Flamboyantes

Sans titre-1

Les femmes à la chevelure rousse laissent rarement indifférent. Objet de moqueries, de craintes, de fantasmes, elles sont depuis toujours victimes de préjugés. La sorcière, la prostituée, la muse… les clichés qui leur sont associés leur collent à la peau, qu’elles sont supposées avoir de lait, bien entendu. Même si les roux ne représentent que 1,5 % de la population mondiale, leur différence dérange. Dans Rousses ! Edith Pauly décrypte ce phénomène ambivalent en s’attachant à l’image des rousses à travers l’histoire, les arts, les mythologies anciennes et modernes. De la Lilith de la tradition hébraïque, démon aux cheveux de feu, à Mylène Farmer, fausse rousse mais vraie icône, le panorama est large et extrêmement varié. La peinture, la littérature, le cinéma, la télévision, la publicité, la religion… tous les supports sont passés en revue. Avec talent et curiosité, Edith Pauly nous parle de ces héroïnes, reines, putains, aventurières, monstres ou victimes, qui ont toutes en commun une crinière fauve. A l’appui de ces histoires, l’iconographie est riche, variée et la peinture y tient une place de choix. Botticelli, Manet, Klimt et tant d’autres, l’abondance des illustrations prouve l’attraction qu’exercent ces flamboyantes sur l’imaginaire des artistes.

Edith Pauly est journaliste et auteure. Elle s’intéresse particulièrement aux sujets de société et à l’art. Avec Rousses ! elle propose une balade plaisante, œcuménique et érudite à travers les siècles, à la rencontre de femmes remarquables. Heureusement, les rousses, elles non plus, ne comptent pas pour des prunes.

Rousses !
Edith Pauly
Editions Quai des Brunes
128 p – 21 €

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Flash-basque

Suites 2

La guerre détruit même quand elle est finie. Le petit cordonnier basque chantant a survécu aux tueries de 14/18 et à quatre ans de combats. Revenu sain et sauf au pays, le corps entier mais l’âme disloquée, il ne pousse plus la chansonnette et finit noyé au fond du gave. Des décennies plus tard, il continue à vivre dans la mémoire de son arrière petit-fils grâce aux histoires que lui contait sa grand-mère, fille préférée du défunt.

Suites, de Bruno Fern, est un roman double, deux personnages, deux existences, deux époques. La première partie parle de l’ancêtre, victime discrète et oubliée de la Grande Guerre. L’autre suit la vie de son descendant qui essaye se débrouiller tant bien que mal avec les violences du passé et celles d’aujourd’hui. Contrairement à ce que laisse penser le sous-titre « roman fleuve », Suites est un récit court, d’une grande richesse. Une narration éclatée, colorée, aux multiples facettes, une sorte de kaléidoscope impressionniste où l’auteur mixe les styles littéraires, joue avec les mots, les formes. Une écriture presque graphique, entre calligramme et collage de textes. Comme des rivières, les deux histoires partent à gauche, à droite, dérivent, s’arrêtent et repartent, au grès des courants, des méandres et des obstacles rencontrés. En bruit de fond il y a le vacarme inhumain et monstrueux du premier conflit mondial, qui résonne encore aujourd’hui. L’ouvrage de Bruno Fern est une réflexion à la fois drôle et mélancolique sur la guerre et les traumatismes qu’elle engendre, sombre héritage transmis aux générations qui suivent.

Suites
Bruno Fern
Louise Bottu
162 p – 14 €

Hippothèse

Sous l'herbe verte de l'hippodrome

Le monde des courses hippiques n’est pas à un paradoxe près. De la clientèle populaire du bar PMU aux belles dames du Prix de Diane, du plus modeste des lads au richissime propriétaire qatari, c’est une sorte de condensé de la société moderne, avec toutes ses ambiguïtés, ses faces les plus sombres mais aussi sa beauté. Le goût du pouvoir, l’argent, le jeux, la passion, la tradition, la modernité, Paris, la province… tout s’y mélange, s’oppose et se complète.

Olivier Villepreux est journaliste indépendant. Il s’intéresse surtout au sport et a travaillé notamment pour Le Monde, L’Equipe et Libération. Depuis une enfance passée à Pompadour, un des hauts lieux de l’équitation, il reste fasciné par les chevaux. Il a voulu connaitre et comprendre l’univers des courses, un microcosme qui ne se laisse pas si facilement apprivoiser. Sous l’herbe de l’hippodrome est le résultat de cette enquête de près de trois ans. L’auteur est parti à la rencontre de ceux qui font vivre cet écosystème si particulier, des petites mains aux grands propriétaires. Il a visité des hippodromes, des élevages, des centres d’entrainement. De Paris à Escalans dans les Landes, de Deauville à Pau, dans la boue, sur l’herbe, le sable ou le bitume, Olivier Villepreux nous emmène dans un captivant voyage à travers le temps, l’espace et les milieux sociaux. On y croise des légendes, comme l’Aga Khan, John Wayne ou le célèbre trotteur Timoko, on y côtoie le gratin des champs de course et le prolétariat des écuries. Un récit très personnel, passionné, mais sans concessions.

Sous l’herbe verte de l’hippodrome

Olivier Villepreux

Anamosa

256 p – 20 €

L’instinct de vie

Deux femmes

Deux femmes qui n’ont rien en commun. Deux femmes qui ne se connaissant pas et n’ont aucune raison de se rencontrer. L’une, mère de famille rangée, essaye de ne pas sombrer malgré le décès de la plus jeune de ses deux filles. L’autre, une combattante de l’ombre, membre des services secrets français, est préposée à une des  tâches les plus salissantes : l’exécution des ennemis d’Etat.

D’un coté, la blessure béante, l’absence irréparable, la lutte pour continuer à vivre, malgré tout, pour l’aînée qui reste. Maintenir le foyer, avancer, faire comme si tout allait bien. De l’autre, la solitude, les illusions perdues, celles la jeunesse du début des années 80, une époque où tant de belles choses semblaient possibles. Continuer une chasse sans fin, essayer d’oublier les fantômes de ses nombreuses victimes. Deux destins parallèles, en équilibre instable entre instinct de mort et instinct de vie. Le hasard d’une mission plus périlleuse que les autres va pourtant réunir les deux femmes, les plonger au cœur du chaos et les pousser à s’unir pour tenter de vaincre l’effroyable danger qui les menace.

Quand il ne fabrique pas des émissions de radio (FIP), des articles, reportages ou autres documentaires, Denis Soula prend aussi le temps d’écrire de très bons romans (Mektoub, Les Frangines…). Deux femmes est le dernier de ses ouvrages. C’est un court et beau récit, sombre, âpre, porté par une écriture dépouillée et dense. Une économie de moyens où pourtant tout est dit, la cruauté, la  douleur, l’émotion. Une œuvre noire, sobre et puissante.

Deux femmes

Denis Soula

Joëlle Losfeld éditions

120 p -12,50 €

Maison et jardin

Jardin de printemps

Tarô, le narrateur, et sa voisine Noshi, vivent au cœur de Tokyo, dans un immeuble de rapport banal, promis à la démolition, qui se dépeuple lentement et se laisse envahir par le silence. Entre les deux locataires, plutôt du genre solitaire, une amitié se noue petit à petit. A coté, une maison bleue, moderne, de style occidental, et son jardin, fascinent Noshi. La bâtisse est à l’abandon mais reste imprégnée du mystère des existence qu’elle a abritées, celles d’un couple de célébrités. Le temps passe, le jardin se laisse porter par les saisons qui s’enchaînent. Un jour, la maison, longtemps muette, retrouve son animation avec l’arrivée d’un couple et de leurs deux enfants.

Jardin de printemps de l’écrivaine japonaise Tomoka Shibasaki met délicatement en musique la vie quotidienne de Tarô et Noshi. C’est une douce mélodie, peuplée de bruissements, de plaisirs minuscules, de petits partages, loin de l’agitation de la grande et bruyante mégalopole japonaise pourtant si proche. Le temps semble s’être ralenti autour de la maison, qui apparaît comme une île oubliée, un Eden presque perdu. La nature fait tranquillement son œuvre, la guêpe potière construit son nid et le Styrax japonica lutte contre les parasites. Les souvenirs de l’enfance et du passé flottent aux alentours.

Jardin de printemps a valu à Tomoka Shibasaki de recevoir au japon  la plus prestigieuse récompense littéraire, le prix Akutagawa, l’équivalent de notre Goncourt. C’est un joli roman sur le temps qui s’écoule, emprunt d’une grâce délicate, un récit rêveur et contemplatif.

Jardin de printemps

Tomoka Shibasaki

Picquier poche

160 p – 7,50 €

Trésors cachés

 

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La Maison Dagoit est une caverne aux merveilles tapie quelque part dans les rues de Rouen. A l’intérieur, s’y cache une foule de trésors consacrés à la cause littéraire, pour la plupart conçus et fabriqués à la main par Marie-Laure Dagoit. Livres à tirage limité, carnets, boites et coffrets… on trouve de tout ou presque dans cette antre où se mélangent des parfums de poésie, d’érotisme et d’humour. Vous pouvez même opter pour un abonnement à vie. C’est simple, il suffit d’aller sur le site de la Maison Dagoit et de choisir.

Quant à la dame, elle semble être un joli fantôme doté de mille vies. On raconte qu’elle aurait été la muse de François Villon, qu’elle aurait connu Rimbaud et côtoyé Daniel Darc. Mais il ne sert à rien de démêler le faux du vrai, il ne faut garder que le rêve.

Maison Dagoit

https://www.maisondagoit.com/

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Dire comme faire

Seule la nuit tombe dans ses bras

Herbert et Coline se sont aimés. Enfin peut-être. En fait, ils ne se connaissent pas, ou plutôt ils ne se sont jamais croisés. Ils vivent à plusieurs centaines de kilomètres l’un de l’autre et ont chacun une vie bien rangée, un conjoint, des enfants, un poste d’enseignant. Cette passion est le fruit d’une rencontre virtuelle, d’un croisement fortuit sur la toile, qui se transforme en une correspondance de plus en plus tendre, de plus en plus crue. Pourtant, comment aimer sans se rencontrer ? Suffit-il de dire les choses, de les écrire, pour qu’elles existent ?

Le dernier ouvrage de Philippe Annocque est une sorte de roman épistolaire des temps moderne, où le clavier et Messenger remplacent l’encre et le papier. Mais ici l’écriture est éphémère, le message volatile, soluble dans l’oubli : aussitôt rédigé, aussitôt envoyé, aussitôt effacé. Alors, quand la relation se dilue, l’incertitude puis les regrets envahissent Herbert, le narrateur. Comment cette histoire d’amour, bâtie sur l’absence, sur le vide, peut-elle lui faire aussi mal lorsqu’elle commence à lui échapper ? D’ailleurs, Coline l’a-t-elle vraiment aimé ? Et l’a-t-il vraiment aimé ?

Seule la nuit tombe dans ses bras est le récit ironique et émouvant d’une liaison en équilibre instable entre réalité et fantasme. L’auteur y parle avec talent de l’illusion, des sentiments, de l’absence, de la littérature, du rêve, du quotidien, de sexe aussi, et de tant d’autres choses. Faux roman érotique mais réel plaisir de lecture, un livre à acheter dans la vrai vie.

Seule la nuit tombe dans ses bras

Philippe Annocque

Quidam éditeur

148 p – 16 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1813 du 27 septembre 2018

 

Pour le théâtre Astral

Astral le Parisien

Le Théâtre Astral est un petit théâtre planté au milieu du Parc Floral, dans le bois de Vincennes. Aucun metteur en scène prestigieux n’y a jamais officié. Nul grand nom n’y a déclamé les textes du répertoire classique. Aucun artiste d’avant garde n’y a défrayé la chronique. On raconte même que ni Patrice Chéreau, ni Olivier Py n’y auraient travaillé. Pas le moindre triomphe à l’horizon, pas la moindre polémique.

Modestement mais vaillamment, le Théâtre Astral continue depuis 42 ans de recevoir des enfants de 3 à 8 ans. Il a permis à des générations de gamins de découvrir la magie du spectacle vivant : théâtre, marionnettes, magiciens… Il leur a apporté du rire, du rêve et a fait briller des milliers d’yeux. Peut-être a-t-il été à l’origine de plusieurs vocations ?

Aujourd’hui le Théâtre Astral se porte mal, sa survie est en jeux. Les attentats de 2015 et le plan Vigipirate sont passés par là, tarissant le flot des sorties scolaires, périscolaires et leurs lots de jeunes spectateurs. Malgré les efforts des collaborateurs et des membres de l’association, dont je fais partie, la fermeture menace.

Si vous voulez aider l’association, c’est encore possible. Vous pouvez y adhérer via le lien qui suit :

https://www.helloasso.com/associations/theatre-astral/adhesions/formulaire-d-adhesion-au-theatre-astral

Même sans adhérer, vous pouvez faire lui un don :

https://www.helloasso.com/associations/theatre-astral/formulaires/1

Merci

Monstres et compagnie

Moi ce que j'aime, c'est les monstres

Il y a des livres qui vous happent et ne vous lâchent plus, même après les avoir refermés. Ce sont des objets rares, précieux. Moi ce que j’aime, c’est les monstres, roman graphique d’Emil Ferris, appartient à cette catégorie. L’ouvrage se présente comme le journal intime de Karen Reyes, une enfant latino à l’âme d’artiste de 10 ans, dans le Chicago des années 60. Confrontée à la mort violente de sa belle voisine Anka Silverberg (suicide, meurtre ?), aux moqueries des enfants de son âge, à la maladie, à la dureté des adultes, Karen s’invente un monde peuplé de créatures effrayantes où elle trouve refuge quand tout va mal.

Moi ce que j’aime, c’est les monstres parle du poids du passé, de la différence, de la solitude, de la violence, de l’enfance et la peur de grandir. Mais aussi de la découverte, de l’art, de l’amour, de la liberté. C’est une œuvre d’une incroyable richesse, dans le dessin comme dans la narration. Un récit dense, sombre et lumineux à la fois, plein d’émotion, où les vrais monstres ne sont pas toujours ceux que l’on imagine. Le graphisme puissant, expressionniste, tracé uniquement au stylo bille, évoque Robert Crumb, un des très grands de la bande dessinée américaine. Textes et images s’imbriquent subtilement, formant un tout indissociable.

Le livre d’Emil Ferris est son premier, publié en 2017 aux Etats-Unis à plus de 50 ans passés, après six années d’un travail acharné, une multitude de refus d’éditeurs et d’autres avanies. Il aurait été plus que dommage que ce chef-d’œuvre reste dans les tiroirs de sa créatrice. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont eu l’excellente idée d’en publier le premier tome pour la rentrée. Vivement la suite.

Moi ce que j’aime, c’est les monstres

Emil Ferris

Monsieur Toussaint Louverture

416 p – 30,90 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1813 du 27 septembre 2018

Mauvaises notes

Mort à Venise

Quoi de mieux, pour se mettre dans le bain avant des vacances à Venise, qu’un peu de littérature ? Comme je suis un touriste cultivé et responsable, j’ai acheté La mort à Venise de Thomas Mann, publié au Livre de Poche.

La lecture à petite dose c’est bien, mais il ne faut pas en abuser, cela peut nuire gravement à la santé. Contre ce mal insidieux, il y a les notes de bas de page. On nous fait croire qu’elles servent à éclairer le lecteur, mais en réalité, elles n’ont qu’un but : le dégoûter. Elles sont des patchs anti-culture d’une efficacité quasi clinique.

Les notes de bas de page proposées par le Livre de Poche dans cette édition de La mort à Venise ont manifestement été élaborées dans un laboratoire secret extrêmement compétent. Elles sont en plus renforcées par une introduction en béton armé, avec de vrais morceaux de Plutarque, Platon, Xénophon et autres Phaidros à l’intérieur. Un matériau de première qualité, du même type de celui utilisé pour la construction du mur de l’Atlantique.

Je me suis arrêté page 31, heureusement. Et j’ai appris que l’asti était un vin mousseux italien. C’est le genre d’information qui peut toujours être utile pour les mots croisés.

La mort à Venise

Thomas Mann

Le Livre de Poche

237 p – 5,60 €