Dire comme faire

Seule la nuit tombe dans ses bras

Herbert et Coline se sont aimés. Enfin peut-être. En fait, ils ne se connaissent pas, ou plutôt ils ne se sont jamais croisés. Ils vivent à plusieurs centaines de kilomètres l’un de l’autre et ont chacun une vie bien rangée, un conjoint, des enfants, un poste d’enseignant. Cette passion est le fruit d’une rencontre virtuelle, d’un croisement fortuit sur la toile, qui se transforme en une correspondance de plus en plus tendre, de plus en plus crue. Pourtant, comment aimer sans se rencontrer ? Suffit-il de dire les choses, de les écrire, pour qu’elles existent ?

Le dernier ouvrage de Philippe Annocque est une sorte de roman épistolaire des temps moderne, où le clavier et Messenger remplacent l’encre et le papier. Mais ici l’écriture est éphémère, le message volatile, soluble dans l’oubli : aussitôt rédigé, aussitôt envoyé, aussitôt effacé. Alors, quand la relation se dilue, l’incertitude puis les regrets envahissent Herbert, le narrateur. Comment cette histoire d’amour, bâtie sur l’absence, sur le vide, peut-elle lui faire aussi mal lorsqu’elle commence à lui échapper ? D’ailleurs, Coline l’a-t-elle vraiment aimé ? Et l’a-t-il vraiment aimé ?

Seule la nuit tombe dans ses bras est le récit ironique et émouvant d’une liaison en équilibre instable entre réalité et fantasme. L’auteur y parle avec talent de l’illusion, des sentiments, de l’absence, de la littérature, du rêve, du quotidien, de sexe aussi, et de tant d’autres choses. Faux roman érotique mais réel plaisir de lecture, un livre à acheter dans la vrai vie.

Seule la nuit tombe dans ses bras

Philippe Annocque

Quidam éditeur

148 p – 16 €

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Pour le théâtre Astral

Astral le Parisien

Le Théâtre Astral est un petit théâtre planté au milieu du Parc Floral, dans le bois de Vincennes. Aucun metteur en scène prestigieux n’y a jamais officié. Nul grand nom n’y a déclamé les textes du répertoire classique. Aucun artiste d’avant garde n’y a défrayé la chronique. On raconte même que ni Patrice Chéreau, ni Olivier Py n’y auraient travaillé. Pas le moindre triomphe à l’horizon, pas la moindre polémique.

Modestement mais vaillamment, le Théâtre Astral continue depuis 42 ans de recevoir des enfants de 3 à 8 ans. Il a permis à des générations de gamins de découvrir la magie du spectacle vivant : théâtre, marionnettes, magiciens… Il leur a apporté du rire, du rêve et a fait briller des milliers d’yeux. Peut-être a-t-il été à l’origine de plusieurs vocations ?

Aujourd’hui le Théâtre Astral se porte mal, sa survie est en jeux. Les attentats de 2015 et le plan Vigipirate sont passés par là, tarissant le flot des sorties scolaires, périscolaires et leurs lots de jeunes spectateurs. Malgré les efforts des collaborateurs et des membres de l’association, dont je fais partie, la fermeture menace.

Si vous voulez aider l’association, c’est encore possible. Vous pouvez y adhérer via le lien qui suit :

https://www.helloasso.com/associations/theatre-astral/adhesions/formulaire-d-adhesion-au-theatre-astral

Même sans adhérer, vous pouvez faire lui un don :

https://www.helloasso.com/associations/theatre-astral/formulaires/1

Merci

Monstres et compagnie

Moi ce que j'aime, c'est les monstres

Il y a des livres qui vous happent et ne vous lâchent plus, même après les avoir refermés. Ce sont des objets rares, précieux. Moi ce que j’aime, c’est les monstres, roman graphique d’Emil Ferris, appartient à cette catégorie. L’ouvrage se présente comme le journal intime de Karen Reyes, une enfant latino à l’âme d’artiste de 10 ans, dans le Chicago des années 60. Confrontée à la mort violente de sa belle voisine Anka Silverberg (suicide, meurtre ?), aux moqueries des enfants de son âge, à la maladie, à la dureté des adultes, Karen s’invente un monde peuplé de créatures effrayantes où elle trouve refuge quand tout va mal.

Moi ce que j’aime, c’est les monstres parle du poids du passé, de la différence, de la solitude, de la violence, de l’enfance et la peur de grandir. Mais aussi de la découverte, de l’art, de l’amour, de la liberté. C’est une œuvre d’une incroyable richesse, dans le dessin comme dans la narration. Un récit dense, sombre et lumineux à la fois, plein d’émotion, où les vrais monstres ne sont pas toujours ceux que l’on imagine. Le graphisme puissant, expressionniste, tracé uniquement au stylo bille, évoque Robert Crumb, un des très grands de la bande dessinée américaine. Textes et images s’imbriquent subtilement, formant un tout indissociable.

Le livre d’Emil Ferris est son premier, publié en 2017 aux Etats-Unis à plus de 50 ans passés, après six années d’un travail acharné, une multitude de refus d’éditeurs et d’autres avanies. Il aurait été plus que dommage que ce chef-d’œuvre reste dans les tiroirs de sa créatrice. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont eu l’excellente idée d’en publier le premier tome pour la rentrée. Vivement la suite.

Moi ce que j’aime, c’est les monstres

Emil Ferris

Monsieur Toussaint Louverture

416 p – 30,90 €

Mauvaises notes

Mort à Venise

Quoi de mieux, pour se mettre dans le bain avant des vacances à Venise, qu’un peu de littérature ? Comme je suis un touriste cultivé et responsable, j’ai acheté La mort à Venise de Thomas Mann, publié au Livre de Poche.

La lecture à petite dose c’est bien, mais il ne faut pas en abuser, cela peut nuire gravement à la santé. Contre ce mal insidieux, il y a les notes de bas de page. On nous fait croire qu’elles servent à éclairer le lecteur, mais en réalité, elles n’ont qu’un but : le dégoûter. Elles sont des patchs anti-culture d’une efficacité quasi clinique.

Les notes de bas de page proposées par le Livre de Poche dans cette édition de La mort à Venise ont manifestement été élaborées dans un laboratoire secret extrêmement compétent. Elles sont en plus renforcées par une introduction en béton armé, avec de vrais morceaux de Plutarque, Platon, Xénophon et autres Phaidros à l’intérieur. Un matériau de première qualité, du même type de celui utilisé pour la construction du mur de l’Atlantique.

Je me suis arrêté page 31, heureusement. Et j’ai appris que l’asti était un vin mousseux italien. C’est le genre d’information qui peut toujours être utile pour les mots croisés.

La mort à Venise

Thomas Mann

Le Livre de Poche

237 p – 5,60 €

Humour suisse generis

Cartes postales Plonk et Replonk

La Chaux-de-Fonds, en Suisse, est la ville natale de Le Corbusier, un des plus grands comiques de l’ère moderne, auteur de cette inénarrable boutade : « Là où naît l’ordre, naît le bien-être ». La barre de l’humour était placée tellement haut qu’il a fallu se mettre à plusieurs pour relever le défi. C’est ainsi qu’est né le collectif artistique Plonk et Replonk.

Plonk et Replonk sont d’infâmes corrupteur du sérieux, de vils dévoyeurs de la normalité. Le support essentiel de leurs forfaits : des cartes postales banales qu’ils tronquent, truquent et commentent jusqu’au loufoque. Il y a du Monty Python, option Terry Gilliam, du Gotlib et du Lewis Carroll chez ces étranges helvètes. Un humour absurde fait de détournements d’images et de collages, toujours associés à un court texte censé éclairer le lecteur mais qui pervertit encore plus la réalité. Chez ces créateurs fous, l’illustration et son commentaire sont indissociables. De leur imagination fertile sont nés de nombreux et réjouissants objets : livres, calendriers et objets cultes divers, à découvrir sur leur site : https://www.plonkreplonk.ch/

Et pour les paresseux de l’été 2018, les sans imagination épistolaire, l’indispensable collection de 15 cartes postales publiée chez Fluide Glacial, à envoyer à vos amis, s’il vous en reste, à votre famille, si vous n’êtes pas fâché avec elle, et même à vos ennemis si vous les cultivez (méfiez-vous quand même, cela pourrait vous réconcilier définitivement avec eux). Ou à conserver égoïstement, c’est possible aussi.

15 Belles Cartes Postales

Plonk et Replonk

Fluide Glacial – Audie

9,90 €

Les passants de la Butte

Lignes de désir

Montmartre est une carte postale où se croisent sans se voir les touristes pressés et les gens du cru. Le zinc éternel des anciens bistrots résiste comme il peut à l’invasion des fast-foods, les foules s’agglutinent sur les mêmes trottoirs de la rue des Abbesses et les marchands de souvenirs de la rue de Steinkerque attendent le gogo.

Astrid Waliszek est une familière de la Butte et de son petit monde. Elle publie Les lignes de désir, un ensemble de chroniques littéraires et photographiques montmartroises. Les lignes du désir sont ces raccourcis crées spontanément par les usagers dans l’espace public, en dehors des chemins imposés. Elles sont les symboles de liberté et d’échappée loin des sentiers trop fréquentés. C’est exactement ce que propose l’auteure : faire un pas de travers pour prendre le temps de se perdre dans le dédale des rues et des escaliers, au hasard des rencontres et des itinéraires bis, ter ou plus encore si affinité. Dans son sillage, on croise des chiens et des oiseaux, des passants fugaces et des patrons de bistro. Une enfant rit aux éclats, des acteurs hantent les théâtres et un chat disparaît. Le soleil brille, la pluie tombe, la nuit prend le contrôle de la cité. La colline vit à son rythme, ville dans la ville, avec son histoire, ses paradoxes, ses figures hautes en couleur et ses silhouettes anonymes. Ici, on est de la Butte comme on est d’un pays, comme on est d’une montagne, avec fierté mais sans ostentation, pour ne pas vexer les autres habitants de la capitale et les touristes égarés. Il ne faut pas hésiter à caler ses pas dans ceux d’Astrid Waliszek, à la suivre dans ses flâneries, à s’égarer avec elle dans ce labyrinthe, pour découvrir un peu de l’âme de ce coin de Paris si particulier.

Les lignes de Désir – Chroniques montmartroises

Astrid Waliszek

Jacques Flament

80 p – 20 €

Eaux magiques

L'enfant et la riviere

Pascalet habite en Provence avec ses parents. Un jour, ceux-ci s’absentent pour quelques temps et le confient à sa tante, qui a d’autres choses à faire que de surveiller son neveu. Attiré irrésistiblement par la rivière qui coule non loin de là, dont il a interdiction de s’approcher, l’enfant fugue et part à la découverte de cet espace sauvage tant fantasmé. Son escapade fluviale se transforme alors en un périple effrayant et merveilleux, en compagnie de Gatzo un gamin de son âge croisé en chemin. Dans cet univers aquatique plein de silences et de bruits, un poisson, un oiseau, une créature inconnue, tout est mystère ou émerveillement,

L’enfant et la rivière est un roman écrit en 1945 par Henri Bosco, transposé en bande dessinée par Xavier Coste. La Provence est un pays de lumières et de parfums. Le soleil écrasant, la fraîcheur de l’eau, le vert des cyprès, la limpidité d’un ciel de nuit étoilé, la douceur d’un matin calme, la légèreté d’une libellule, l’illustrateur a parfaitement su retranscrire toute la sensualité de cette région, grâce notamment à un usage subtil des couleurs, aussi riches et variées que les ambiances traversées par le jeune fugitif.

Au delà du plaisir des yeux que procure la lecture de l’ouvrage, L’enfant et la rivière est aussi un joli et émouvant récit initiatique. A travers le regard de l’apprenti aventurier, la petite évasion devient une odyssée onirique au long cours entre plages abandonnées, îles sauvages et falaises, à la découverte du monde, de la vie et de l’amitié. Un roman graphique plein de magie et de rêve.

L’enfant et la rivière

Xavier Coste, d’après le roman de Henri Bosco

Sarbacane

112 p – 19,50 €

La bande à Thomas

Des étoiles et des chiens

Quel rapport entre Louis Armstrong, Henri Calet, Frida Kahlo et Jean Rochefort ? Au moins un : il font partie de la bande à Thomas Vinau. Ce sont quelques un des subtils portraits esquissés en quelques pages par l’écrivain dans son dernier ouvrage Des étoiles et des chiens, 76 inconsolés. Musiciens, chanteurs, écrivains, peintres ou dessinateurs, ces artistes portent tous en eux cette faculté miraculeuse de guérir ceux qui sont en peine, d’apporter le réconfort à ceux qui tremblent. La flamme parfois fragile qui les anime, la révolte qui les pousse, la foi qui les tient debout, la musique de leur cœur sont les onguents qui soignent quand arrivent les jours de grisaille.

Cette « galerie de copains antichagrin » est un nouveau panthéon dédié non pas aux grands hommes, mais aux âmes élégantes, même les plus modestes en apparence. Il porte en lui la poésie douce-amère de la rue, une mélodie légère et entêtante, celle des moments fugaces, pourtant inoubliables. Qu’ils soient célèbres ou inconnus, qu’ils aient rencontré le succès ou ramassé les échecs à la pelle, ces personnages indispensables dégagent une force et une lumière qui poussent à les découvrir ou de les retrouver.

Des étoiles et des chiens, 76 inconsolés est la suite de 76 clochard célestes, publié en 2016 au Castor Astral. Avec cette nouvelle série d’hommages, Thomas Vinau confirme son talent de portraitiste sans crayon ni fusain. Grâce à ses mots qui racontent avec délicatesse aussi bien l’infime que le fulgurant de ses héros sans flamboyance, il se révèle être un extraordinaire donneur d’envies.

Thomas Vinau

Des étoiles et des chiens, 76 inconsolés

Le Castor Astral

208 p – 15 €

Adolescence programmée

Punchline des ados chez le psy

L’adolescence est un territoire inconnu que pourtant tout le monde a traversé. Les ados, coincés entre enfance et âge adulte, sont souvent victime de clichés et d’incompréhension : des gamines et des gamins  ne s’intéressant à rien, à part leur écran, tellement éloignés de l’image d’une jeunesse idéale, celle d’avant, celle de leurs parents, qui était forcément mieux.

Samuel Dock est psychologue clinicien et, pour les recevoir régulièrement en consultation, connait bien ces étranges individus. Punchlines des ados chez le psy est un recueil de leurs paroles, une sélection d’échanges entre le praticien et ses patients, et c’est une formidable surprise. Nicolas, Tarek, Nadia, Mélanie et leurs compagnons témoignent, avec vitalité, impertinence et spontanéité, de toute la richesse de cette période délicate de la vie. Malgré les situations souvent douloureuses, parfois dramatiques qui les ont amenés chez le psy, ils étonnent par leur esprit, leur acuité et leur humour. Impitoyables, ils savent aussi mettre le doigt sur les failles et les contradictions des adultes, les chatouiller là où ça dérange, même lorsqu’il s’agit de leur thérapeute. Les multiples échanges entre le psy et les jeunes sont de vrais moments de bonheur, une centaine de vignettes éclatantes de vie, comme autant de tranches d’un délicieux gâteau. Et les commentaires de Samuel Dock, loin du langage ésotérique utilisé par certains professionnels, éclairent avec intelligence, tendresse et une autodérision salutaire les mots de ces ados tellement attachants.

Punchlines des ados chez le psy

Samuel Dock

First Editions

208 p -15,95 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1803-1804 du 14-21 juin 2018

Punchlines des ados chez le psy (2)Punchnlines des ados chez le psy

Des chiffres et des êtres

Leger vertige

Sven Ortoli le rappelle « Autrefois, un cadre moyen écrivait une dizaine de lettres par jour, aujourd’hui il envoie cinquante e-mails dans le même intervalle de temps« . C’est un symbole de notre époque, à la recherche frénétique du toujours plus grand, toujours plus fort, toujours plus loin. Mais cette quête du plus raconte en creux les pertes, les abandons et les échecs de notre civilisation : plus de réseaux sociaux mais plus de solitude, plus de technologie et moins de liberté…

Dans Léger vertige, Sven Ortoli, créateur de Science & Vie junior, compile les statistiques pour mieux raconter notre monde, celui d’hier, d’aujourd’hui et celui de demain. Les sujets les plus divers sont passés à la moulinette des statistiques : le véganisme, les robots, les poubelles, les animaux de compagnie… Une compilation de chiffres qui racontent, bien plus clairement que de longs discours, ce que nous sommes vraiment, et une chasse intelligente aux idées reçues.

Léger vertige

Sven Ortoli

Philosophie magazine Editeur

132 p – 9,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1803-1804 du 14-21 juin 2018

Léger vertige