La fraternité des solitaires

Bob Dylan et le rôdeur de minuit

Tout aurait pu opposer Johnny Cash, l’idole la l’Amérique profonde, et Bob Dylan le chantre de la contestation. Pourtant, ces deux grands artistes, icônes de la musique populaire américaine, se respectaient profondément. Johnny Cash, déjà vedette, a soutenu son cadet à ses débuts et ils ont collaboré à plusieurs reprises. Michel Embareck c’est emparé de cette amitié bien réelle pour recréer la vie des ses héros, entre réalité et fiction, des années 60 à aujourd’hui.

Deux artistes libres rétifs à tout embrigadement, deux solitaires toujours en équilibre entre autodestruction et rédemption, leurs failles et leurs paradoxes étaient aussi ce qui les rapprochaient. Ils ont traversé les époques et les modes, frôlé des abîmes et atteint des sommets, mais n’ont jamais renoncé à ce qu’ils croyaient être juste. En contrepoint, le Rôdeur de Minuit, ancien animateur radio, témoins lucide du temps qui passe, avec ses regrets et ses désillusions, voix off empreinte de nostalgie, rythme les parcours entremêlés des deux musiciens.

Rien n’est tout à fait vrai dans ce conte musical, mais tout est possible. C’est la magie de Michel Embareck que de réécrire l’histoire et de nous y faire croire. Bien sûr la guerre du Vietnam est toujours là, Martin Luther King et les Kennedy sont bien morts assassinés, et les Etats-Unis restent une nation où l’espoir s’est perdu en chemin : « Qu’attendre d’un pays qui s’est construit sur l’esclavage et le génocide des indiens ? ». Au fil du récit on croise des politiques, tel Nixon, ou des artistes comme Alice Cooper, soutien indéfectible du Rôdeur de Minuit. On y parle whisky ou politique, le dérisoire y côtoie l’essentiel.

C’est le deuxième roman que Michel Embareck consacre à deux chanteurs américains, après Jim Morrison et Gene Vincent (Jim Morrison et le diable boiteux). Entre aventures  déjantées et moments intimes teintés de sombre, entre sourires et gorge nouée, Bob Dylan et le rôdeur de minuit est un récit plein de verve et de mélancolie, sur fond de musique et d’histoire. Un émouvant hommage à des hommes qui disparaissent et à une époque qui semble elle aussi mal en point. Et qui donne une furieuse envie de réécouter Bob Dylan et Johnny Cash.

Bob Dylan et le rôdeur de minuit

Michel Embareck

L’Archipel

256 p – 18 €

Le Chirurgien-dentiste de France n° 1791/1792 du 15-22 mars 2018

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Anatomie d’un chef-d’œuvre

Alain Bashung Fantaisie Militaire

Le 6 janvier 1998 parait Fantaisie militaire, dixième album studio d’Alain Bashung, considéré comme une des pièces maîtresses du rock et de la chanson française. Porté par la chanson La nuit je mens, c’est aussi un de des plus grand succès de l’artiste. Disque à la fois complexe, lumineux et d’une incroyable richesse, il est le fruit de deux années d’un travail intense. Pierre Lemarchand nous invite avec talent à partager, dans les pas du chanteur et ses complices, cette bouillonnante période de créativité.

Quand il se lance dans cette aventure, Alain Bashung est au fond du trou, laminé par une profonde dépression. Son couple est en voie de décomposition et il se retrouve bientôt seul. Débarque Jean Fauque, l’ami fidèle, parolier des derniers albums. Ensemble, ils établissent les fondations de l’opus à venir, grâce à un méticuleux travail d’écriture, empruntant un bout à un texte par-ci, taillant par-là, triturant et malaxant la langue française comme un cadavre exquis. Puis, pour mettre en musique les mots de Fauque et Bashung, viennent se greffer d’autres musiciens, amis, complices ou artistes estimés du chanteur. Car pour lui, les affinités sont aussi importantes de le talent. C’est ainsi que se créé une véritable famille élective, soudée autour d’un même but et partageant les mêmes plaisirs, avec Bashung en chef de fille discret et bienveillant.

Alain Bashung Fantaisie militaire est une belle monographie sur le processus de création d’une œuvre musicale majeure, et sur la reconstruction d’un homme blessé. Une expérience artistique et humaine passionnante.

Alain Bashung Fantaisie militaire

Pierre Lemarchand

Densité – collection Discogonie

9,95 € – 140 p

Le Chirurgien-dentiste de France n° 1791/1792 du 15-22 mars 2018

Delta T le retour

Delta T

L’excellente revue Delta T est de retour chez tous les bons libraires avec un cinquième numéro. Pour l’occasion, le périodique musical a ressorti sa vieille DeLorean du garage et propose un voyage dans le temps et dans l’espace, à la recherche de l’esprit des Trans Musicales de Rennes. A travers les regards croisés de quelques témoins et aficionados (Pierre Mikaïloff, Stéphane Grangier…) le magazine fait revivre les riches heures de ces rencontres, dont la première édition s’est déroulée en 1979 et qui ont été un des viviers de la scène rock et pop française.

Mais heureusement, Delta T s’intéresse aussi au présent, en donnant la parole à des acteurs du monde de la musique et des arts voisins. Comme Stéphane Paut, membre du groupe Alcest, quasi inconnu en France mais au succès intercontinental. Ou Pascal Bouaziz, du Groupe Mendelson, pour un journal de campagne (électorale) cruel, lucide et réjouissant.

Comme toujours, Delta T, au delà de la qualité des articles proposés, est aussi un très bel objet, superbement illustré, à lire et à contempler.

Delta T

Revue du musique

Editée par Anamosa

Abonnement pour 4 numéros 38 €

L’étrange Monsieur Dury

Ian Dury

« Sex &Drugs & Rock & Roll » : ce slogan pourrait être un condensé, presque jusqu’à la caricature, de ce qu’est la culture rock. Son auteur, Ian Dury, décédé en 2000, n’était pourtant pas un jeune rebelle sans cause quand il l’a écrit en 1977. Dandy boiteux de 35 ans en quête de célébrité, au corps marqué par la polio, avec son look élégant et décalé au milieu de la furie punk, rien ne le destinait à devenir une icône pop. Pourtant, au fil de ses découvertes, comme celle de Gene Vincent et de son renversant « Be-Bop-A-Lula« , et de ses rencontres professionnelle et musicales, il a fini par se construire une carrière de chanteur et d’auteur totalement atypique.

Ian Dury : sex & drugs & rock & roll de Jeff Jacq, est la première biographie française consacrée à l’artiste anglais. Sorte de Serge Gainsbourg britannique, avec lequel il partage beaucoup de points communs, Ian Dury a connu les hauts et les bas d’une carrière erratique. Personnage fantasque, attachant ou détestable, flamboyant ou mesquin suivant ses humeurs, il s’est brouillé avec tous : « Le succès est au rendez-vous, et les embrouilles jamais très loin ». Même les Blockheads, son groupe fétiche, sans lequel il n’aurait sans doute pas atteint les sommets qu’il a connu, n’ont pas été épargnés. Le récit de Jeff Jacq suit au plus près la vie du chanteur, y compris dans ses chemins les plus sombres, au rythme de ses productions musicales. Il nous livre au final le portait d’un homme complexe, touchant et profondément humain..

Jeff Jacq est l’auteur de plusieurs biographies d’artistes rocks et de récits beaucoup plus intimistes. En rendant un bel hommage à l’étrange Monsieur Dury il propose aussi une plongée vibrante et passionnante au cœur de la scène rock londonienne des années 70 à 90.

Ian Dury : sex & drugs & rock & roll

Jeff Jacq

Ring

297 p 21,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1765 du 7 septembre 2017

Carnets de voyages

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Polly Jean Harvey, alias PJ Harvey, est une artiste rare. Peu de disques, une présence médiatique minimale, depuis une vingtaine d’années l’anglaise avance discrètement mais avec détermination. The Hope Six Demolition Project est son dernier opus, 5 ans après l’excellent Let England Shake, sa précédente production.

Avant de concevoir ce nouvel album la chanteuse à voyagé incognito en Afghanistan, au Kosovo et dans la banlieue pauvre de Washington, dans ces zones grises de la planète, dominées par la pauvreté et la désolation. Le résultat de ces périples : dix chansons qui claquent comme le constat amer d’un monde où règne le chaos. Pourtant, il n’y aucune grandiloquence, nul moralisme pesant, dans ces carnets de voyages, mais une âpreté abrasive et fiévreuse qui secoue.

Les arrangements musicaux sont d’une grande richesse. Les riffs de The Ministry of Defence, secs et hargneux, contrastent avec la comptine inquiétante de A Line in the Sand. La mélopée faussement légère de River Anocostia tranche avec le rythme martial et entêtant de The Orange Monkey. Le sombre gospel de The Community of Hope fait écho au blues de The Ministry of Social Affairs.

Le travail sur les voix est particulièrement réussi. Les chœurs masculins, très présents sur ce disque, enveloppent et mettent en valeur le chant clair, à la fois ferme et doux, de PJ Harvey. Ils sonnent comme une note d’espoir au milieu du désordre  et apportent  une teinte d’humanité et de chaleur. Et on finit par se laisser envahir par les mélodies rythmées et envoûtantes de The Hope Six Demolition Project, album magistral et fascinant, activiste et addictif.

Laurent Gourlay

The Hope Six Demolition Project

PJ Harvey

Universal Music

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1722 du 29 septembre 2016

VU DE L’INTERIEUR

Gainsbourg (2)

Un quart de siècle après son décès, Serge Gainsbourg reste un personnage fascinant. Entre chanson, cinéma, littérature, peinture et show-business, il a traversé pendant plus de 30 ans le paysage culturel et médiatique français. Il y a laissé une empreinte profonde, toujours prégnante, pour le meilleur et parfois pour le pire.

Le livre de Pierre Mikaïloff Gainsbourg Confidentiel – Les 1001 vies de l’homme à la tête de chou est le fruit d’une enquête journalistique fouillée. Les nombreux et riches témoignages recueillis, dont beaucoup inédits, dessinent un portrait tout en nuances de ce musicien tiraillé entre la douceur du petit Lucien Ginsburg, qu’il n’a jamais cessé d’être, et les ombres de Gainsbarre, sa triste caricature.

Organisé par thèmes (le séducteur, celui qui écrit pour les autres, le cinéaste, Jane…), l’ouvrage aborde de nombreuses facettes de l’artiste, ses succès et ses échecs, ses forces et ses faiblesses. L’auteur nous fait découvrir l’homme aux multiples contradictions, caché derrière le personnage public. Serge Gainsbourg était un idéaliste pragmatique, un perfectionniste dilettante, un pudique exhibitionniste.  Pourtant, au-delà de la provocation facile, flottait un parfum entêtant de mélancolie : celle d’un être qui ne s’est jamais senti à la hauteur de ses rêves. Il se serait voulu Vincent van Gogh, mais ne se voyait que Vincent Scotto, compositeur prolifique jadis populaire et aujourd’hui oublié. Il s’est essayé au cinéma et à la littérature, sans réussite. Il était avide de reconnaissance, mais n’a rencontré que des succès. Finalement, demande Pierre Mikaïloff, parlant de l’album L’homme à la tête de chou : Ce visage végétal, privé des organes de la vision, de l’ouïe et de la parole, n’est-il pas la métaphore de l’artiste incompris qu’il a été ?

Ancien musicien rock (Les Désaxés, Jacno…), Pierre Mikaïloff est écrivain et journaliste, auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages tournant autour de la musique. Son livre sur Gainsbourg est une mine, une caverne au trésor d’une grande richesse, où chacun peut trouver le Gainsbourg qu’il recherche, au fil des mille-et-une vies de l’artiste. Une raison supplémentaire de se plonger ou de se replonger dans l’oeuvre immense de ce génial touche-à-tout.

Pierre Mikaïloff

Gainsbourg Confidentiel – les 1001 vies de l’homme à la tête de chou

Éditions Prisma

360 p. – 19,95 €

Le Chirurgien-Dentiste de France no 1700-1701 du 17-24 mars 2016

 

 

Les vieux gamins ne meurent jamais

Human incognito 2

Cela fait plus de 30 ans que le chanteur belge Arno promène sa silhouette bourrue de vieux gamin, vaguement familière, dans le paysage musical européen, à mi-chemin entre underground et grand public. Comme un Bashung des Flandres ou un Tom Waits de la mer du Nord, Arno s’est construit un univers plein de tendresse, de déchirements, parfois de violence, autant que d’humour et d’autodérision. Un monde à la fois profondément belge et totalement universel, entre balloche et rock’n roll.

Avec son nouvel album, Human Incognito, nous retrouvons avec plaisir la voix brute et râpeuse si caractéristique d’Arno Hintjens. Cette voix tannée comme un vieux cuir, travaillée à l’accent flamand et aux excès d’alcool et de tabac. Ballades, blues et rock, les chansons d’Arno nous imprègnent d’une atmosphère de douce utopie (« Je veux vivre ») ou de surréalisme étrange (« Une chanson absurde »). Il y chante l’amour heureux ou malheureux (« Oublie qui je suis »), la fièvre ou la révolte (« Please Exist »). Entre lyrisme et trivialité Human Incognito n’est jamais un album tiède. C’est un chaudron dans lequel bouillonnent les passions, les regrets et les contradictions de l’âme. C’est aussi un album charnel, où le corps vit et souffre.  Malgré toutes ces turpitudes, le regard d’Arno reste profondément indulgent envers les faiblesses humaines. Chez le chanteur belge, l’écriture faussement naïve et bancale passe allègrement du français à l’anglais. Ici, cholestérol rime avec rock’n roll et les chats y dansent la rumba avec les chiens, dans un immense bric-à-brac de maladresse poétique et colorée.

Produit par John Parish, comparse de la rockeuse anglaise PJ. Harvey avec laquelle il a publié quelques albums inoubliables, le dernier opus d’Arno propose des sonorités variées et construites, toujours inspirées, agrémentées de guitares électriques, mais aussi de cuivres, contrebasse ou accordéon. Cette alchimie de sons crée un écrin précieux offert aux dix titres, portés par la voix de rocaille du chanteur. Un album humain et chaleureux à écouter de préférence en hiver, bien au chaud, à l’abri au fond d’un bar d’Ostende, en sirotant un vieux whisky.

Laurent Gourlay

Arno

Human Incognito

Naïve

Le Chirurgien-Dentiste de France no 1699 du 10 mars 2016