Force d’inertie

Imaginez un système parfaitement organisé, fonctionnant suivant des principes immuables. Imaginez un milieu où l’individu ne serait qu’un rouage anonyme parmi tant d’autres, au service d’un ordre « naturel » et indiscutable. Imaginez une société où chaque chose, chaque personne, resterait à la place qui lui est assignée : conseiller, chauffeur de bus, médecin… Entre cauchemar orwellien et fantasme ultralibéral, ainsi va le monde auquel appartient Artalbur. Mais, contrairement à ses concitoyens, lui n’a pas, ou n’a plus envie de se couler dans ce moule. Alors il résiste mollement, rebelle malgré lui, grain de sable involontaire dans une machinerie parfaitement huilée.

L’aide à l’emploi, troisième roman de Pierre Barrault, est une œuvre étrange qui raconte les mésaventures d’un moderne Bartleby, le héros perturbateur crée par Herman Melville. Un révolté absent, un guerrier passif qui préférerait ne pas : « I would prefer not to » selon les mots du romancier américain. C’est un récit en forme de cadavre exquis, qui baigne dans un présent fuyant, insaisissable. On y passe de porte en porte, sautant d’une situation à une autre, sans toujours savoir pourquoi, ballotés comme Artalbur entre plusieurs réalités. Pourtant ces vérités aléatoires et perturbantes qu’affronte Artalbur ne sont pas si éloignées que cela de notre univers et des monstruosités qu’il a engendrées. L’aide à l’emploi est une fable joyeusement absurde, à l’humour grinçant et iconoclaste, mais qui parle en creux des dérives inquiétantes de notre civilisation.

L’aide à l’emploi

Pierre Barrault

Editions Louise Bottu

151 p -14 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1851 du 27 juin 2019

Oublier Disney

Pourla plupart d’entre nous, Mary Poppins a le visage pimpant et souriant de Julie Andrews dans le film des studios Disney, une féerie pleine de joie et de fantaisie. Pourtant ce personnage a existé bien avant que le cinéma ne s’y intéresse, sous la plume de Pamela Travers, et il est bien moins lisse, beaucoup plus complexe et intéressant que sa version hollywoodienne.

Le Castor Astral vient de publier les deux dernières histoires de l’auteure, traduites pour la première fois en français. Le livre est composé en quatre parties, dont une préface de son traducteur, Thierry Beauchamp, qui permet de comprendre l’importance de l’œuvre de Pamela Travers, et un long article confession de l’auteure. Au cœur de l’ouvrage, deux contes, La Maison d’à coté et Dans l’allée des cerisiers, probablement ses récits les plus personnels. L’ensemble est joliment illustré par Clara Lauga. On retrouve bien sûr dans ce livre l’imagination foisonnante du film, mais ici la magie se teinte de mystère et de mélancolie. La nounou de roman est bien plus étrange et sombre que sur grand écran. Comme l’Alice de Lewis Carroll, Mary Poppins n’est pas un personnage destiné aux enfants, sa créatrice l’a toujours revendiqué. C’est une déesse venue du fonds des âges « sortie du même puits sans fond que la poésie, les mythes et les légendes« . Telle une divinité païenne bienfaisante autant qu’inquiétante, elle va et vient à sa guise, agit quand elle l’estime nécessaire, sans jamais rien expliquer. Mary Poppins, La maison d’à coté est l’occasion de découvrir ou redécouvrir cette déroutante et merveilleuse gouvernante, que l’on ai 7 ou 77 ans.

Mary Poppins, La maison d’à coté

Pamela Travers

Le Castor Astral

200 p – 24 €

La mort était au fond du puits

Petite souriante

Une ferme perdue au milieu de nulle part, dans un  paysage sans fin, désertique. Josep Pla, dit Pep, et Dora son épouse, y élèvent des autruches. C’est un couple aigri et mal assorti qui partage sa vie avec Beli, bientôt 18 ans, la fille de Dora. Pep et Beli sont amant et ont  élaboré un plan pour assassiner Dora. Pep se charge d’éliminer  sa femme et jette son corps au fond d’un puits. Mais tout le monde ne se laisse pas massacrer aussi facilement et les morts réservent parfois de glaçantes surprises.

L’album La petite souriante est une bande dessinée macabre et fantastique, un thriller bizarre à l’humour sarcastique et sanguinolent. Les auteurs, Zidrou au scénario et Benoît Springer au dessin, ont construit un monde fermé, malgré son immensité apparente, dans lequel flotte un parfum sombre et surnaturel, quelque part  entre les histoires extraordinaires d’Edgar Poe et les films de zombie de Georges A Romero. Le dessin et les couleurs contribuent à cette ambiance lugubre. Les cases sont souvent monochromes,  comme les images noir et blanc d’un vieux film d’épouvante. La couleur est utilisée avec sobriété : deux teintes pas plus. Elle imprègne le récit d’une impression de chaleur étouffante, d’un sentiment de fatalité engluant les protagonistes dans un quasi huis-clos délétère. Le trait de Benoît Springer est cruellement expressionniste, sans pitié pour les médiocres héros de cette triste aventure.

L’album tire son nom d’une chanson « Elle était souriante » joyeuse contine des années 1900 narrant les horribles mésaventures d’une châtelaine à l’optimisme inébranlable. Chez Zidrou et Springer le sourire se teinte de cruauté sadique, mais ce court album sera un plaisir pour les amateurs d’humour noir et d’effrois.

 

La petite souriante

Zidrou et Benoît Springer

Dupuis

72 p – 14,50 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1800-1801 du 24-31 mai 2018

Petite souriante

La vengeance des Dieux

Possessions

L’humanité ne serait-elle peuplée que de « déjà-morts« , des être insignifiants et méprisables ? Le héros de Possessions, un jeune professeur d’université débarqué dans une ville de province banale et grise, en est persuadé. Mais heureusement, il l’a compris, il ne fait pas partie de ce troupeau sans vie, il sait qu’il est un élu, un dieu parmi les ombres. Pourtant  il lui en a fallu du temps pour atteindre cet état de divinité : « j’étais comme eux, ces moins-qu’existants, moi aussi, j’étais comme les autres, avant mon apothéose« . Pour y arriver, il a subi d’atroces souffrances, il a tutoyé les enfers les plus glauques, mais l’heure de la vengeance a enfin sonné pour lui.

Possessions est la première œuvre de Damien Aubel, chroniqueur littéraire et critique de cinéma pour le mensuel culturel Transfuge. C’est un roman étrange et fascinant, au verbe dru, puissant et caustique. Une plongée infernale dans les tréfonds d’une âme torturée, prisonnière de ses terreurs et de ses haines. Le destin du jeune enseignant, aspirant au divin, est une inexorable chute vers la folie et la mort. Mais s’agit-il vraiment de folie ? L’universitaire est-il un simple malade mental ou la victime manipulée d’une force obscure, plus puissante que lui, qui échapperait à toute logique scientifique et humaine ? Ces doutes et ses mystères, ces impasses et ces fausses pistes sont une des forces et un des plaisir de Possessions. Entre fantastique sombre et humour noir, ironie cinglante et grotesque bouffon, érotisme monstre et manipulations, le récit de Damien Aubel ne laisse aucun répit. Un premier essai très réussi.

Possessions

Damien Aubel

Inculte

160 p – 17,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1771 du 19 octobre 2017