Souvenirs gigognes

C’est l’histoire d’une petite fille coincée entre deux couleurs de peau, trop blanche pour les uns, trop noire pour les autres. L’histoire d’une femme partagée entre plusieurs pays, la Guyane de l’enfance, abandonnée pour la Martinique, puis, devenue femme, Paris. Une enfant tiraillée entre deux prénoms, Olga, son prénom de naissance et Marie-Thérèse, celui qui lui est attribué d’office par sa famille Martiniquaise. Elle, c’est la mère de l’auteur, Philippe Annocque. Les singes rouge, son dernier ouvrage, est un livre de souvenirs, ceux d’Olga rapportés par son fils. Ou plutôt un livre de souvenirs gigognes où les vies de trois générations s’imbriquent comme des poupées russes. Celle d’Olga, bien sûr, mais aussi celle de sa mère et celle de son fils. Un voyage dans les terres d’Outremer, leurs fleuves, leurs plages, leurs forêts. La famille maternelle omniprésente, les aïeux, les tantes, les cousins et cousines. L’école, les études puis la métropole et la vie d’adulte.

Les singes rouges est le récit doux et poétique de la recherche d’un temps lointain, celui de l’enfance, à travers la mémoire d’Olga, ses rencontres, ses émotions, ses plaisirs et ses peines. La quête d’une généalogie impressionniste, mais aussi une réflexion sur l’écriture et une interrogation sur l’identité, question au cœur de l’œuvre de Philippe Annocque. Une œuvre subtile et pudique, pleine de tendresse et de chaleur.

Les singes rouges

Philippe Annocque

Quidam éditeur

Le monde des livres

Les livres sont mondes étranges et magiques. Ils offrent à leurs lecteurs des saveurs, des parfums familiers ou inconnus. Clémentine Mélois est tombée dedans quand elle était petite, tel un certain gaulois tombé dans la potion magique (la comparaison s’arrête là). Il y a pire addiction. Pour notre plus grand bonheur, elle a décidé de partager cette passion, de parler de ces ouvrages aimés, comme on ferait goûter ses plats préférés à des amis. Tolkien l’initiateur, Perec ou Francis Ponge, Astérix, Maigret ou le capitaine Achab, l’inventaire est long et éclectique. Ces œuvres sont des voyages, des allers-retours entre quotidien et rêve, vie d’adulte et enfance. La lecture se transforme alors en une expérience sensorielle durant laquelle le temps devient élastique. Qu’il soit de poche ou relié cuir, l’objet imprimé lui-même a quelque chose de magique, de fascinant, qui justifie aisément le doux fétichisme des amoureux de littérature.

La dernière création de Clémentine Mélois s’intitule Dehors, la tempête. Après cette tourmente silencieuse et inquiétante qui a frappé à nos portes, elle rappelle, avec tendresse, humour et un brin de nostalgie, à quel point un livre peut être un refuge apaisant. Elle nous invite à relire ceux qui ont compté. Elle nous pousse à partir à la découverte d’auteurs inconnus et de nouveaux personnages, pour mieux entrer dans leur univers et par-là même de les inviter dans le nôtre. Tout un programme de plaisirs à venir, de bonheurs à partager.

Dehors, la tempête

Clémentine Mélois

Grasset

192 p – 17 €

Une bonne dose de Martini

Un jour, au détour d’une conversation avec sa grand-mère, Sylvain Chantal apprend qu’un des oncles de celle-ci a été le chauffeur du négus, Haïlé Sélassié, roi des rois et dernier empereur d’Éthiopie. Intrigué, il creuse un peu plus le sujet et découvre que ce lointain parent, Francesco de Martini, a eu une carrière plutôt extraordinaire. Il fut une sorte de Lawrence d’Arabie mâtiné de James Bond, mais en version italienne. L’écrivain décide alors de poursuivre ses recherches pour en faire le sujet de son prochain livre. Entre Nantes, Rome et Beyrouth le voici parti recoller les morceaux épars d’une étonnante aventure quasiment oubliée.

Turco est une enquête presque policière à la recherche de l’aïeul perdu. C’est une narration à plusieurs niveaux, sautant sans cesse du passé et présent, une confrontation entre le quotidien un peu bancal de l’écrivain et les aventures romanesques et abracadabrantes du militaire. Simple soldat italien, chauffeur du négus, chef de la garde impériale éthiopienne, espion… la vie de l’italien ne manque pas de souffle et de rebondissements. L’auteur, quant à lui, prend son temps, digresse et musarde, entre deux pages d’écritures. On éprouve autant de plaisir à suivre ses petits tracas, ses doutes et ses surprises qu’à découvrir les tribulations à rebondissement de son fantasque héros. Tout cela donne au récit de Sylvain Chantal un ton joyeusement enlevé, avec une bonne dose d’autodérision réconfortante en cette période d’ego trop souvent boursouflé.

Turco

Sylvain Chantal

Bouclard

208 p – 19 €

La femme derrière la photo

Quand on parle de grands photographes, on pense souvent à Henri Cartier-Bresson, Raymond Depardon ou Robert Doisneau, plus rarement à Gerda Taro. Pourtant, celle qui fut la compagne de Robert Capa a marqué l’histoire de la photographie, malgré une carrière trop courte. Mais comme souvent l’homme a éclipsé la femme. Serge Mestre a voulu remettre en lumière le destin fulgurant de cette figure du photojournalisme, de sa jeunesse juive dans l’Allemagne Hitlérienne des années 30 à son décès accidentel à 27 ans, écrasée par un char de l’armée républicaine espagnole. Réfugiée à Paris, elle y apprend la photo sous la houlette de Capa. De l’autre côté des Pyrénées, la guerre civile fait rage. Gerda Taro va rapidement prendre fait et cause pour les forces antifranquistes et témoigner autant qu’elle le peut, par l’image, du combat de cette Espagne qui résiste. Au point d’y laisser la vie. Avec Regarder, Serge Mestre s’attache aux pas de son héroïne. Il dresse un portrait émouvant et plein de vie de la photographe, celui d’une femme libre, forte et engagée.

Regarder

Serge Mestre

Sabine Wespieser

19 € – 224 p

Méfiez-vous des villes moyennes

Pourquoi rêver de Syracuse, l’île de Pâques ou Kairouan, quand Cholet, Maubeuge ou Vesoul nous tendent les bras ? A quoi bon les jardins de Babylone quand Cergy nous offre ses 8 km² d’espaces verts ? Aveuglés par le clinquant, hypnotisés par l’exotique, nous fonçons tous sur l’autoroute des évidences, au point d’en oublier les petites départementales, les nationales du fin fond de Province et toutes ces villes moyennes, dans tous les sens du terme, sans attrait apparent.

Heureusement il y a Vincent Noyoux, nouveau héraut des sous-préfectures somnolentes, des anciens fleurons de l’industrie et autres cités négligées de France. Prenant Guides Bleus, Michelin et consorts à contre-pied, il s’est aventuré sur des chemins moins balisés et est parti à la découverte de douze localités à priori fort peu remarquables.

Le compte-rendu de ses tribulations, Tour de France des villes incomprises, est un délicieux voyage dans ces endroits où le temps s’est un peu arrêté. Le nez au vent, au hasard des rues, au plaisir des rencontres, l’auteur se promène le sourire aux lèvres, guidé par la curiosité. Chasseur de détails, il traque l’anodin étonnant, la beauté ignorée, la grandeur minuscule. Pour mieux comprendre ces lieux il cherche ceux qui les racontent, les embellissent : un amoureux des tracteurs de Vierzon, un basketteur américain égaré au milieu du bocage choletais, un papetier commando de Draguignan… Il y a du Henri Calet dans ces déambulations empreintes de poésie, d’humour et de délicatesse. Un nouveau Guide du Traînard indispensable qui invite à prendre son temps, l’œil aux aguets, prêt à se laisser surprendre.

Vincent Noyoux

Tour de France des villes incomprises

Pocket

255 p –  6,40 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1846-1847 du 23-30 mai 2019

Vigie incertaine

C’est un dimanche ordinaire, un jour de repos, un jour d’absence, un jour d’attente. Et Lui qui n’en finit plus de ne pas revenir. Alors elle guette, vigie incertaine, son hypothétique arrivée. Les dimanches se répètent. Le chien vieillit, le poison meurt, la poussière tombe. Le temps s’attarde, s’étire et se dilate.

Laisse Tomber la poussière, est un court et émouvant texte d’Olivia Del Proposto, qui parle du manque et de l’espoir. Une  mélodie troublante, douce et mélancolique. Un tout petit ouvrage mais, ne vous y trompez pas, un grand bonheur de lecture.

Vous pouvez commander son récit aux Editions du Petit Rameur http://www.petitrameur.com/editions.html

Sinon, la Dame a un blog qui mérite une visite : https://mademoiselledeblog.wordpress.com/

Laisse tomber la poussière

Olivia Del Proposto

Les Editions du Petit Rameur

28 pages – 5 €

Les histoires d’A

Chaque chanson raconte plusieurs histoires. Les titres de Dominique A, Dominique Ané à l’Etat-civil, peut-être plus que d’autres. Il y a bien sûr l’histoire que l’auteur a voulu raconter, par le texte et par la mélodie. Celle que le public a entendu, qui n’est pas toujours la même. Celle qui a entouré sa création, constituée souvent de rencontres, de voyages, de découvertes. Et celle plus mystérieuse, tapie au fond du cœur, faite de non-dits, de souvenirs enfouis ou de prémonitions : « L’écriture nous devance, elle en sait souvent plus que nous« .

Des morceaux, Dominique A en a écrit et composé beaucoup depuis ses premiers pas, au début des années 1990. Pour lui, notamment pour les besoins de ses onze albums, dont Vers les lueurs, Victoire de la musique 2013, et parfois pour d’autres chanteurs (Etienne Daho, Alain Bashung…). Il est aujourd’hui devenu une figure discrète mais incontournable du paysage musical français.

Ma vie en Morceaux est l’occasion pour l’auteur-compositeur, l’année de ses cinquante ans, de se pencher sur quelques unes des créations qui ont jalonnées sa carrière. Vingt-six chansons marquantes. Vingt-six instants piochés dans l’existence de l’artiste, qui racontent l’homme, ses doutes, ses espoirs, ses désirs. Vingt-six histoires comme autant de petits romans, comme autant d’aventures. A la fois récit intime, pudique et attachant, et réflexion sur l’écriture, la musique et la création artistique, Ma vie en morceaux, bien au delà d’un ouvrage destiné aux fans de Dominique A, est avant tout un vrai plaisir de lecture.

Ma vie en morceaux

Dominique Ané

Flammarion

218 p – 18 €

Le goût perdu de la cardamome

Feurat Alani est un journaliste français né de parents irakiens. Il a découvert le pays familial pour la première fois en 1989, à l’âge de 9 ans. Depuis, il y est revenu à de nombreuses reprises, d’abord comme simple visiteur, puis comme reporter. En 2016, il a décidé de raconter en 1000 tweets son Irak, qu’il a appris à aimer et qu’il a vu lentement s’enfoncer dans le chaos. Le territoire dont il nous parle est d’abord celui de l’enfance et de ses parfums, le goût de l’abricot,de la datte ou de la cardamome. Une région accueillante, vivante et colorée. Mais un jour l’armée irakienne a envahi le Koweït, les friandises ont disparu et le cauchemar a commencé. La dictature, les guerres, l’embargo, la chute de Saddam Hussein, les conflits religieux… Des monstres ont engendré d’autres monstres encore plus barbares. L’ancienne Mésopotamie n’est plus aujourd’hui qu’un vaste terrain de guerre, un champ de ruines et de regrets.

Le résultat de cette odyssée tweetesque, Le Parfum d’Irak, illustré par l’artiste français Léonard Cohen, est une superbe et paradoxale réussite littéraire. L’auteur porte sur la terre de ses ancêtres un regard tendre mais lucide. Il raconte le quotidien des habitants de Bagdad ou de Falloujah, fait de débrouille, de violence, de partages et de menus plaisirs. L’ouvrage se lit comme un passionnant roman graphique, mélange d’ombre et de lumière, d’âpreté et de poésie : « Raconter la mort quand c’est nécessaire, oui. Mais il faut raconter la vie, avant tout ». Les superbes illustrations, au style simple et tranché et aux couleurs vives, accompagnent parfaitement le récit. Le parfum d’Irak est un bel et émouvant hommage rendu à un pays qui agonise et à ses habitants.

Le parfum d’Irak

Feurat Alani

Illustrations de Léonard Cohen

Arte Éditions & Éditions nova

178 p – 19 €

Une histoire de pulsations

Une nuit, le compagnon de Hyam Zaytoun ne répond plus. Respiration stoppée, cœur à l’arrêt, Antoine vient d’être victime d’un infarctus. Tout s’enchaîne soudain violemment. Composer le 18, massage cardiaque, peur, cœur qui repart, respiration qui reprend, secours qui n’arrivent pas, bruit des bottes, voix, pompiers dans l’escalier, ambulance, hôpital. Ensuite il faut rassurer les enfants, prévenir la famille et les amis, s’organiser, guetter les nouvelles avec toujours la terreur qui tord les tripes. Les minutes, les heures, s’affolent et s’accélèrent, puis reprennent un cours presque normal : « le temps s’est arrêté, pour mieux t’accompagner ». Vient le moment de l’attente forcément trop longue, terrible, douloureuse. Pourtant, il faut tenir coûte que coûte, pour lui, pour Victor et Margot, pour elle-même. Et faire face, vouloir y croire, espérer et attendre encore…

Vigile est le bouleversant témoignage de ce drame intime qui s’est déroulé il y a cinq ans. Quelques jours dans la vie d’une femme, l’histoire d’une confrontation brutale et inattendue avec la mort qui rôde non loin, l’homme aimé qui s’enfonce dans la nuit, l’avenir qui se brouille. Le récit, en équilibre entre urgence et temps suspendu, émeut et captive. L’écriture,toute en sobriété délicate, touche juste.

Hyam Zaytoun est aussi comédienne et scénariste. Elle a crée un feuilleton radio diffusé sur France Culture en 2017 « J’apprends l’arabe ». Vigile est son premier livre. Un texte fort, pudique et poignant, qui emporte irrésistiblement.

Vigile

Hyam Zaytoun

Le Tripode

128 p – 13 €