Faux-semblants

Le MIND MANAGEMENT a été détruit. C’était pourtant un beau projet au départ, censé rendre le monde meilleur. Mais il était devenu trop puissant, trop dangereux et trop indépendant pour les Etats qui avaient recours aux services de cette mystérieuse entité aux ramifications internationales. Sa spécialité, la manipulation des esprits, grâce à une armée clandestine d’agents dotés de pouvoirs paranormaux. Mais l’organisation est en train de renaître de ses cendres, à l’instigation de l’Effaceur, une de ses agentes les plus puissantes. Meru Marlow s’est promise de tout faire pour anéantir cette puissance malfaisante en pleine renaissance.

MIND MGMT – Rapport d’opération 3/3 est le troisième tome d’une série écrite et dessinée par Matt Kindt. Une saga d’espionnage paranoïaque, entre Jason Borne, Matrix et Kill Bill, qui raconte la lutte à mort de Meru et de ses rares alliés contre l’Effaceur et sa légion de l’ombre. Meru, la jeune femme perdue et en fuite qui se transforme en guerrière, l’Effaceur dont la présence maléfique hante la quête de Meru, tel un fantôme menaçant. Au cœur de ce conflit, la soif du pouvoir, celui qui permet de contrôler les pensées et les âmes. Des mises en abîme, des faux-semblants, des flash-backs, des narrations éclatées qui se rejoignent, le récit est une construction sophistiquée et fascinante d’une grande richesse. Matt Kindt, avec ses aquarelles à la douceur trompeuse, manipule les lecteurs comme le MIND MANGEMENT ses agents et ses cibles. Une œuvre passionnante et formidablement addictive, qui raconte aussi en creux beaucoup de notre société, ses utopies dévoyées, ses manipulations ou ses luttes secrètes.

MIND MGMT – Rapport d’opérations 3/3

Matt Kindt

Monsieur Toussaint LOUVERTURE

344 p 24,50 €

Show lapin

La synthèse est un art subtil et difficile et Didier Paquignon la manie avec talent. Deux ans après Le coup du lapin et autres histoires extravagantes il publie une nouvelle compilation de faits divers illustrée par ses soins. Des histoires réduites à leur quintessence, accompagnées de monotypes en noir et blanc. Des images qui ressemblent à des anciens clichés argentiques retrouvés au fond d’une valise dans un vieux grenier. Le choc des mots (courts) et le poids des estampes. Un joueur de golf provoque la destruction de cinq avions de chasse, un cercueil écrase mortellement le fils du défunt, la police demande gentiment aux criminels de cesser leurs méfaits pendant la canicule… Peu importe la source, parfois inconnue, peu importe la vraisemblance, ce qui importe c’est l’incongruité, le côté bizarre de ces tragédies dérisoires. En quelques mots sobres, l’histoire est résumée, comme un flash aux informations. Cruauté, stupidité, bassesse ou extravagance humaine, sont le terreau de ces drames minuscules qui claquent, tel des slogans publicitaires loufoques et absurdes. On pense aux Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, merveilles de concision, bien avant l’invention des tweets. Dans Tout va bien mon lapin ? Didier Paquignon, peintre et écrivain, dresse un portrait lucide et ironique de l’humanité.

Tout va bien mon lapin

Didier Paquignon

Le Tripode

176 p – 15 €

Savants flous

Le monde scientifique est-il aussi sérieux qu’il veut nous le faire croire ? Pour Tom Gault, la réponse est évidement non. Des professeurs Tournesol, des savants fous, des entreprises avides de profit, des robots hors de contrôle, des erreurs navrantes, c’est un univers pas très net, en plein disfonctionnement, que nous raconte l’artiste. Avec une drôlerie caustique et facétieuse, il déconstruit le mythe du génial scientifique. Ses chercheurs improbables semblent le plus souvent issus de l’école des cancres que des grandes universités.

Le dessin est simple, lapidaire, de courtes histoires de quelques cases pleines de finesse qui croquent brillamment ces Albert Einstein loufoques, ces Marie Curie gaffeuses. En cette période étrange où les controverses sur tel ou tel professeur, sur tel ou tel virus saturent l’actualité, le livre de Tom Gauld n’en a que plus de saveur.

L’auteur est un dessinateur et illustrateur écossais. Il publie notamment ses œuvres dans le New-Yorker, Le New-York Times et dans le Guardian. Son dernier livre publié en France Le département des théories fumeuses est la meilleure démonstration possible que, pour parodier Rabelais, science sans humour n’est que ruine de l’âme.

Le département des théories fumeuses

Tom Gauld

Editions 2024

160 p – 15 €

La cité des enfants perdus

Falloujah, en Irak, fut pendant longtemps pour le Français Feurat Alani le pays des vacances en famille, le bonheur partagé, les parfums d’abricot et de cardamome. Un jour de 2004, la mort s’est abattue sur la ville, dévorant inexorablement les enfants de la « cité des mosquées ». La révolte des habitants, le siège par l’armée américaine, les bombardement intenses… Falloujah la rebelle, pour avoir voulu résister à l’envahisseur étranger, a été terrassée. Devenu journaliste, Feurat Alani est revenu sur les pas de sa jeunesse, pour y découvrir les profondes cicatrices, tant morales que physiques, laissées par le conflit. Ainsi que le raconte l’oncle Imad à son neveu : « Des armes étranges et monstrueuses ont semé la mort dans la population ». Comme si cela ne suffisait pas, les bébés nés après les frappes américaines ont payé très cher le prix de la folie humaine. Décès prématurés, maladies et de malformations ont touché près d’un enfant sur dix. Parti enquêter sur ce phénomène aux Etats-Unis puis au Pays de Galles, le reporter découvre que des milliers de tonnes d’uranium appauvri, peut-être même enrichi, ont été déversées sur Falloujah par l’armée US, provoquant dans la population des dégâts pires qu’à Hiroshima.

Entre récit autobiographique et enquête journalistique, Falloujah Ma campagne est une œuvre graphique âpre, sombre et sensible qui raconte avec lucidité l’enfer vécu par les femmes et hommes de la cité martyr. Le dessin en noir et blanc, sobre et expressif d’Halim illustre remarquablement les propos de Feurat Alani.

Falloujah Ma campagne perdue

Scénario : Feurat Alani

Dessin : Halim

Les escales

126 p – 18 €

Joyeux Noëls

Les Limericks sont de courts poèmes typiquement anglais popularisés par Edward Lear, un écrivain et illustrateur du XIXème siècle. Ils se présentent sous forme de pièces rimées de cinq vers, le plus souvent irrévérencieuses, voire obscènes, racontant de petites histoires pleines de « nonsence », une forme d’humour proche de l’absurde, dans l’esprit de l’Alice de Lewis Caroll.

Élodie Gillibert s’est lancée le défi d’écrire ses propres Limericks, travail d’autant plus ardu que chacun de ses textes est écrit en anglais et en français. Quand on connait la différence de sonorité entre les deux langues, on mesure la complexité de la mission qu’elle s’est assignée. Heureusement, le pari d’Elodie Gillibert est largement réussi avec ce recueil de Limericks faussement légers, à la réjouissante bizarrerie. Les dessins de Marc Guerra, telles les illustrations d’un énigmatique dictionnaire, soulignent parfaitement la gaîté paradoxale de ces petites poésies.

The sad story of Christmas Carol Lewis / La triste histoire de Noël Charles Lewis

Elodie Gillibert & Marc Guerra

Le bousquet-La barthe éditions

29 p – 9€

Meilleurs ennemis

On ne choisit pas sa famille. En revanche, on a toujours le choix de ses ennemis, donc autant les sélectionner avec tact. Combien d’inimitiés ont été gâchées bêtement faute d’avoir su choisir un adversaire à la hauteur. Nicolas Moog et Gilles Rochier n’ont manifestement pas ce souci. Ils se détestent, mais avec ferveur, se haïssent avec talent. Et comme ils ne sont pas bégueules, ils ont décidé d’un commun désaccord de partager leur exécration mutuelle dans un album qu’ils ont sobrement intitulé L’autre con.

Mélange de dessins moqueurs et d’échanges de textos hargneux, L’autre con est la chronique joyeusement irrespectueuse d’une fausse animosité entre deux artistes qui s’admirent en vrai mais n’osent pas trop le crier sur les toits. Quand la mauvaise foi devient un art jubilatoire.

L’autre con

Nicolas Moog et Gilles Rochier

Editions Rouquemoute

84 p – 9 €

Paris comme un rêve

Paris a mille visages. Hôtels particuliers, anciens ateliers, immeubles modernes ou haussmanniens, habitat bourgeois ou populaire, autant d’apparitions, autant de découvertes. L’agglomération est riche de ses différences et de ses contradictions. Mais il faut savoir la regarder, la flairer pour mieux la voir vivre. Le nez en l’air, l’œil aux aguets et le soulier vaillant, il faut la parcourir d’est en ouest, du nord au sud, en prenant son temps.

Stéphane Drillon a déambulé dans les rues parisiennes pour y croquer la ville comme il la ressent, au grès de ses envies. Ses dessins d’immeubles, précis et colorés, rencontres de hasard, sont de vraies merveilles. L’errance dans la cité vécue comme un rêve, entre la Venise de Jirô Taniguchi et les cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters. Les bâtiments deviennent d’étranges vaisseaux fantôme, presque désincarnés et pourtant si réels. Ils sont regroupés dans Ce qu’on ne voit pas, Paris, accompagnés des doux mots de Sigolène Vinson et ses instantanés de poésie, dans un superbe hommage à la capitale.

Ce qu’on ne voit pas, Paris

Stéphane Drillon et Sigolène Vinson

176 p – 25 €

Le Tripode

Le non-sens de la vie

Germain Huby est un observateur discret au regard acéré. Il y a longtemps qu’il regarde et écoute le monde qui l’entoure. Il scrute les bizarreries et les incohérences de notre société. De ces observations il a fait un livre. Il s’appelle Le bruit des mots. Le principe en est simple : une scène dessinée en une image unique et quelques personnages qui bavardent. La famille, le couple, l’entreprise, la justice ou la vie extraterrestre. Une chambre, la mer, la montagne ou la planète Terre. Des univers variés et des décors aux dimensions changeantes. Des situations où la banalité flirte avec l’étrange ou le fantastique, quand elle n’y bascule pas complètement.

Le tout donne un cocktail étonnant et savoureux, entre l’absurde des Monty Python, version Le sens de la vie, l’humour sombre et lacunaire de Chaval, et l’art des dialogues de Woody Allen. Chaque dessin est un roman-photo minimaliste et épuré aux couleurs douces et froides. Une suite de vignettes drôles et cruelles qui racontent le ridicule et la vanité de la condition humaine.

Le bruit des mots

Germain Huby

Le tripode

16 € – 96 p