Une histoire de pulsations

Une nuit, le compagnon de Hyam Zaytoun ne répond plus. Respiration stoppée, cœur à l’arrêt, Antoine vient d’être victime d’un infarctus. Tout s’enchaîne soudain violemment. Composer le 18, massage cardiaque, peur, cœur qui repart, respiration qui reprend, secours qui n’arrivent pas, bruit des bottes, voix, pompiers dans l’escalier, ambulance, hôpital. Ensuite il faut rassurer les enfants, prévenir la famille et les amis, s’organiser, guetter les nouvelles avec toujours la terreur qui tord les tripes. Les minutes, les heures, s’affolent et s’accélèrent, puis reprennent un cours presque normal : « le temps s’est arrêté, pour mieux t’accompagner« . Vient le moment de l’attente forcément trop longue, terrible, douloureuse. Pourtant, il faut tenir coûte que coûte, pour lui, pour Victor et Margot, pour elle-même. Et faire face, vouloir y croire, espérer et attendre encore…

Vigile est le bouleversant témoignage de ce drame intime qui s’est déroulé il y a cinq ans. Quelques jours dans la vie d’une femme, l’histoire d’une confrontation brutale et inattendue avec la mort qui rôde non loin, l’homme aimé qui s’enfonce dans la nuit, l’avenir qui se brouille. Le récit, en équilibre entre urgence et temps suspendu, émeut et captive. L’écriture,toute en sobriété délicate, touche juste.

Hyam Zaytoun est aussi comédienne et scénariste. Elle a crée un feuilleton radio diffusé sur France Culture en 2017 « J’apprends l’arabe« . Vigile est son premier livre. Un texte fort, pudique et poignant, qui emporte irrésistiblement.

Vigile

Hyam Zaytoun

Le Tripode

128 p – 13 €

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Oublier Disney

Pourla plupart d’entre nous, Mary Poppins a le visage pimpant et souriant de Julie Andrews dans le film des studios Disney, une féerie pleine de joie et de fantaisie. Pourtant ce personnage a existé bien avant que le cinéma ne s’y intéresse, sous la plume de Pamela Travers, et il est bien moins lisse, beaucoup plus complexe et intéressant que sa version hollywoodienne.

Le Castor Astral vient de publier les deux dernières histoires de l’auteure, traduites pour la première fois en français. Le livre est composé en quatre parties, dont une préface de son traducteur, Thierry Beauchamp, qui permet de comprendre l’importance de l’œuvre de Pamela Travers, et un long article confession de l’auteure. Au cœur de l’ouvrage, deux contes, La Maison d’à coté et Dans l’allée des cerisiers, probablement ses récits les plus personnels. L’ensemble est joliment illustré par Clara Lauga. On retrouve bien sûr dans ce livre l’imagination foisonnante du film, mais ici la magie se teinte de mystère et de mélancolie. La nounou de roman est bien plus étrange et sombre que sur grand écran. Comme l’Alice de Lewis Carroll, Mary Poppins n’est pas un personnage destiné aux enfants, sa créatrice l’a toujours revendiqué. C’est une déesse venue du fonds des âges « sortie du même puits sans fond que la poésie, les mythes et les légendes« . Telle une divinité païenne bienfaisante autant qu’inquiétante, elle va et vient à sa guise, agit quand elle l’estime nécessaire, sans jamais rien expliquer. Mary Poppins, La maison d’à coté est l’occasion de découvrir ou redécouvrir cette déroutante et merveilleuse gouvernante, que l’on ai 7 ou 77 ans.

Mary Poppins, La maison d’à coté

Pamela Travers

Le Castor Astral

200 p – 24 €

Le petit Vialatte illustré

L’œuvre d’Alexandre Vialatte devrait être reconnue d’utilité publique, ses livres remboursés par la sécurité sociale et par l’Académie Française. Auteur de romans aussi indispensables que Battling le ténébreux ou Les Fruits du Congo, il a aussi traduit et fait connaitre Kafka en France. Mais se sont surtout ses chroniques, publiées notamment par le quotidien de Clermont-Ferrand La Montagne, qui lui ont valu une certaine notoriété.

Vialatte est un enchanteur, un artiste du dérisoire et du futile à qui il confère grandeur et beauté. C’est un observateur lucide et sans illusion de l’être humain. A ses yeux, le papillon et l’escargot sont aussi importants que le notaire ou le sous-préfet. Il nous parle de la jeunesse qui s’enfuit, de la vanité des hommes, de la magie d’une nuit d’été, de Jane Russell, de la cuisson du homard et de tant d’autres choses toutes aussi fondamentales. Chacune de ses chronique est un instant de bonheur, à l’ironie délicate, teintée de nostalgie. L’écriture est élégante et fluide, chaque mot, chaque phrase se déguste avec gourmandise, comme un mets précieux et rare.

Alain Allemand a eu la très bonne idée de sélectionner certains des textes issus de ces chroniques et de les illustrer avec talent. Le recueil s’appelle Promenons nous dans Vialatte, il est publié chez Julliard. Il nous rappelle combien l’écrivain est nécessaire,combien son humanité fait du bien, combien son humour soulage. Il faut foncer chez son libraire pour ne pas laisser passer une telle occasion.

Alexandre Vialatte

Promenons-nous dans Vialatte

Textes sélectionnés et illustrés par Alain Allemand

Julliard

272 p – 19 €

À plus d’un titre

Le tout va bien 2018

Le titre de presse est un art injustement méconnu. Mélange subtil de concision, de précision et de synthèse, il peut aussi laisser place à l’imagination et à la fantaisie. Dans les pays Anglo-saxons c’est une véritable culture. En France certains journaux le pratiquent avec talent, comme Libération ou Le Canard enchaîné. Mais trop souvent, il est négligé, voire bâclé. Pourtant, cette littérature de l’éphémère regorge de trésors cachés, de pépites discrètes, pour qui veut s’y intéresser.

Bien sûr, tout le monde n’a pas le temps de se livrer à une revue de presse exhaustive. C’est pourquoi Le Tripode a envoyé deux de ses plus brillants éléments, Adrien Gingold et Frédéric Martin, à la chasse à l’accroche qui tue. N’écoutant que leur courage, n’hésitant pas à payer de leur personne, à travers la jungle journalistique, dans les marigots des faits divers, ils ont traqué d’un œil impitoyable le raccourci hâtif, l’exagération grandiloquente et l’ellipse virtuose.

Le résultat de cette quête, Le tout va bien 2018, est une compilation hilarante des titres les plus beaux, les plus absurdes, les plus poétiques publiés par la presse francophone au cours des derniers mois. C’est une ode au laconisme sublime, au résumé ébouriffant, au si peu qui en dit tellement. Dans cette étrange exposition de poésie farfelue, les réalités les plus graves comme les plus dérisoires, réduites à quelques mots, deviennent des fictions pleines de magie, de rires et de rêves. Un contrepoison nécessaire et salutaire au flot trop continu de l’information.

Le tout va bien 2018
Adrien Gingold et Frédéric Martin
Le Tripode
136 p – 9 €

Flamboyantes

Sans titre-1

Les femmes à la chevelure rousse laissent rarement indifférent. Objet de moqueries, de craintes, de fantasmes, elles sont depuis toujours victimes de préjugés. La sorcière, la prostituée, la muse… les clichés qui leur sont associés leur collent à la peau, qu’elles sont supposées avoir de lait, bien entendu. Même si les roux ne représentent que 1,5 % de la population mondiale, leur différence dérange. Dans Rousses ! Edith Pauly décrypte ce phénomène ambivalent en s’attachant à l’image des rousses à travers l’histoire, les arts, les mythologies anciennes et modernes. De la Lilith de la tradition hébraïque, démon aux cheveux de feu, à Mylène Farmer, fausse rousse mais vraie icône, le panorama est large et extrêmement varié. La peinture, la littérature, le cinéma, la télévision, la publicité, la religion… tous les supports sont passés en revue. Avec talent et curiosité, Edith Pauly nous parle de ces héroïnes, reines, putains, aventurières, monstres ou victimes, qui ont toutes en commun une crinière fauve. A l’appui de ces histoires, l’iconographie est riche, variée et la peinture y tient une place de choix. Botticelli, Manet, Klimt et tant d’autres, l’abondance des illustrations prouve l’attraction qu’exercent ces flamboyantes sur l’imaginaire des artistes.

Edith Pauly est journaliste et auteure. Elle s’intéresse particulièrement aux sujets de société et à l’art. Avec Rousses ! elle propose une balade plaisante, œcuménique et érudite à travers les siècles, à la rencontre de femmes remarquables. Heureusement, les rousses, elles non plus, ne comptent pas pour des prunes.

Rousses !
Edith Pauly
Editions Quai des Brunes
128 p – 21 €

Flash-basque

Suites 2

La guerre détruit même quand elle est finie. Le petit cordonnier basque chantant a survécu aux tueries de 14/18 et à quatre ans de combats. Revenu sain et sauf au pays, le corps entier mais l’âme disloquée, il ne pousse plus la chansonnette et finit noyé au fond du gave. Des décennies plus tard, il continue à vivre dans la mémoire de son arrière petit-fils grâce aux histoires que lui contait sa grand-mère, fille préférée du défunt.

Suites, de Bruno Fern, est un roman double, deux personnages, deux existences, deux époques. La première partie parle de l’ancêtre, victime discrète et oubliée de la Grande Guerre. L’autre suit la vie de son descendant qui essaye se débrouiller tant bien que mal avec les violences du passé et celles d’aujourd’hui. Contrairement à ce que laisse penser le sous-titre « roman fleuve », Suites est un récit court, d’une grande richesse. Une narration éclatée, colorée, aux multiples facettes, une sorte de kaléidoscope impressionniste où l’auteur mixe les styles littéraires, joue avec les mots, les formes. Une écriture presque graphique, entre calligramme et collage de textes. Comme des rivières, les deux histoires partent à gauche, à droite, dérivent, s’arrêtent et repartent, au grès des courants, des méandres et des obstacles rencontrés. En bruit de fond il y a le vacarme inhumain et monstrueux du premier conflit mondial, qui résonne encore aujourd’hui. L’ouvrage de Bruno Fern est une réflexion à la fois drôle et mélancolique sur la guerre et les traumatismes qu’elle engendre, sombre héritage transmis aux générations qui suivent.

Suites
Bruno Fern
Louise Bottu
162 p – 14 €

Hippothèse

Sous l'herbe verte de l'hippodrome

Le monde des courses hippiques n’est pas à un paradoxe près. De la clientèle populaire du bar PMU aux belles dames du Prix de Diane, du plus modeste des lads au richissime propriétaire qatari, c’est une sorte de condensé de la société moderne, avec toutes ses ambiguïtés, ses faces les plus sombres mais aussi sa beauté. Le goût du pouvoir, l’argent, le jeux, la passion, la tradition, la modernité, Paris, la province… tout s’y mélange, s’oppose et se complète.

Olivier Villepreux est journaliste indépendant. Il s’intéresse surtout au sport et a travaillé notamment pour Le Monde, L’Equipe et Libération. Depuis une enfance passée à Pompadour, un des hauts lieux de l’équitation, il reste fasciné par les chevaux. Il a voulu connaitre et comprendre l’univers des courses, un microcosme qui ne se laisse pas si facilement apprivoiser. Sous l’herbe de l’hippodrome est le résultat de cette enquête de près de trois ans. L’auteur est parti à la rencontre de ceux qui font vivre cet écosystème si particulier, des petites mains aux grands propriétaires. Il a visité des hippodromes, des élevages, des centres d’entrainement. De Paris à Escalans dans les Landes, de Deauville à Pau, dans la boue, sur l’herbe, le sable ou le bitume, Olivier Villepreux nous emmène dans un captivant voyage à travers le temps, l’espace et les milieux sociaux. On y croise des légendes, comme l’Aga Khan, John Wayne ou le célèbre trotteur Timoko, on y côtoie le gratin des champs de course et le prolétariat des écuries. Un récit très personnel, passionné, mais sans concessions.

Sous l’herbe verte de l’hippodrome

Olivier Villepreux

Anamosa

256 p – 20 €

L’instinct de vie

Deux femmes

Deux femmes qui n’ont rien en commun. Deux femmes qui ne se connaissant pas et n’ont aucune raison de se rencontrer. L’une, mère de famille rangée, essaye de ne pas sombrer malgré le décès de la plus jeune de ses deux filles. L’autre, une combattante de l’ombre, membre des services secrets français, est préposée à une des  tâches les plus salissantes : l’exécution des ennemis d’Etat.

D’un coté, la blessure béante, l’absence irréparable, la lutte pour continuer à vivre, malgré tout, pour l’aînée qui reste. Maintenir le foyer, avancer, faire comme si tout allait bien. De l’autre, la solitude, les illusions perdues, celles la jeunesse du début des années 80, une époque où tant de belles choses semblaient possibles. Continuer une chasse sans fin, essayer d’oublier les fantômes de ses nombreuses victimes. Deux destins parallèles, en équilibre instable entre instinct de mort et instinct de vie. Le hasard d’une mission plus périlleuse que les autres va pourtant réunir les deux femmes, les plonger au cœur du chaos et les pousser à s’unir pour tenter de vaincre l’effroyable danger qui les menace.

Quand il ne fabrique pas des émissions de radio (FIP), des articles, reportages ou autres documentaires, Denis Soula prend aussi le temps d’écrire de très bons romans (Mektoub, Les Frangines…). Deux femmes est le dernier de ses ouvrages. C’est un court et beau récit, sombre, âpre, porté par une écriture dépouillée et dense. Une économie de moyens où pourtant tout est dit, la cruauté, la  douleur, l’émotion. Une œuvre noire, sobre et puissante.

Deux femmes

Denis Soula

Joëlle Losfeld éditions

120 p -12,50 €

Maison et jardin

Jardin de printemps

Tarô, le narrateur, et sa voisine Noshi, vivent au cœur de Tokyo, dans un immeuble de rapport banal, promis à la démolition, qui se dépeuple lentement et se laisse envahir par le silence. Entre les deux locataires, plutôt du genre solitaire, une amitié se noue petit à petit. A coté, une maison bleue, moderne, de style occidental, et son jardin, fascinent Noshi. La bâtisse est à l’abandon mais reste imprégnée du mystère des existence qu’elle a abritées, celles d’un couple de célébrités. Le temps passe, le jardin se laisse porter par les saisons qui s’enchaînent. Un jour, la maison, longtemps muette, retrouve son animation avec l’arrivée d’un couple et de leurs deux enfants.

Jardin de printemps de l’écrivaine japonaise Tomoka Shibasaki met délicatement en musique la vie quotidienne de Tarô et Noshi. C’est une douce mélodie, peuplée de bruissements, de plaisirs minuscules, de petits partages, loin de l’agitation de la grande et bruyante mégalopole japonaise pourtant si proche. Le temps semble s’être ralenti autour de la maison, qui apparaît comme une île oubliée, un Eden presque perdu. La nature fait tranquillement son œuvre, la guêpe potière construit son nid et le Styrax japonica lutte contre les parasites. Les souvenirs de l’enfance et du passé flottent aux alentours.

Jardin de printemps a valu à Tomoka Shibasaki de recevoir au japon  la plus prestigieuse récompense littéraire, le prix Akutagawa, l’équivalent de notre Goncourt. C’est un joli roman sur le temps qui s’écoule, emprunt d’une grâce délicate, un récit rêveur et contemplatif.

Jardin de printemps

Tomoka Shibasaki

Picquier poche

160 p – 7,50 €

Trésors cachés

 

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La Maison Dagoit est une caverne aux merveilles tapie quelque part dans les rues de Rouen. A l’intérieur, s’y cache une foule de trésors consacrés à la cause littéraire, pour la plupart conçus et fabriqués à la main par Marie-Laure Dagoit. Livres à tirage limité, carnets, boites et coffrets… on trouve de tout ou presque dans cette antre où se mélangent des parfums de poésie, d’érotisme et d’humour. Vous pouvez même opter pour un abonnement à vie. C’est simple, il suffit d’aller sur le site de la Maison Dagoit et de choisir.

Quant à la dame, elle semble être un joli fantôme doté de mille vies. On raconte qu’elle aurait été la muse de François Villon, qu’elle aurait connu Rimbaud et côtoyé Daniel Darc. Mais il ne sert à rien de démêler le faux du vrai, il ne faut garder que le rêve.

Maison Dagoit

https://www.maisondagoit.com/

2018-09-20 10.05.012018-09-20 10.05.39