JOURNAL D’UN OURSON D’EAU

Tardigrade

Comme l’éléphant, le tardigrade est irréfutable. Le tardigrade, appelé aussi ourson d’eau, est un minuscule animal doté d’une extrême résistance. C’est tout le mérite de Pierre Barrault de nous le faire enfin découvrir, tout au moins dans sa version vaguement humaine. Tardigrade (le livre) est le journal personnel de cet être bizarre, situé à l’opposé du pachyderme dans le règne animal, et donc tout aussi essentiel.

Le livre se présente comme une sorte de carnet intime, une suite de vignettes centrées autour de la vie quotidienne de la créature. Un quotidien bien étrange, un univers mouvant, où les objets et les gens ne sont pas ce que nous croyons qu’ils sont. Les chats deviennent des chiens et les pandas sont alternativement noirs, puis blancs, puis à nouveau noirs. Le tardigrade lui-même est protéiforme. Il peut devenir mou, perdre une partie de ses pattes (il en a huit) puis les retrouver, ou voir son épaule se décoller. Ses contours sont vagues et son identité est incertaine : « La matière dont mon corps est constituée ne m’appartient pas. Je ne fais que l’emprunter et n’ignore pas qu’il me faudra la rendre un jour. Mais à qui – à quoi ? ».

Tardigrade, premier opus de Pierre Barrault, est une œuvre singulière. C’est la chronique joyeusement décousue et poétique de la vie de la petite bête et de son monde mystérieux et absurde. Un univers plein de fantaisie qui oscille entre Lewis Carroll et les Monty Pithon, avec un zeste d’Alfred Jarry. Un court roman, à l’écriture vivifiante et pleine d’humour, qui rend un hommage mérité à cette espèce microscopique trop souvent ignorée.

Laurent Gourlay

Tardigrade

De Pierre Barrault

L’Arbre Vengeur

128 p 10 €

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1715-1716 du 7-14 juillet 2016.

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Carnets de voyages

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Polly Jean Harvey, alias PJ Harvey, est une artiste rare. Peu de disques, une présence médiatique minimale, depuis une vingtaine d’années l’anglaise avance discrètement mais avec détermination. The Hope Six Demolition Project est son dernier opus, 5 ans après l’excellent Let England Shake, sa précédente production.

Avant de concevoir ce nouvel album la chanteuse à voyagé incognito en Afghanistan, au Kosovo et dans la banlieue pauvre de Washington, dans ces zones grises de la planète, dominées par la pauvreté et la désolation. Le résultat de ces périples : dix chansons qui claquent comme le constat amer d’un monde où règne le chaos. Pourtant, il n’y aucune grandiloquence, nul moralisme pesant, dans ces carnets de voyages, mais une âpreté abrasive et fiévreuse qui secoue.

Les arrangements musicaux sont d’une grande richesse. Les riffs de The Ministry of Defence, secs et hargneux, contrastent avec la comptine inquiétante de A Line in the Sand. La mélopée faussement légère de River Anocostia tranche avec le rythme martial et entêtant de The Orange Monkey. Le sombre gospel de The Community of Hope fait écho au blues de The Ministry of Social Affairs.

Le travail sur les voix est particulièrement réussi. Les chœurs masculins, très présents sur ce disque, enveloppent et mettent en valeur le chant clair, à la fois ferme et doux, de PJ Harvey. Ils sonnent comme une note d’espoir au milieu du désordre  et apportent  une teinte d’humanité et de chaleur. Et on finit par se laisser envahir par les mélodies rythmées et envoûtantes de The Hope Six Demolition Project, album magistral et fascinant, activiste et addictif.

Laurent Gourlay

The Hope Six Demolition Project

PJ Harvey

Universal Music

Le Chirurgien-Dentiste de France n° 1722 du 29 septembre 2016

ROCK AND ROLL RADIO

Punk rock blitzkrieg

Les Ramones ont été un groupe américain de  rock parmi les plus influents de l’histoire, malgré le faible succès commercial rencontré au cours de leur carrière, entre 1974 et 1996. Punk Rock Blitzkrieg – Ma Vie chez les Ramones est l’autobiographie de Marky Ramone, leur batteur entre 1978 et 1996.

Le livre de Marky Ramone est d’abord une plongée dans le New-York underground des années 70. Un chaudron bouillonnant de créativité dont est issu tout un pan de la culture pop et qui a notamment débouché sur l’explosion punk, à laquelle les Ramones sont à jamais associés.

C’est aussi l’épopée d’un groupe majeur, au rock brutal, minimaliste mais mélodique, qui trimbalait avec lui les clichés associés à ce style musical, avec sa part de dérives alcooliques, de drogues et de conflits internes. Les Ramones ont sillonné la planète, forçats de la musique enchaînant les concerts parfois jusqu’à épuisement. Ils ont produit 14 albums, hors compilations. Ils ont côtoyé les plus grands, des artistes aussi différents que Phil Spector ou Stephen King. Vingt ans après leur séparation, ils sont eux même devenus des icônes.

Ce que nous raconte surtout Marky Ramone, c’est une captivante aventure humaine. L’équipée parfois sauvage d’une poignée de musiciens partis de rien, qui ont réussi à s’inventer une histoire commune et créer une légende, malgré leurs défauts, leurs faiblesses et leurs rivalités. Une famille un peu étrange, dysfonctionnelle, mais soudée par une même passion « On était comme une bande de gamin dans un bac à sable ». L’auteur nous entraîne dans le sillage de ces sales gosses, à un rythme enlevé comme un morceau des Ramones. Même si elle ne cache jamais le coté obscur de cette saga punk, l’autobiographie de Marky Ramone  est avant tout un récit empreint d’humour, d’humanité et d’humilité, un hommage rendu par un des derniers survivants du groupe à ses compagnons de route.

Laurent Gourlay

Punk rock blitzkrieg – Ma vie des les Ramones

De Marky Ramone

Rivage Rouge

412 p – 24 €

Le Chirurgien-dentiste de France n° 1720-1721 du 15-22 septembre 2016

TERMINUS BARCELONE

J'ai étév Johnny Thunders

Ancien guitariste dont la carrière n’a jamais décollé, Francis revient à Barcelone, la ville de sa jeunesse. Sans un sou, usé par les excès et les désillusions, il espère se racheter et reconstruire sa vie. Mais en attendant, il doit retourner vivre chez son père, un endroit qu’il a fui dès qu’il a pu et où il se confronte aux fantômes du passé.

J’ai été Johnny Thunders est un récit sur les éclats perdus de l’enfance, les illusions abandonnées en chemin. Son héros est un vieux gosse qui n’a jamais vraiment voulu grandir. Il s’est inventé des rêves biens trop larges pour ses épaules, avec le rock & roll comme ultime soleil. Il s’y est brûlé les ailes et le retour à la réalité, dans les faubourgs pauvres de Barcelone, n’en est que plus violent. Un monde en marge de l’agitation des Ramblas, hanté par la drogue, les magouilles et le désespoir. Un coin de la ville où l’absence d’avenir parait la notion le mieux partagée par ceux qui y vivent. Malgré les souvenirs qui le hantent, malgré ses lâchetés et ses trahisons, Francis veut encore croire en son étoile, en sa fierté retrouvée : « Reprendre la musique. Redevenir le roi du quartier. » La flamme qui l’a longtemps fait vibrer n’est pas complètement éteinte et le désir de vivre, même chancelant,  le pousse encore à avancer.  Mais est-il de taille à lutter contre ses démons ?

Carlos Zanon est un écrivain espagnol, aussi poète, scénariste, parolier et critique littéraire.  J’ai été Johnny Thunders a obtenu le prix Dashiell Hammett 2015, qui couronne le meilleur roman noir en langue espagnole. C’est un roman sombre et poignant, teinté de nostalgie, porté par l’énergie de la musique rock des années 70 et 80, celle des Clash ou de Mink Deville. Une balade espagnole nihiliste au bord de l’abîme.

Laurent Gourlay

J’ai été Johnny Thunders

De Carlos Zanon

Asphalte Edistions

321 p – 22 €

Le Chirurgien-dentiste de France n° 1712 du 16 juin 2016