période costaricaine. Petit à petit, le doute s’insinue. Et si son père avait été un espion ? Et si l’histoire qu’elle porte en elle ne s’était construite que sur que des mensonges ? Troublée, elle se lance alors à la poursuite de ses souvenirs. Mais sa quête s’avère ardue et elle se perd à suivre les traces de ce passé qui semble la fuir au fur et à mesure qu’elle croit s’en rapprocher.

Inconstance des souvenirs tropicaux est un roman plein de charme sur l’enfance et sur ce qu’il en reste quand nous sommes devenus adultes. La recherche d’Hortense se transforme en une enquête prenante, quasi policière, la menant d’une impasse à une autre, à travers sa mémoire, à la recherche de la vérité. Un va et vient entre un jardin d’Eden peut-être fantasmé et la froide réalité, celle d’un temps pas si lointain où l’Amérique centrale était au bord de l’explosion.

Inconstance des souvenirs tropicaux

Nathalie Peyrebonne

La manufacture de livres

208 p – 16,90 €

Comédie française

Savez-vous quel metteur en scène français a inspiré Steven Spielberg pour sa saga Indiana Jones ?  Pas François Truffaut, que l’américain a fait jouer dans Rencontres du troisième type. Mais Philippe de Broca, le réalisateur de L’homme de Rio, Le Magnifique et tant d’autres comédies. Un artiste habitué du petit écran mais plutôt boudé par la critique cinéphile. Malheureusement, en France, la comédie hexagonale n’a pas bonne presse. Si on y admire le génie d’un Lubitsch ou un Capra, les auteurs « comiques » locaux sont aux mieux ignorés, au pire méprisés.

La publication de Philippe de Broca – Un Monsieur de la comédie, de Philippe Sichler et Laurent Benyayer, un ouvrage richement documenté et illustré, a le mérite de remettre sur le devant de la scène ce créateur talentueux. Les témoignages de proches et de gens du métier qui l’ont côtoyé ou qu’il a influencé (Marthe Keller, Jean-Paul Belmondo, Cédrick Klapish…), brossent le portait d’un homme avec sa part d’ombre. De Broca était une sorte de Peter Pan en perpétuel mouvement, resté bloqué entre enfance et âge adulte, sale gosse égoïste autant que généreux. Ses films sont à son image : une œuvre inclassable, entre classicisme et modernité, parfois inégale, mais riche et paradoxale. Un style élégant, brillant et bondissant où la légèreté apparente se teinte souvent de poésie et de mélancolie. Il faut voir ou revoir Le roi de Cœur, sorti en 1966, pour comprendre toute la subtilité du cinéaste. Et bien sûr se plonger dans la lecture de Philippe de Broca – Un homme de comédie. Le livre est accompagné d’un DVD du film Les 1001 nuits dans une version inédite.

Philippe de Broca – Un Monsieur de la comédie

Philippe Sichler et Laurent Benyayer

Neva Editions

336 p – 69 €

Souvenirs gigognes

C’est l’histoire d’une petite fille coincée entre deux couleurs de peau, trop blanche pour les uns, trop noire pour les autres. L’histoire d’une femme partagée entre plusieurs pays, la Guyane de l’enfance, abandonnée pour la Martinique, puis, devenue femme, Paris. Une enfant tiraillée entre deux prénoms, Olga, son prénom de naissance et Marie-Thérèse, celui qui lui est attribué d’office par sa famille Martiniquaise. Elle, c’est la mère de l’auteur, Philippe Annocque. Les singes rouge, son dernier ouvrage, est un livre de souvenirs, ceux d’Olga rapportés par son fils. Ou plutôt un livre de souvenirs gigognes où les vies de trois générations s’imbriquent comme des poupées russes. Celle d’Olga, bien sûr, mais aussi celle de sa mère et celle de son fils. Un voyage dans les terres d’Outremer, leurs fleuves, leurs plages, leurs forêts. La famille maternelle omniprésente, les aïeux, les tantes, les cousins et cousines. L’école, les études puis la métropole et la vie d’adulte.

Les singes rouges est le récit doux et poétique de la recherche d’un temps lointain, celui de l’enfance, à travers la mémoire d’Olga, ses rencontres, ses émotions, ses plaisirs et ses peines. La quête d’une généalogie impressionniste, mais aussi une réflexion sur l’écriture et une interrogation sur l’identité, question au cœur de l’œuvre de Philippe Annocque. Une œuvre subtile et pudique, pleine de tendresse et de chaleur.

Les singes rouges

Philippe Annocque

Quidam éditeur

Défense de la brièveté

Un homme épluche une pomme, un gendarme s’inflige des contraventions, des vaches écoutent la radio… L’esprit de Guéorgui Gospodinov, où plutôt sa plume, vagabonde d’une courte histoire à une autre, sautant avec célérité du coq à l’âne ou au brigadier. Des petites fictions qui ressemblent à autant de courts métrages, de micro films. Deux lignes ou une page, l’auteur glisse d’un univers en modèle réduit à un autre, au gré de ses envies, de ses humeurs. Les thèmes changent, les couleurs varient, un peu de vert espoir par là, un peu plus de mélancolie grise par ici. Des flashs de poésie, des éclairs d’humour, des instantanés d’absurde ou des brèves de pessimisme, rajoutez à cela une bonne dose d’autodérision, Tous nos corps est une délicieuse compilation de récits bâtis à la gloire de la brièveté. Entre légèreté et gravité, ce recueil de nouvelles venu de Bulgarie réhabilite avec succès cette forme littéraire souvent trop négligée.

Tous nos corps

Guéorgui Gospodinov

Editions Intervalles

156 p / 14 €

Faux-semblants

Le MIND MANAGEMENT a été détruit. C’était pourtant un beau projet au départ, censé rendre le monde meilleur. Mais il était devenu trop puissant, trop dangereux et trop indépendant pour les Etats qui avaient recours aux services de cette mystérieuse entité aux ramifications internationales. Sa spécialité, la manipulation des esprits, grâce à une armée clandestine d’agents dotés de pouvoirs paranormaux. Mais l’organisation est en train de renaître de ses cendres, à l’instigation de l’Effaceur, une de ses agentes les plus puissantes. Meru Marlow s’est promise de tout faire pour anéantir cette puissance malfaisante en pleine renaissance.

MIND MGMT – Rapport d’opération 3/3 est le troisième tome d’une série écrite et dessinée par Matt Kindt. Une saga d’espionnage paranoïaque, entre Jason Borne, Matrix et Kill Bill, qui raconte la lutte à mort de Meru et de ses rares alliés contre l’Effaceur et sa légion de l’ombre. Meru, la jeune femme perdue et en fuite qui se transforme en guerrière, l’Effaceur dont la présence maléfique hante la quête de Meru, tel un fantôme menaçant. Au cœur de ce conflit, la soif du pouvoir, celui qui permet de contrôler les pensées et les âmes. Des mises en abîme, des faux-semblants, des flash-backs, des narrations éclatées qui se rejoignent, le récit est une construction sophistiquée et fascinante d’une grande richesse. Matt Kindt, avec ses aquarelles à la douceur trompeuse, manipule les lecteurs comme le MIND MANGEMENT ses agents et ses cibles. Une œuvre passionnante et formidablement addictive, qui raconte aussi en creux beaucoup de notre société, ses utopies dévoyées, ses manipulations ou ses luttes secrètes.

MIND MGMT – Rapport d’opérations 3/3

Matt Kindt

Monsieur Toussaint LOUVERTURE

344 p 24,50 €

Plus qu’un chat

Il y a Hayakawa, le narrateur, scénariste englué dans une vie atone ; son ex petite amie Renko, une cinéaste pleine de promesses et Miyata, l’époux de cette dernière. Au milieu de cette petite galaxie sommeille Sun, le vieux chat malade au pelage doré que Renko et Hayakawa avaient adopté lorsqu’ils habitaient ensemble. Il vit ses derniers jours, sa maitresse a appelé son ancien compagnon à la rescousse, pour qu’ils veillent ensemble sur lui. Autour du félin, l’existence du trio s’organise tant bien que mal, une intimité nouvelle se crée, les souvenirs remontent à la surface. Hayakawa revisite son histoire, le bonheur de la rencontre, le couple qui se délite puis la séparation et le vide. Le chat agit comme un révélateur et son agonie renvoie son maitre à ses regrets, ses abandons, ses fuites. L’homme se confronte à ses peurs, celle de s’engager, celle d’aimer. Paradoxalement, cette longue veille funèbre autour de Sun devient aussi pour lui l’occasion de se redresser, de s’éveiller lentement, avec difficulté et hésitation : « Mon équilibre était désormais plus que précaire, mais j’ai continué à avancer. Bravement »

Les chats ne rient pas est le premier roman de MUKAI Kosuke, auteur par ailleurs de nombreux scénarios de films. C’est une œuvre délicate et mélancolique, au style dépouillé et doux, qui parle de renoncements, de renaissance et de l’importance d’aimer, que ce soit un être humain ou un animal.

Les chats ne rient pas

MUKAI Kosuke

Editions Picquier

160 p – 14 €

Dr Feelbad

Et si le bonheur n’était qu’une vaste arnaque, un concept inventé par des communicants pervers pour nous vendre du bien-être préemballé et formaté ? Un façon de nous guider vers une vie aseptisée, bercée aux aphorismes creux de Paolo Cuelho ou d’Alexandre Jardin. Heureusement, des âmes lucides et bienveillantes ont compris que seul le malheur valait la peine d’être vécu. Rater sa vie, d’accord, mais avec panache ! C’est la solution que propose Cafard noir, un receuil de seize nouvelles publié aux éditions Intervalles. Une sorte d’anti Psychologie Magazine, ou la vie, mode d’emploi, mais en version dépressive. Des amours ratées, des carrières professionnelles en berne, des dégringolades, rien n’est épargné à aux pitoyables héros de ces aventures.

Les récits joyeusement sinistres de cet ouvrage agissent avec humour comme des antidotes ironiques et salutaires à une des maladies de notre époque, l’injonction au bonheur obligatoire. Cette religion du développement personnel que nous vendent une certaine presse, une certaine littérature. Un genre à part entière qui encombre librairies et bibliothèques, qui recèle certes quelques perles, mais aussi beaucoup de vent. Grâce aux auteurs de Cafard noir, broyez du noir, mais avec le sourire au coin des lèvres.

Cafard noir

Ouvrage collectif

Editions Intervalles

192 p – 19 €

Clichés d’amour

La recherche de la perle rare, de la bonne personne, est-ce à cela que doit se réduire notre vie sentimentale ? Pour Stéphane Rose, la réponse est une évidence, la vie à deux n’est pas absolument pas la solution idéale. Dans son essai En finir avec le couple, il en détricote méthodiquement la mythologie. S’attaquant au vocabulaire amoureux, il en traque les nombreux clichés. Refaire sa vie, trouver chaussure à son pieds, accomplir son devoir conjugal… autant d’expressions qui, si on prend le temps d’y réfléchir, laissent un arrière-goût désagréable. Tout en assumant parfaitement sa subjectivité, Stéphane Rose s’attaque à ces lieux communs, les saisit à bras le corp pour mieux les tordre, les triturer pour en extraire toute la vacuité et les contradiction. Derrière la plaidoirie quasi unanime pour la défense du couple, il montre le poids de l’éducation et des normes sociales.

Et si la solitude n’était pas aussi une forme d’accomplissement, beaucoup plus libératrice que le couple ? Pourquoi ne serait-il pas possible d’aimer sans renoncer à sa propre individualité ? Par ses réflexions personnelles et pertinentes, sans aucun dogmatisme, il nous pousse à nous interroger sur notre propre vision du couple et du sentiment amoureux.

En finir avec le couple

Stéphane Rose

La Musardine

128 p – 16 €

Auto-tamponneur

Connaissez-vous le Tampographe Sardon ? C’est un être mi-homme, mi-ours caché au fin fond d’une rue sans grâce du vingtième arrondissement de Paris. Planqué dans son antre-refuge, tel un sorcier des temps anciens, il pratique un art étrange et oublié : la création de tampons encreurs. Pas de simples tampons administratif et sans âme, non, mais des tampons magiques, pleins de créativité, d’humour noir, de sarcasme et de poésie. Si vous trainez du côté du Père-Lachaise, n’hésitez pas à faire une halte dans sa boutique, 4, rue du Repos, c’est une caverne merveilleuse.

En plus de créer des tampons, le Tampographe, de son vrai nom Vincent Sardon, écrit et il le fait avec talent. Il vient de publier un livre, Le Tampographe – Chroniques de la rue du Repos. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ouvrage est à la hauteur de l’œuvre tamponnesque du bonhomme. Outre des photos de ses créations, sources inépuisables de bonheur, on y découvre avec plaisir ses courtes chroniques bougonnes, des extraits de son quotidien sans chronologie particulières, comme des déambulations le nez en l’air, au grès des vents. Entre observation ironique de ses contemporains et autodérision salutaire, Vincent Sardon nous raconte sa vie d’artisan ermite. Et lorsqu’il sort de son atelier tanière, il promène son humanisme ronchon dans les allées du Père-Lachaise, les galeries d’art ou les environs de la place Clichy avec la même verve rieuse et misanthrope.

Le Tampographe – Chroniques de la rue du Repos

Vincent Sardon

Flammarion

248 p – 35 €

On ne devrait jamais quitter Beaupréau

Pierre Barrault est né à Beaupréau, au sud-ouest du Maine-et-Loire.  Depuis il a quitté sa ville natale et vit aujourd’hui à Nantes. Était-ce une bonne idée ? On peut en douter en lisant son dernier roman, Catastrophes. Car depuis, l’univers de l’écrivain, à moins que cela soit celui de son narrateur, semble s’est détraqué, même si lui (le créateur ou sa créature, je ne sais plus trop) reste imperturbable. Tel un Buster Keaton plongé dans un univers d’irréalité virtuelle, le personnage traverse impassible les accidents les plus étranges, dans un monde où tout dysfonctionne. A pied, en train, en voiture (c’est Claire qui conduit) ou enfermé dans sa chambre, rien ne va, mais tout parait normal. L’espace, le temps sont déconstruits, les humains, les animaux se transforment au grès des avanies subies par le héros. On croise les sosies de François Berléand ou Frédéric Lopez, un faux boulanger ou un serveur fragmenté. Heureusement, Claire est là pour donner au tout un semblant de logique.

Catastrophes est le quatrième livre de Pierre Barrault. Son œuvre est un genre littéraire à elle toute seule, une sorte de littérature quantique basée sur le principe de l’inéluctable incertain. Nul logique apparente, donc, dans son dernier roman à l’univers onirique et au style épuré. Mais tout simplement le plaisir de se laisser porter d’une séquence absurde à une autre par les mots de l’auteur, de s’abandonner aux méandres de ce récit joyeusement catastrophique.

Catastrophes

Pierre Barrault

Quidam éditeur

132 p – 15 €

Trop vivante

Simone de Beauvoir a eu une vie avant la célébrité. Et une passion : Elisabeth Lacoin, dite Zaza. Elles se sont rencontrées à l’âge de neuf ans, la mort de Zaza les a brutalement séparées l’année de leurs vingt-et-un ans. Un histoire d’attachement passionné entre deux jeunes filles qui se termine dramatiquement et laisse à celle qui reste une douleur éternelle. Les inséparables est le récit romancé de cette amitié puissante, raconté par Simone de Beauvoir des années après les faits. Zaza est devenue Andrée, Simone, Sylvie. Sylvie est fascinée par Andrée qui représente pour elle la lumière, la vie, la force. Mais c’est une force trop puissante pour la fragile Andrée, prisonnière d’une famille catholique bien-pensante, d’une mère qui l’étouffe et la contrôle. Ecartelée entre son devoir de fidélité envers sa mère, sa foi religieuse et sa soif de liberté et d’amour la jeune femme se consume. Elle est un oiseaux sauvage en cage, trop belle, trop vivante, trop libre, d’une liberté intolérable pour son milieu. Ses contradictions la déchirent, la plongent dans des abymes que Sylvie entrevoit à peine. Ses combats intérieurs la poussent petit à petit vers le précipice, vers un dénouement tragique inexorable.

Dans ce récit porté par une écriture simple et limpide, et un regard à la fois tendre et cruel, Simone de Beauvoir se découvre et ouvre son cœur. Elle porte un regard impitoyable sur une société qui préfère perdre ses enfants plutôt que de les voir s’envoler. Un roman inédit et une très belle surprise.

Les inséparables

Simone de Beauvoir

L’Herne

176 p – 14 €

Les courbes de la vie

Niki de Saint-Phalle, une des artistes majeure du siècle dernier, a eu plusieurs vie. Sa première vie, la jeunesse, l’hôpital Psychiatrique, le mariage, les enfants et la vie domestique, elle l’a vécue comme une prisonnière enterrée vivante, promenant une souffrance inaudible. Derrière ce profond mal-être, l’innommable secret, son viol par son père, quand elle avait onze ans. Heureusement elle découvre Gaudi, le facteur Cheval, l’art et la beauté des courbes. Pour survivre à son enfer intérieur, elle décide de fuir, abandonnant mari et progéniture, une amputation sans anesthésie et un acte salvateur. Paris, l’impasse Ronsin, la rencontre avec Jean Tinguely, commence alors une nouvelle existence. Niki et Jean comme Bonnie and Clyde. La création est son exorcisme, sa seule façon de faire dégorger la rancœur, d’effacer petit à petit la douleur et d’apprivoiser la vie. Les tirs, les Nanas, le Jardin des Tarots… son œuvre, profondément féminine, est immense et foisonnante.

Trencadis, de Caroline Deyns, raconte le destin d’une femme brisée qui s’est reconstruite grâce à son art. La narration fonctionne par séquences, une suite de flashs tels des étincelles de souffrance, d’énergie ou de création, aux formes multiples : récits purs, dialogues, poèmes calligrammes, citations… Un roman d’une grande richesse, puissant, éclaté, bouillonnant et multiple, comme sa fascinante héroïne.

Trencadis

Caroline Deyns

Quidam éditeur

364 p – 22 €